Petite histoire du football soudanais
En 1957, le Soudan, l’Égypte et l’Éthiopie décident de créer une compétition de football uniquement pour les pays africains, excluant d’office l’Afrique du Sud, enlisée dans l’apartheid. Dans une Afrique contrôlée par la main visible et invisible des puissances coloniales, qui voient d’un mauvais oeil l’émancipation des pays africains hors de leur emprise, ces nations fondent leurs propres institutions et compétitions.
La sélection soudanaise, surnommée "les Crocodiles du Nil" ou "les Faucons de Jediane", dispute son premier match officiel en novembre 1956 contre l’Éthiopie, onze mois après l’indépendance. Le Soudan organise la première édition de la CAN en 1957 un an après l’indépendance, et remporte son unique titre en 1970 à Khartoum, battant le Ghana en finale.
Mais le football soudanais a subi de lourdes dégradations.
Le 24 avril 1976, le président Jaafar Nimeiri dissout tous les clubs et fédérations sportives sous prétexte d’incidents de hooliganisme.
En 2017, la FIFA suspend les activités footballistiques, dénonçant l’ingérence de l’État. Le pays qui avait dominé le football africain sombre dans l’oubli. Le Soudan étant très centralisé, toutes les instances administratives liées au football étaient gérées depuis Khartoum.
Les trois clubs les plus prestigieux (Hilal, Merikh, Maourada) y sont basés. Les combats dans la ville entre l’armée et les FSR ont obligé les clubs disposant de moyens financiers à déménager vers l’est et le nord du pays. Les autres ont gelé leurs activités.
Des joueurs se sont exilés en Libye, des clubs ont participé à des championnats en Mauritanie et au Rwanda, Al-Hilal remportant le championnat mauritanien. En 2024, la Fédération soudanaise organise une Ligue d’élite avec huit clubs, durant un mois seulement. Malgré tout, les Faucons de Jediane se qualifient pour la CAN 2025, battant le Ghana et l’empêchant d’accéder au tournoi.
Pour de nombreux·ses Soudanais·es, l’équipe devient un symbole d’espoir, d’unité, une échappatoire aux horreurs de la guerre. Mohamed Abou Agla, joueur de la sélection, déclare les larmes aux yeux : "La guerre a tué énormément d’innocents, comme mon oncle malade que nous n’avons pas pu faire soigner car les hôpitaux étaient détruits. Gagner des matchs apporte du bonheur à notre peuple."
L’équipe se qualifie pour le deuxième tour en tant que meilleur troisième de son groupe, malgré les blessures : capitaine, gardien titulaire, trois attaquants et un latéral absents. En huitième de finale contre le Sénégal, futur vainqueur, le Soudan livre son meilleur match.
Aamir Abdallah ouvre le score, mettant en difficulté les Sénégalais pendant 30 minutes. Mais l’équipe sénégalaise, composée de véritables techniciens expérimentés dans la gestion tactique, renverse le match. Le Soudan perd 3-1, mais sort la tête haute. Les Crocodiles du Nil ont prouvé qu’au milieu des ruines, le football reste debout, portant l’espoir d’un peuple qui refuse de disparaître.
En avril 2023, Ammar Tayfour, joueur de l’équipe nationale, entend des coups de feu depuis sa chambre d’hôtel à Khartoum. Il retourne se coucher, pensant au match du lendemain. Quelques heures plus tard, des hommes armés encerclent l’établissement. Tayfour n’imaginait pas que ces tirs marquaient le début d’une guerre qui coûterait la vie à des dizaines de milliers de personnes. "Nous les avons vus depuis les fenêtres, armés, tirant sur les avions de l’armée", confie-t-il à l’Associated Press. L’équipe reste assiégée deux jours, avec des provisions qui
s’épuisent.