LE CONFLIT SOUDANAIS :
LES VOIX DES COMITÉS DE RÉSISTANCE
Tout au long du siège d’El Fasher, les comités de résistance n’ont cessé d’alerté le monde qu’un génocide était en cours. Leurs communiqués forment un véritable journal de bord du siège, mais aussi une ode poétique à la résistance. Voici leur texte du 28 août :
Au peuple qui tient bon : El Fasher est le symbole du Darfour tout entier, une des façades de la lutte nationale. De ses rues sont sorties les voix réclamant la liberté ; sur son sol sont tombés des martyrs, et dans ses ruelles est née l’âme de la résistance. Malgré les tentatives acharnées des milices pour soumettre la ville par la force, les armes et la faim, la volonté populaire s’est révélée plus forte. Nous resterons ici ; nous ne laisserons pas notre terre tomber entre leurs mains, et nous ne livrerons pas notre ville au désastre. Nous ne sommes ni neutres, ni en marge, ni “entre les deux camps” : nous sommes du côté d’un État dont nous rêvons — un État digne de nos martyrs, une terre arrosée du sang des libres.
Nous défendons la dignité, la justice, le vrai salut — non pas une paix imposée par la force, mais une paix méritée par le sacrifice. Nous ne quitterons pas notre terre, nous ne nous rendrons pas, nous ne nous briserons pas.
Nous portons le rêve dans nos coeurs, la justice dans notre cause et la fermeté dans nos positions.
Nous croyons que la voix des peuples ne se tait pas devant la force et que les villes ne meurent pas tant qu’il y a des gens qui refusent de ployer. Nous croyons qu’El Fasher, malgré ses blessures, restera haute, la tête levée et libre.
Nous resterons debouts jusqu’au dernier souffle, jusqu’au dernier coup, jusqu’à ce que la justice advienne dans ce pays.” Femmes dans la résistance armée au Darfour.
UN RÉVEIL MÉDIATIQUE QUI NE ROMPT PAS LE SILENCE
Depuis le 15 avril 2023, le Soudan a sombré dans une guerre d’une extrême violence, et ce n’est qu’au moment de la prise de la ville d’El- Fasher par les milices que le conflit a refait surface dans l’agenda médiatique international. Ce réveil tardif a pris davantage la forme d’un sursaut ponctuel que d’un réel changement de regard. Interroger ce silence conduit à questionner le traitement médiatique du conflit soudanais, la hiérarchisation des crises, et les cadres de pensée coloniaux qui structurent encore la production de l’information.
Malgré l’ampleur de la guerre - l’une des pires crises humanitaires contemporaines - cette tragédie a longtemps été reléguée aux marges de l’actualité. Lorsque le Soudan est évoqué, c’est souvent à travers des formats courts, réduit à des chiffres de déplacé·es ou à des alertes humanitaires, sans mise en contexte politique ou historique. Cette couverture fragmentaire empêche de saisir la profondeur du conflit.
L’un des arguments invoqués pour justifier cette faible couverture de la guerre au Somalgrudan est celui de sa complexité. Cette idée doit être contestée. Aucun conflit contemporain n’est simple, et le conflit soudanais n’est pas plus complexe qu’un autre : il est surtout moins expliqué. Le rôle fondamental des médias est précisément de rendre le réel lisible et intelligible, en le décomposant, en l’expliquant et le contextualisant. Un autre paradoxe apparait : une part significative de la couverture consacrée au Soudan porte moins sur le conflit lui-même que sur le constat de son invisibilisation. Les médias multiplient les titres sur l’oubli de la guerre soudanaise, dans une forme d’auto-critique sans conséquence. Le cas soudanais met en lumière la hiérarchisation implicite des conflits opérée par les médias internationaux. Toutes les guerres ne suscitent ni la même attention ni le même degré d’empathie. Cette hiérarchie s’inscrit dans une logique de racialisation des conflits et des peuples concernés.
Ce vide médiatique alimente un déficit structurel d’empathie. Tant que le Soudan restera relégué aux marges de l’actualité et n’apparaîtra que lors de pics humanitaires, sans continuité, il restera difficile de susciter un lien émotionnel durable avec la situation soudanaise. Parler du Soudan exige une véritable décolonisation du regard. Le conflit soudanais est trop souvent appréhendé à travers une grille de lecture paresseuse – guerre civile, chaos endémique, incapacité chronique à la stabilité politique. Ces récits, hérités de l’histoire coloniale, tendent à essentialiser la guerre et à dépolitiser les responsabilités régionales. Rompre avec ces narratifs implique de considérer davantage les voix soudanaises, journalistes, chercheurs, militants, artistes, qui portent la mémoire du pays et une connaissance située des aspirations populaires. C’est indispensable pour produire une information juste et incarnée.
Le bref retour du Soudan dans l’actualité a révélé des logiques structurelles persistantes. Rompre durablement ce silence exige une transformation profonde des pratiques médiatiques. À défaut, le Soudan continuera d’apparaître, puis de disparaître.