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Vivre en révolution permanente :
La résistance à la soudanaise

L’année 2025 a été marquée par le retour, ou plutôt la continuité sous d’autres formes, des mobilisations au Soudan, après leur interruption brutale provoquée par la guerre. Cette dernière constitue, dès l’origine, une guerre contre la révolution. Elle s’inscrit dans une stratégie mûrement réfléchie des forces contre-révolutionnaires.

Après l’échec de la répression directe menée pour réprimer les manifestations à partir de décembre 2018, ces forces ont eu recours à une autre étape de leur stratégie : le coup d’État d’octobre 2021. Ce coup de force ayant été incapable d’étouffer durablement la mobilisation, la guerre a finalement été déclenchée comme un instrument plus radical et plus efficace pour briser la dynamique révolutionnaire et reconfigurer le champ politique par la violence.

La mobilisation révolutionnaire entamée en 2018 a été vécue par les Soudanais·es comme une source majeure d’espoir, porteuse de la promesse de résoudre les crises structurelles qui ravagent le pays depuis son indépendance.

Mobilisation populaire en 2021

C’est cette espérance qui explique l’énorme énergie investie dans la mobilisation, ainsi que la participation massive de la population. Si la mobilisation dans ses formes classiques (manifestations, grèves, désobéissance civile, blocages, sit-in) a été interrompue par la guerre, d’autres formes de mobilisation ont émergé durant le conflit.

Certain·es révolutionnaires ont pris les armes et formé des “brigades populaires” pour défendre leur ville face aux milices. Les “salles d’urgence” ou “chambres d’urgence” constituent une autre expression de l’engagement en temps de guerre. Ces structures de solidarité autogérées par quartier sont des héritières des “comités de résistance” ou “comités de quartier”, connus pour leur radicalité et leur rôle déterminant durant la révolution.

Malgré la destruction du pays et la violence du conflit, la volonté de poursuivre la mobilisation demeure profondément ancrée dans l’esprit des Soudanais·es, en dépit d’un contexte marqué par les violations massives des droits humains et une répression sanglante. Les “salles d’urgence” portent une vision révolutionnaire, même si cet objectif est souvent dissimulé derrière un cadre humanitaire, par nécessité d’adaptation aux contraintes du terrain et au contexte socio-politique.

ERR est un groupe d’entraide communautaire au Soudan. Il a vu le jour après l’éclatement de la guerre au Soudan pour combler le vide créé par le départ des organisations humanitaires internationales.

Elles témoignent ainsi d’une flexibilité stratégique et d’un fort ancrage dans le réel, plutôt que d’un attachement à un projet politique rigide et dogmatique.

Les “salles d’urgence” se sont principalement mobilisées auprès des populations restées dans leurs quartiers et leurs maisons, refusant de partir afin que la guerre n’efface pas l’histoire des voisinages et des solidarités locales. Cette volonté de faire face collectivement aux difficultés illustre une logique où la solution collective est privilégiée.

Elle révèle également la force de l’esprit de solidarité entre camarades construit par des liens de proximité territoriale, ces collectifs révolutionnaires s’étant construits dès l’origine à partir d’un engagement local. Tout au long du conflit, les “salles d’urgence” ont constitué un dispositif crucial de soutien à une population largement délaissée par les ONG internationales.

Les salles d’intervention d’urgence dirigées par des jeunes.

Leur présence permanente a offert aux organisations révolutionnaires (collectifs féministes, groupes de résistance populaire et comités de résistance) un espace de coopération, de construction de solidarités militantes et d’expérimentation politique. Loin de les affaiblir, l’épreuve de la guerre semble avoir renforcé les liens militants et les formes de camaraderie politique.

L’esprit révolutionnaire s’exprime également à travers le travail de documentation des crimes de guerre et de la répression violente exercée contre les révolutionnaires.

Les militant·es sur le terrain collectent des preuves sur ces crimes commis par l’armée et les milices, sans oublier ceux perpétrés lors de la mobilisation révolutionnaire pour lesquels justice n’a toujours pas été faite.

Avec les récentes victoires de l’armée soudanaise, l’État tente de réaffirmer son contrôle sur les espaces publics, notamment ceux investis par les chambres d’urgence. Le nouveau défi est donc de lutter contre la tentative récupération par l’Etat des espaces d’auto-organisation que les révolutionnaires avaient transformés, par leurs activités, en lieux de confiance et de respect auprès de la population.

Les collectifs révolutionnaires se sont également engagés dans la réhabilitation des infrastructures de proximité, des hôpitaux, des écoles et d’autres services publics.

Le retour des mobilisations de rue en décembre 2025, à l’occasion du septième anniversaire de la révolution soudanaise, a confirmé que, malgré les effets destructeurs de la guerre, la mobilisation collective demeure un choix partagé, au-delà des divergences.