Muammar Ibrahim,|le journaliste infatigable d’El-Fashir
Muammar Ibrahim, âgé d’une trentaine d’années, est l’un des très rares journalistes à être resté dans la ville d’El-Fasher durant le siège imposé par la milice des Forces de soutien rapide (FSR) pour assurer une couverture médiatique quotidienne de la situation sur place. Alors que la plupart des journalistes avaient quitté la ville, Muammar était devenu l’une des dernières voix pour raconter et documenter le siège.
Les jours précédant la prise de la ville par la milice, son état de santé s’était fortement dégradé à cause de la famine, inquiétant les personnes qui suivaient sa page Facebook, sur laquelle il partageait chaque jour les nouvelles locales de la guerre. Comme l’ensemble de la population assiégée d’El Fasher, il n’avait plus rien à manger, témoignant que les habitant-es étaient réduits à con- Muammar Ibrahim, le journaliste infatigable d’El-Fashir sommer la nourriture des animaux.
Connu pour sa voix critique envers la milice des FSR et ses dénonciations répétées des crimes commis contre les civi·els, il a été enlevé par les miliciens le jour de la prise d’El-Fasher par les milices FSR. Depuis ce jour, il demeure détenu par la milice, malgré les appels à sa libération lancés par le syndicat des journalistes soudanais, par sa famille et par les Soudanais-es du monde entier. L’histoire de Muammar Ibrahim est celle d’un journaliste profondément engagé aux côtés de son peuple, qui a choisi de rester et de témoigner, au prix de sa liberté, et de sa vie.
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Hanadi Al-Nour, infirmière et combattante d’El-Fashir
Hanadi Al-Nour Dawoud Jumaa, aussi surnommée « Bint El Fasher » (la fille d’El Fasher) était une jeune infirmière ; originaire de la ville d’El Fasher, au moment de la guerre, elle s’est engagée au sein des « groupes de défense populaire », aux côtés des forces armées soudanaises et de leurs alliés pour faire face aux atrocités commises par la milice FSR. Le fait qu’elle ait choisi de prendre les armes comme d’autres femmes, a participé à remettre en question certaines représentations conservatrices des femmes soudanaises, selon lesquelles les femmes seraient des victimes « passives » de la guerre.
Très courageuse, Hanadi Al-Nour, infirmière et combattante d’El-Fashir elle était doublement engagée en combattant mais aussi en intervenant en tant qu’infirmière et médecin pour protéger et soigner les déplacé·es du camp de Zamzam, l’un des plus grands du Darfour. Elle prodiguait des soins médicaux d’urgence, dans un contexte de pénurie de médicaments et d’attaques constantes et violentes de la part des milices.
Hanadi a été tuée le 13 avril 2025 par la milice des FSR lors de l’attaque du camp de déplacés de Zamzam. Dans un contexte où la milice cible particulièrement les femmes par les viols, l’esclavage, la détention arbitraire et de multiples formes de violences, son parcours symbolise la résistance, le courage et le prix payé par les femmes soudanaises dans cette guerre.
Iwa’, la grande soeur de Bahri
Iwa’ est une militante originaire de Bahri (nord de Khartoum). Depuis le début de la guerre, elle s’est engagée dans son quartier, Al-Mazad, pour organiser et assurer l’approvisionnement en eau des habitant·es, préparer et distribuer de la nourriture avec d’autres femmes de son quartier.
Mais surtout, elle a ouvert un espace d’accueil pour les enfants de quartier, afin qu’ils·elles puissent se retrouver, jouer, échapper à la violence des combats, et y trouver un semblant de vie normale, d’enfance et de paix. Elle en profitait pour les aider à apprendre à lire, écrire et compter. Pour beaucoup d’enfants de ce quartier, Iwa’, qui avait perdu ses propres parents, était devenue leur grande soeur.
Lors de l’occupation du quartier par les milices FSR, elle a dénoncé les agissements des milices, mais aussi les pillages et intimidations d’habitants qui profitaient du chaos de la guerre pour s’enrichir. Sur les ordres de l’un d’eux, elle a été arrêtée et emprisonnée, début août 2025. A l’issue d’un procès expéditif durant lequel les habitant·es d’Al-Mazad furent empêché·es d’entrer pour témoigner (certain·es étant arrêté·es et emprisonné·es à leur tour), elle a été condamnée à la peine de mort.
Depuis, les habitant·es de son quartier et les internautes, se mobilisent autour du hashtag « Justice pour Iwa », pour exiger sa libération. L’histoire d’Iwa est l’histoire d’une résistante, engagée auprès de son quartier, qui a refusé de se taire face à ceux qui profitent de la guerre, victime de la corruption du pouvoir.
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Rezga, le roi du sourire
« Rezga, le roi du sourire » est le surnom d’un homme devenu célèbre pour ses vidéos sur Facebook. Pourtant, on le voit souvent ridé et fatigué, portant sur son visage les traces visibles de la guerre et la responsabilité qu’il a endossé, avec d’autres, pour aider les siens. S’il est appelé ainsi, c’est parce qu’il œuvre pour redonner le sourire aux autres. Son histoire commence avec le début de la guerre, qui lui a coûté son emploi. Il décide alors de s’engager pour venir en aide aux gens qui ont moins que lui en créant une cantine solidaire. Rezga, honnête et simple, gagne une grande popularité. Il publie régulièrement des vidéos sur ses réseaux sociaux où il filme le quotidien de la cantine.
Cette démarche lui permet de gagner la confiance du public, en particulier celle de la diaspora soudanaise, qui lui envoie des dons pour soutenir sa cantine.
Aujourd’hui, Rezga gère des cantines solidaires avec l’aide de centaines de bénévoles. Si son histoire et sa cantine sont devenues virales, c’est parce qu’il incarne une nouvelle approche du militantisme communautaire et humanitaire, fondée sur la solidarité locale, le respect de la dignité des populations concernées, dans l’esprit des chambres d’urgence qui se sont multipliées au Soudan depuis le début du conflit. Son histoire reflète celle de nombreux·ses citoyen·nes ordinaires, mobilisé·es pour faire face à la crise grâce à l’entraide entre diaspora et personnes sur le terrain, utilisant les réseaux sociaux pour relayer et amplifier les initiatives de lutte et de solidarité.
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Ranya Talib, guérir les femmes de Kadogli
Ranya Talib, une militante féministe originaire du Kordofan, était en études universitaires à Khartoum lorsque la guerre a éclaté. Avec un groupe d’autres femmes, elle a crée une « chambre d’urgence féministe », à Kadogli, dans la région des monts Nouba au Kordofan du Sud. Cette ville a été assiégée pendant deux ans et a été sujette à de nombreuses attaques militaires, notamment aériennes, et une grande famine. Aujourd’hui, Ranya gère la coordination entre la chambre d’urgence féministe et la chambre d’urgence centrale de Kadogli (seule source d’approvisionnement d’aide depuis le départ de toutes les ONG).
Ces deux entités organisent la préparation et la distribution de repas pour les patient·es, les équipes et les militants bénévoles de l’hôpital de Kadogli, qui est un des deux seuls hôpitaux qui fonctionne encore dans la région. Ranya Talib, guérir les femmes de Kadogli La chambre d’urgence féministe que Ranya a co-fondé, en plus de s’occuper des distributions alimentaires, organise des distributions de protections hygiéniques et autres choses nécessaires au quotidien des femmes, et anime également des groupes d’entraide communautaire, de parole collective et de guérison, à destination des femmes déplacées et survivantes de violences sexuelles.