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Faut-il supprimer le CNC, cet enfant de Pétain ?

Le mardi 21 octobre 2025, Matthias Renault, député de la 3ᵉ circonscription de la Somme, membre du Rassemblement National, a déposé un amendement proposant la suppression du CNC au motif qu’il gaspillerait l’argent des Français en finançant "des projets souvent idéologiquement orientés et uniformes pour une rentabilité nulle" au service d’"une vaste entreprise de propagande". Matthias Renault reprenait un projet de loi finalement rejeté par le Parlement en avril 2025 proposant déjà la suppression du CNC…

En écho, la cérémonie de remise des Césars le jeudi 26 février pour sa 51ᵉ édition a donné lieu à des discours (convenus) pour défendre le modèle français. Sa Présidente, Camille Cottin a rappelé aux (télé)spectateurs : "Quand vous allez voir Dune, vous financez L’Histoire de Souleymane." Suite à cette cérémonie, une tribune signée par des producteurs français [1] et publiée dans Libération le 1er mars en appelait à la défense de l’exception culturelle : "Merci à Camille Cottin d’avoir trouvé les mots justes, merci à ce modèle vertueux français qui permet aux films d’exister, aux premiers longs métrages d’émerger, aux œuvres ambitieuses de se financer."

Concordance des deux discours qui procèdent d’une analyse identique, même s’ils défendent des positions diamétralement opposées ! D’une part, ils réduisent l’exception culturelle à l’aide sélective du CNC à la production. Et d’autre part, ils confondent soutien à la création artistique et développement de l’action culturelle.

 L’aide sélective à la production ne constitue qu’une faible fraction de la politique d’aide mise en œuvre par le CNC

D’emblée rappelons que le Fonds de soutien n’est pas alimenté par l’impôt, par "L’argent des Français" donc, mais par une Taxe Spéciale Additionnelle ou TSA créée en 1948 et prélevée sur les entrées en salles. Dans les années 80, suite à la rétraction du marché, les chaînes de télévision ont également été assujetties à une taxe en 1986, puis la vidéo en 1993, la vidéo à la demande en 2003, et enfin, Internet depuis 2007. Bref, ce financement original mis en place à la Libération, puis amendé en fonction des évolutions du secteur provient des spectateurs dans les salles de cinéma puis des diffuseurs de films sur les divers canaux et absolument pas du budget général de l’Etat.

En 2024, le Fonds de soutien s’est élevé à 758,7 M€. Les recettes provenant de la TSA représentaient 141,7 M€, la taxe sur les services de télévision (TST) 492,8 M€ et la taxe sur la vidéo physique et la vidéo à la demande (TSV), 175,5 M€. Toujours en 2024, 314,5 M€ ont été affectés au cinéma : la TSA prélevée dans les salles a donc représenté 45% de l’aide dédiée au cinéma. Sur ce montant total, l’aide sélective à la production s’est élevée à 52,7 M€ soit un peu moins de 17% du total. Réduire l’ensemble du Fonds de soutien à l’aide sélective à la production s’avère donc extrêmement réducteur.

Comme le p’tit commerce s’avère toujours rétif à toute taxe prélevée dans sa caisse, la mise en place de la TSA a été laborieuse et il a fallu désarmer l’opposition résolue de la profession. D’autant que le Centre national de la cinématographie chargé de la gestion de cette taxe a été créé par la loi du 25 octobre 1946 en reprenant pour l’essentiel l’architecture du COIC.

Le Comité d’Organisation de l’Industrie Cinématographique fut, en France, la première forme d’intervention de l’Etat dans le cinéma. Placé sous la tutelle du Secrétariat général à l’Information et plus précisément de son secrétaire général adjoint, Jean-Louis Tixier-Vignancour, le COIC, a institué la réglementation de l’exercice de la profession avec l’instauration de cartes d’identité professionnelle et surtout le premier contrôle [2] de la remontée des recettes. Le COIC a été mis en place dès le 2 décembre 1940 par l’État français – c’était donc une priorité - en empruntant largement au modèle élaboré par le fascisme italien.

Modèle d’intervention publique, en effet, afin de mettre le cinéma au service du régime fasciste… Les films en VO sont censurés. Une loi d’aide est mise en place dès juin 1931. Au sein du sous-secrétariat d’Etat pour la Presse et la Propagande, une Direction générale pour la cinématographie est créée en septembre 1934. Enfin en 1935, la première école de cinéma publique est créée : Le Centre expérimental de la cinématographie ouvre ses portes. Le cinéma a toujours fait partie des priorités du régime. Politique reconnue internationalement : dès 1928, la SDN confie à l’Italie fasciste L’Institut International du cinéma éducateur [3] qui restera à Rome jusqu’à la sortie de l’Italie de la SDN en décembre 1937.

"Le cinéma possède sur le journal ou sur le livre le grand avantage de parler aux yeux, c’est-à-dire de parler un langage que peuvent comprendre tous les peuples de la terre." Mussolini, 1922.

Le Centre national de la cinématographie porte encore aujourd’hui l’empreinte corporatiste du COIC pour ne pas dire du fascisme italien. Il est assez piquant de voir les héritiers de ce courant politique proposer la suppression du CNC…

Le CNC reproduit donc le fonctionnement d’organisme professionnel de ses modèles. Ainsi pour les salles de cinéma, il n’existe qu’un seul syndicat professionnel, son adhésion est obligatoire et la cotisation est prélevée directement par l’Etat en même temps que la SACEM. Et il n’existe même pas de Confédération paysanne, ni de coordination rurale…

Conséquence, le CNC doit rechercher en permanence l’adhésion de ses « administrés » pour fonctionner grâce à une sorte de cogestion du secteur.

Pour faire passer l’instauration de la TSA, le CNC a dû concéder à la profession qu’elle serait, in fine, la principale bénéficiaire de ce dispositif à travers un système d’aide automatique calculée en proportion des sommes prélevées. Lors de sa création, placé sous la tutelle du Ministère de l’Industrie, le CNC a été d’abord conçu comme un instrument pour une politique industrielle dans le cadre de la reconstruction et le cinéma français était à reconstruire aussi en raison des destructions physiques et des compromissions de la profession avec l’occupant… L’aspect industriel et commercial - voire corporatiste en digne héritier du COIC - a été premier dans la conception et la gestion au quotidien de cet outil d’intervention. À tel point qu’aujourd’hui, d’aucuns peuvent encore écrire en toute ingéniosité :

"La profession gère le fonds ainsi constitué dans ce qui lui semble être l’intérêt de la profession même." [4]

La profession… Mais qu’est-ce que la profession ?

"L’abus réductionniste est rarement innocent. Souvent l’article défini identificateur permet aux forts de se cacher derrière les faibles. « Les » paysans : même situation vraiment pour le viticulteur de Champagne et l’exploitant de pâturage de montagne ? « Les » enseignants : le professeur et le maître auxiliaire qui ne sait pas où, dans quelques mois, il aura de nouveau à affronter le désordre chargé d’agressivité : vraiment même identité, même combat ?" [5]

Alors certes, lorsque le spectateur en France va voir Dune, il participe au financement de L’Histoire de Souleymane qui a bénéficié effectivement de l’aide sélective. Pour autant en 2025 avec ses trois millions d’entrées, c’est surtout God save the Truche qui va recevoir le plus de soutien financier par le biais de l’aide automatique. Ce cinquième volet de la série a été produit par un groupement de producteurs parmi lesquels nous retrouvons Pathé et TF1 Films Production.

D’autant que non seulement, l’aide automatique est attribuée en fonction des entrées réalisées, mais, de plus, elle est abondée par une avance proportionnelle sur les droits à percevoir qui constitue de fait un prêt sans intérêt. Ce système revient à donner une prime au succès public et à la réussite strictement commerciale. Lors de sa création, André Bazin n’avait pas manqué de dénoncer ce travers :

"Dans l’état actuel des choses, un producteur qui ne prend pas de risque et engage la dentition de Fernandel pour un nouveau Barnabé est sûr de gagner deux fois et de voir l’argent du Fonds d’aide s’ajouter à celui des spectateurs. Le producteur qui cherche à "faire de la qualité" court a priori un double risque virtuel : d’abord celui inhérent à la qualité (laquelle coûte souvent cher), ensuite celui de voir se dérober le pactole supplémentaire espéré. Concluons : sous couleur d’une justice approximative mais pratique, l’actuelle application de la Loi d’aide constitue automatiquement une prime au moindre risque, c’est-à-dire à la médiocrité." [6]

Après le rattachement du CNC au tout nouveau Ministère de la Culture (une manière aussi de gonfler son budget sans faire appel au budget général de l’Etat !), la dimension "culturelle" du cinéma est officiellement prise en compte. Pour corriger à la marge le système, une aide sélective a été mise en place dans les trois secteurs : production, distribution et, enfin, exploitation. Elle permet de soutenir des projets innovants qui, par conséquent, n’ont pas encore ouvert des droits à l’aide automatique. Pour autant, cette aide sélective reste toujours bien en deçà de l’aide automatique : la "profession" veille à la défense de ses intérêts…

Par ailleurs, si Dune a bien alimenté le Fonds de Soutien lors de son exploitation en salles, en 2025 ce sont, entre autres, Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson qui a réalisé plus de 1,5 million d’entrées, La Chambre d’à côté de Pedro Almodóvar, The Brutalist Brady Corbet, L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho ou encore Valeur sentimentale de Joachim Trier qui participeront au financement de la suite des Truche ou à un équivalent que produiront Pathé et TF1, deux petites compagnies qui méritent bien d’être soutenues…

Enfin, les compagnies intégrées verticalement, comme Pathé, présentes dans tous les branches du cinéma, cumulent les aides à la production, à la distribution et à l’exploitation. Chaque année, le président de Pathé reçoit du directeur du CNC un chèque conséquent pour l’ensemble de ses activités dans le secteur… Il n’est pas le seul. Les sept premiers groupes en 2024, Pathé, CGR, UGC ainsi que Mégarama, Kinépolis, Cinéville et MK2 représentent 43,4 % des écrans, 13,6% des établissements (les mieux placés au centre des villes clés) et, par conséquent, réalisent plus de la moitié des entrées, 54.9% précisément. Par ailleurs, Pathé et UGC sont présents dans tous les secteurs de l’activité cinématographique… Tout comme les principales télévisions qui interviennent dans le cinéma. TF1, France-Télévision et bien sûr Canal + sont devenus des acteurs majeurs de la production cinématographique. En poursuivant le parallèle avec le secteur agricole, où 20% des agriculteurs bénéficient de 80% de la PAC, l’aide publique au cinéma est largement captée par les grands groupes et les chaînes de télévision.

Présenté ainsi, l’exception culturelle à la française s’avère moins séduisante, moins pertinente ; alors que la version "Dune aide L’Histoire de Souleymane" est bien plus mobilisatrice et c’est bien pourquoi elle est systématiquement utilisée.

Par ailleurs, elle maintient une confusion extrêmement répandue entre soutien à la création et action culturelle.

 Question de vocabulaire : Art et/ou culture

En réponse au projet de loi finalement rejeté par le Parlement en avril 2025 et proposant déjà la suppression du CNC, l’éditorial de Positif de juin 2025 sous la plume de Yann Tobin défend l’exception culturelle :
"Le cinéma français est en partie financé par un système qui prélève une taxe sur tous les billets de cinéma vendus pour les redistribuer dans la production française. Nous appelons cela « l’exception culturelle » car c’est une exception à la libre circulation des produits et des biens, donc à la mondialisation des échanges commerciaux : une œuvre d’art n’est pas une « marchandise » comme les autres." [7]

Cette citation de l’éditorialiste de positif, l’une des deux revues de référence en France, est vraiment emblématique. Elle reprend la célèbre expression de François Mitterrand : "Les créations de l’esprit ne peuvent être assimilées à de simples marchandises", colonne vertébrale de son discours lors des négociations du GATT le 16 octobre 1993. Et surtout, encore une fois, elle réduit l’exception culturelle au soutien à la réalisation de films en tant qu’"œuvre d’art".

Or le soutien à la production cinématographique par un Etat n’est en rien une exception française. Au contraire, soft-power oblige, presque tous les États, disposant des moyens financiers nécessaires, soutiennent la production de films nationaux. Et cela, même si ces États ne possèdent pas un circuit de salles couvrant leur territoire. Un certains nombre de films ne sont réalisés que pour représenter leur Etat dans les divers festivals internationaux et ne seront jamais vus sur grand écran dans leur pays d’origine… Au mieux, une projection dans la capitale, mais dans le pays profond… Certes, les Irakiens, les plus curieux, les mieux informés, téléchargeront sur leurs tablettes ou sur leurs smartphones Le Gâteau du président réalisé par Hasan Hadi et sorti en 2025. Misérables succédanés formels et pauvres ersatz culturels ! Car, il faut le dire et le redire, la culture, c’est avant tout l’échange (réel et non virtuel).

Ainsi, dans le discours politique comme dans les commentaires des médias ou les analyses des experts, la confusion règne totalement. Art et culture sont utilisés comme synonymes. On parle de création artistique, d’enseignement artistique, de développement culturel, d’action culturelle, de politique culturelle… entretenant sans cesse la plus grande confusion entre ces termes.

Plus, dans un procès de légitimation, l’art est valorisé quand la culture est dépréciée :
"Car il y a la règle et il y a l’exception. Il y a la culture qui est la règle, et il y a l’exception, qui est de l’art. Tous disent la règle, ordinateur, T-shirts, télévision, personne ne dit l’exception, cela ne se dit pas. Cela s’écrit, Flaubert, Dostoïevski, cela se compose, Gershwin, Mozart, cela se peint, Cézanne, Vermeer, cela s’enregistre, Antonioni, Vigo." [8]
ou encore :
"L’art c’est la production ; la culture c’est la diffusion. Par exemple : La Neuvième Symphonie, c’est de l’art. La Neuvième dirigée par Karajan garde quelque chose d’artistique. Mais la Neuvième diffusée par Philips ou Sony, c’est de la culture." [9]

Certes le côté provocateur bien connu [10] de Jean-Luc Godard peut être considéré comme une posture pour afficher sa valeur distinctive… Mais sa démarche indique bien où se trouve le cœur de la légitimité de l’action publique que Godard a visé avec pertinence. Légitimité du soutien à la création, aux artistes qui recoupe, de surcroît, les impératifs de la communication : le faire-savoir étant premier et prenant le pas, trop souvent, sur le faire. Nombre de municipalités participeront volontiers au financement d’un festival de cinéma alors qu’elles rechigneront à soutenir la salle de cinéma présente sur la commune.

Il convient donc de distinguer le soutien à la création artistique de la politique culturelle. Toute l’originalité de la politique publique mise en place en France en faveur du cinéma réside précisément dans l’action culturelle : soutien à la création et à la modernisation des salles de cinéma notamment avec l’Agence Régionale pour le Développement du Cinéma, éducation au cinéma à travers tous les dispositifs, Collège au cinéma, école au cinéma, puis Lycéens et apprentis…

Grâce à cette politique déterminée, il existe plus de 2000 établissements en France alors qu’en Grande-Bretagne, pour une population équivalente mais avec une densité bien supérieure, il n’en existe moins de la moitié (977 établissements seulement en 2023). En conséquence, les spectateurs britanniques ne voient que des films anglophones et, dans leur immense majorité, américains… Ken Loach, Mike Leigh ou encore Stephen Frears ne bénéficient pas, dans leur propre pays, d’une exposition équivalente à la France et, pour l’ouverture au monde, les Britanniques doivent chercher ailleurs que dans leurs salles de cinéma.

Dès la mise en place de l’Agence pour le Développement Régional du Cinéma, le CinéMax Linder de Créon a bénéficié de la première aide sélective attribuée en Aquitaine. Sans attendre la réforme du cinéma entreprise à partir de 1981, le Maire de Créon, Roger Caumont avait mené à bien un projet novateur et exemplaire : maintenir et rénover le cinéma de cette belle bastide de l’Entre-deux-Mers. Lors des manifestations consacrées au cinéma, Roger Caumont, avec un brin de provocation, aimait à dire et à redire : "Je préfère payer pour mon cinéma que pour une police municipale".

Quant aux dispositifs, ils donnent à voir, chaque année, aux élèves, des films de patrimoine dans les conditions nécessaires à leur découverte, accompagnés d’un travail en amont et en aval avec leurs professeurs… C’est une politique qui ne se réduit pas à la diffusion de films. Mais une politique dédiée pleinement à la culture dans son acceptation première : elle contribue à bien nommer les objets et, partant, à ne pas ajouter au malheur du monde, mais au contraire à se situer, à ordonner, à hiérarchiser et, in fine, à renforcer le lien social.

Mato-Topé