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Iran. Le temps de confier au vent l’âme des corps ...
Omid Hashemi
Nous n’avions même pas encore eu le temps de confier au vent l’âme des corps qui avaient été enterrés en janvier, que déjà l’eau et la terre se retrouvaient sous les bombardements des avions de combat les plus avancés du pays le plus riche du monde.

Nous étions encore en train d’essayer de comprendre pourquoi nous devrions accepter que, malgré une telle diversité ethnique, de modes de vie et d’opinions chez les peuples iraniens, nous « devions absolument parvenir à un consensus autour d’une seule personne » pour satisfaire la communauté internationale ; et pourquoi, au fond, la pensée dominante refuse une coalition d’idées diverses ; que soudain nous avons été contraints de penser davantage à la sécurité de nos proches qu’à nos grandes idées ; chaque bruit venu du ciel a rendu la peur plus forte que n’importe quelle idée.

La guerre, c’est la guerre : des bombes, des explosions, du feu, du pétrole, des écoles, des bases, des hôpitaux.

Les innocents comme les coupables brûlent ensemble.

Nous étions occupés à gagner notre pain pour la famille, et une tentative collective de comprendre des concepts humains comme la “liberté”, la “vie” et la “femme”, quand, une fois de plus, des décisions masculines, autoritaires et impitoyables nous ont rappelé la terreur des bombes.

Une fois encore, la question principale devient la survie.

Simplement survivre.

Quand il n’y a plus de pain, mais qu’il y a des bombes. Beaucoup de bombes.

Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens face à cette situation absurde : un peuple vit sous dictature depuis quelques décennies et peine à rebâtir un chemin vers l’émancipation et l’épanouissement. Les dirigeants du pays interviennent dans tous les conflits régionaux et transforment ces interventions en un espace pour le pillage du peuple. Cela rend le processus de transformation sociale encore plus difficile, mais le peuple, malgré tout, continue de faire des efforts et de progresser.

On arrive collectivement à remettre en question, sous une dictature totalitaire, les notions de « femme », « vie » et « liberté ». Ces réflexions résonnent bien au-delà des frontières et touchent les penseurs et les activistes du monde entier. Alors que cette société est encore en train de consolider sa révolution culturelle, de guérir les blessures profondes qu’elle a subies, les gouvernements du monde choisissent d’y répondre par une nouvelle guerre, cette fois non seulement par des décisions économiques, mais aussi en utilisant l’armée la plus chère et la plus équipée du monde.

Ce ne sont pas seulement les forces du gouvernement qui sont attaquées, mais aussi les écoles, les hôpitaux, l’eau et les infrastructures d’un pays déjà affaibli par un système politique corrompu de l’intérieur et par des sanctions économiques de l’extérieur.

Des scènes qui font réfléchir : le premier jour de la guerre, le pays est plongé dans le choc et se réveille au bruit des explosions.

Silence.

On apprend le soir que le guide suprême du régime est mort. Dans les rues de Téhéran et de nombreuses autres villes, on entend encore les avions de guerre, les drones, et des gens qui font la fête parce que Khamenei est mort.

Voir des gens danser dans les rues alors qu’une grande guerre vient tout juste d’être lancée contre leur lieu de vie montre, d’une certaine manière, les conditions de vie dans cet endroit. Et cette danse presque hystérique révèle l’état émotionnel de cette société.

La guerre a réduit les discussions sur les questions humaines qui avaient atteint un niveau profond dans la société iranienne, les discussions autour de “Femme”, de “Vie”, et de “Liberté” à des sujets comme la stratégie de guerre entre les États-Unis et l’Iran, les visions guerrières de Trump et de Netanyahou, la doctrine militaire iranienne, et bien sûr les préoccupations liées à l’eau et à la nourriture en temps de guerre.

Si, avant la guerre, nous parlions de sujets profondément humains, maintenant nous attendons qu’une bombe tombe du ciel pour peut-être nous libérer de ce purgatoire.

Quelle est vraiment le gain de cette guerre et de cette destruction pour le peuple iranien, et combien de temps devra-t-il encore en payer le prix et panser ses blessures ?

Voilà ce que l’attaque des États-Unis et de l’israël a fait subir aux luttes populaires en Iran. Une dégradation tragique des sujets qui occupent désormais nos vies.

Au milieu de tout cela, ce qui m’étonne et me peine, c’est que les puissants gouvernements européens, pendant toutes ces années où le peuple iranien était écrasé sous une pluie de balles, lorsque des dizaines de milliers de Palestiniens étaient tués par les bombardements de l’armée israélienne, ou que des populations en Afrique subissaient des violences massives, n’aient jamais semblé aussi effrayés. Mais aujourd’hui, pour quelques navires marchands bloqués derrière le détroit d’Ormuz, les voilà soudain en colère et paniqués, envoyant précipitamment leurs navires de guerre vers le Moyen-Orient.

Ces dirigeants sont prêts à ce que des pays et des peuples soient écrasés sous les bombardements, pourvu que les navires puissent continuer à commercer librement sur les mers. Si cela n’est pas le déclin des idées politiques, si ce n’est pas le déclin de l’humanité, alors qu’est-ce que c’est ?

Et peut-être devrions-nous nous poser cette question : les peuples et les intellectuels européens peuvent-ils encore définir la politique de leurs dirigeants, ou bien est-ce désormais les propriétaires de navires et les marchands de pétrole, d’armes et de marchandises qui la déterminent pour eux ?

Les êtres vivants, au cours du processus évolutif, modifient pendant des milliers d’années la structure anatomique de leur corps, leur peau et leurs poils, ainsi que leurs comportements, afin de s’adapter à leur environnement et de pouvoir vivre plus harmonieusement sur Terre.

Parfois, ces changements nécessitent des jours, des mois, des années, voire des siècles
.
Peut-être que l’espèce humaine elle-même a besoin d’un processus de changement fondamental. Un changement si profond et biologique chez l’homme qu’il pourrait nécessiter des décennies.

Un changement qui transformerait radicalement nos « besoins », nos « besoins intérieurs », nos « relations sociales » et, en fin de compte, notre mode de vie.