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« Vous voulez faire de votre radicalisme une position confortable et expéditive ». Les conflits autour de l’héritage de Rosa Luxemburg dans les débuts du KPD
Bien que fondatrice du Parti communiste d’Allemagne (KPD), Rosa Luxemburg put à peine exercer sur son destin une influence directe : lorsqu’elle fut assassinée le 15 janvier 1919 par les soldats d’extrême droite des corps francs, le KPD avait très exactement deux semaines d’existence [1]. Cela étant, même après sa mort, Luxemburg demeura présente au sein du jeune parti. Les commémorations annuelles de son assassinat (et de celui de Karl Liebknecht) prirent une place importante dans les rituels périodiques des communistes [2], et sur l’en-tête du journal du Parti, la Rote Fahne, figura jusqu’à la fin de la république de Weimar la mention de la fondation du parti par Luxemburg et Liebknecht. En outre, elle fut longtemps considérée comme l’une des théoriciennes importantes du communisme [3].
Mais quelle fut l’influence réelle de la pensée de Luxemburg sur la pratique concrète du parti ? De son vivant, Luxemburg fut partisane d’un principe politique que les chercheurs ont plus tard appelé « une realpolitik révolutionnaire ». Le concept apparaît sous sa propre plume, dans un texte qu’elle rédigea en 1903, à l’occasion des vingt ans de la mort de Karl Marx : « Ce n’est que depuis Marx et grâce à lui qu’il existe une politique ouvrière socialiste, qui est en même temps, au plein sens des deux termes, une realpolitik révolutionnaire [4]. » L’historien Florian Wilde a interprété ce principe comme une méthode pour lier les luttes visant à obtenir des améliorations concrètes au sein du capitalisme et la perspective finale de son dépassement [5]. L’anticapitalisme de Luxemburg serait donc orienté de sorte à pouvoir être efficace à une échelle de masse dans un environnement non révolutionnaire.
Ce principe était loin d’être partagé par tous les membres du jeune KPD. Il existait au contraire au sein du parti une aile « d’extrême gauche » très forte. Par « extrême gauche », on entendra ici (dans le sillage des interprétations contemporaines de Lénine et d’Arthur Rosenberg [6]) la frange la plus radicale de la gauche radicale. Selon Hans-Manfred Bock, elle se caractérise entre autres par une « analyse conjoncturelle simplificatrice des rapports de classe », ainsi que par un anti-centralisme très fort et le refus par principe du travail parlementaire et syndical [7]. Ralf Hoffrogge définit l’extrême gauche de manière tout aussi précise. Son « trait caractéristique décisif » par rapport aux autres courants du mouvement ouvrier et du marxisme serait « le caractère inconditionnel de la radicalité » de la critique du capitalisme, « qui engendre souvent une position minoritaire dans son propre mouvement, position qui se voit reprocher son sectarisme : l’extrême-gauche ne serait pas capable de penser de manière tactique et politique les rapports de force sociaux et partirait au contraire toujours de l’utopie » [8].
Dès le congrès de fondation, il fut évident que ces deux positions – la « realpolitik révolutionnaire » et l’extrême gauche – allaient marquer la politique du jeune KPD. Les délégués débattirent de l’attitude à avoir face à la social-démocratie et aux syndicats ainsi que de la question de savoir si le parti devait participer aux élections. Dans les pages qui suivent, on donnera une caractérisation socio-historique de ces débats ainsi que leurs acteurs. On tâchera de montrer en outre comment les conflits du congrès de fondation influencèrent le jeune KPD après la mort de Luxemburg. Comment la discussion évolua t-elle au cours des mois suivants ? Quels furent ceux qui défendirent la poursuite de l’héritage politique de Luxemburg ? Et quels effets eurent les positions divergentes sur la pratique du parti ? Outre les controverses théoriques, il faut également mentionner ici les difficultés pratiques auxquelles le jeune KPD était alors confronté. La principale période étudiée ici est celle de la première année du KPD, à l’issue de laquelle les conflits mentionnés menèrent à la scission du parti, ce qui constitue une première césure marquante dans son histoire [9].
Le congrès de fondation du KPD
Le KPD naquit de la révolution. À peine quelques semaines avant la naissance du parti, en novembre 1918, un mouvement de masse avait renversé l’empereur Guillaume II et mis fin à la participation allemande à la Première Guerre mondiale. Les soldats avaient démis de leurs fonctions les officiers ; ouvrières et ouvriers avaient pris possession des entreprises. Partout dans l’empire allemand, on mettait en place des conseils d’ouvriers et de soldat, dans lesquels les communistes occupaient parfois des positions importantes. Après des années de léthargie dues à la guerre, tout le pays semblait se mettre en mouvement [10].
C’est sur le fond de cette explosion sociale que, du 30 décembre 1918 au premier janvier 1919, 127 délégués, venus de 56 endroits d’Allemagne différents, se rassemblèrent à la chambre des députés de Berlin pour porter le Parti communiste d’Allemagne sur les fonts baptismaux. C’était un « processus peu préparé, improvisé et assez précipité [11] ». Il s’agissait en principe de la fusion de deux courants issus du Parti social-démocrate allemand (SPD) qui l’avaient quitté durant la guerre. Le courant numériquement le plus important dans le nouveau parti était celui de la ligue Spartacus, organisée autour de Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Ernst Meyer, Franz Mehring et Leo Jogiches.
L’autre courant était celui des Communistes internationalistes d’Allemagne (IKD), une réunion assez lâche de différent groupes locaux. Y appartenaient par exemple l’extrême gauche de Brême et de Hambourg, réunie autour de Johann Knief, Paul Frölich et (momentanément) de Karl Radek, ou bien encore un groupe de Dresde uni autour du député du Reichstag Otto Rühle. Les militants de la Ligue Spartacus, durant la guerre, avaient été actifs au sein de l’USPD [12].
D’ailleurs, à cette époque déjà, l’extrême gauche avait essayé de construire une organisation communiste indépendante [13]. Un troisième courant, les « Revolutionären Obleute », formant un réseau de délégués d’entreprises doté d’un fort ancrage dans le monde ouvrier berlinois, demeura à l’écart du nouveau parti, malgré un intérêt croissant pour ce dernier [14].
Dès le congrès de fondation, on vit se heurter les deux pôles antagoniques qui devaient marquer la politique du KPD dans les années à venir : une aile de gauche radicale et un courant qui défendait une « realpolitik révolutionnaire ». Même si la ligne de démarcation est difficile à tracer exactement, on peut dire de manière schématique que les deux courants correspondaient à peu près aux directions des deux organisations à la source du parti [15]. Ainsi, le vieux centre spartakiste représentait le courant modéré au sein du nouveau parti. À l’autre bout, l’aile gauche était incarnée par l’ancienne direction de l’IKD. Un premier conflit apparut dans les discussions lorsque se posa la question de savoir si le KPD devait se présenter au élections à l’Assemblée nationale.
Les Spartakistes étaient pour ce pas en avant. Mais lorsque Paul Levi, dans son discours introductif, argumenta en faveur de la participation aux élections, il fut interrompu à de nombreuses reprises par des exclamations [16]. Une grande partie des présents était manifestement d’un autre avis. Ce fut le délégué berlinois Gelwitzki qui exprima clairement leur position lors de la discussion : « Est-ce que nous voulons aller à la pêche aux voix ? Non. Nous ne voulons pas des voix, nous voulons des combattants. Dix hommes dans la rue valent mieux que mille voix aux élections [17]. » Le parti communiste ne devait pas, selon Otto Rühle, prendre part au plébiscite de l’Assemblée nationale, cette « ridicule et misérable tribune parlementaire [18] ». Au centre des contributions, on trouvait la peur que la participation aux élections ne menât à délaisser l’activité extra-parlementaire et le travail au sein des conseils. En outre, de nombreux communistes craignaient que la participation aux élections ne fît glisser le parti dans le camp « réformiste », alors même qu’on avait déjà rompu avec le SPD puis l’USPD.
« Vous voulez faire de votre radicalisme une position confortable et expéditive », dit Luxemburg à ses camarades pour les critiquer. Elle défendait, contre eux, l’idée que le KPD, en décidant de boycotter le scrutin, se verrait catapulté dans un isolement social à peu près total. C’était une illusion de croire que l’on pourrait prendre le pouvoir en 14 jours, comme Rühle l’avait affirmé au cours de la discussion [19]. Le SPD était encore le parti le plus influent au sein du mouvement ouvrier. Tant qu’il en irait ainsi, le Parti devait mener à la lutte de classe à tous les niveaux. Mais ni Luxemburg ni Käthe Duncker – qui prononça un plaidoyer passionné en faveur de la participation aux élections – ne purent convaincre les délégués. Ces derniers, à une grande majorité, se prononcèrent pour l’abstention [20].
Une autre différence devint sensible lors de la discussion sur le rapport aux syndicats. Alors que Luxemburg et ses camarades défendaient l’idée qu’il fallait agir au sein des syndicats libres existants, de nombreux délégués s’exprimèrent pour la construction d’organisations salariales spécifiques [21]. Et même si le vote sur cette question put être empêché, il était évident que la direction spartakiste défendait sur ce point une position minoritaire. Dans « toutes ses phases », écrit H. Weber, « le congrès de fondation révéla que l’extrême gauche n’était pas unie… Face aux chefs marxistes et à leurs partisans, on trouvait une aile d’ultra-gauche [22]. » Paradoxalement, les délégués du congrès élurent malgré tout un comité qui défendait, sur les questions politiques les plus importantes, une autre position que celle de la majorité : à l’unanimité moins deux voix seulement, ils élurent un comité central composé en grande partie d’anciens membres de la ligue Spartacus, dont Rosa Luxemburg.
Radicalisation
Cela montre qu’à ce moment-là, il n’existait pas encore au sein du parti de courant conscient ni a fortiori organisé. La posture radicale des délégués sur telle ou telle question était bien plutôt le reflet des circonstances sociales : la naissance du parti intervenait à un moment caractérisé par une radicalisation profonde de larges franges du monde ouvrier. Cela s’accrut encore dans les mois qui suivirent : les événements de novembre furent suivis par l’insurrection de janvier 1919 puis tout de suite par un mouvement de grève qui dura un mois dans la Ruhr et le centre de l’Allemagne et réclamait la socialisation des mines.
Tout cela, ainsi que la proclamation de la république des conseils de Munich en avril, mais également l’écrasement du mouvement par les corps francs, contribuèrent, dans la première moitié de l’année 1919, à un sensible glissement vers la gauche du monde ouvrier allemand [23].
« Ce processus de radicalisation culmina », selon Peter Berens, « au sein du KPD, qui était comme un laboratoire pour les idées et les discussions révolutionnaires [24]. » Le parti alors tout juste fondé, attirait à lui de nombreuses personnes qui avaient été politisées par la guerre et la révolution. Même si le KPD, en 1919-1920, « participa de manière bien plus périphérique et hétérogène que le SPD au « processus de radicalisation », comme l’écrit Klaus-Michael Malmann [25], il parvint cependant dans les dix premiers mois de son existence à gagner de nombreux membres, ce qui tenait au fait que des membres de l’USPD quittaient régulièrement leur organisation pour passer au KPD [26]. Malheureusement, on ne dispose pas du nombre de militants que comptaient les organisations avant la fondation du KPD (la ligue Spartacus, les radicaux de gauche de Brême), et on ne peut donc pas établir de manière certaine le taux de croissance [27]. Mais un regard sur les chiffres berlinois montre très clairement que celui-ci a dû être relativement élevé : dans la capitale, l’un de ses bastions, la ligue Spartacus comptait en décembre 1918 environ 50 partisans [28]. Moins d’un an plus tard, en octobre 1919, le KPD y comptait déjà 12 000 membres. Le parti crût alors jusqu’à atteindre plus de 100 000 membres [29].
La majorité d’entre eux était des ouvrières et des ouvriers, parmi lesquels beaucoup de jeunes mais aussi, pour une large part, des militants issus de la social-démocratie. S’ajoutent à ces partisans ceux que Hermann Weber a nommés « les sables mouvants politiques ». Il entend par là les « éléments radicalisés par la révolution qui disparurent ensuite à nouveau du mouvement ouvrier [30] ». Chris Harman explique que ces personnes étaient entrées au parti lors de l’apogée des luttes et qu’elles attendaient une révolution imminente : « Ils ne voyaient pas un grand intérêt dans les activités quotidiennes dans les usines et les syndicats, dans les réunions longues et fastidieuses, les cercles de formation, le travail systématique d’enrôlement des membres et la construction des structures d’organisation. L’excitation directe de la révolution les attirait beaucoup plus que les efforts nécessaires pour la rendre possible. Ils voulaient des combats de rue et non des réunions ennuyeuses [31]. »
Outre les ouvriers, on trouvait surtout de jeunes intellectuels bourgeois au parti. Ils venaient pour la plupart de la bohème ou du milieu universitaire, s’étaient politisés par l’habitus anti-bourgeois de l’expressionnisme ou des mouvements de jeunesse et s’étaient radicalisés durant la guerre [32]. Les écrivains Franz Jung, Oskar Kanehl, Karl Schröder et l’artiste Heinrich Vogeler appartenaient à ce groupe, de même que les journalistes Alexander Schwab, Bernhard Reichenbach et Franz Pfemfert, l’éditeur de la revue expressionniste Die Aktion [33]. Ils apportèrent tous la radicalité de la révolution de novembre au sein du parti.
Paul Levi comme executeur testamentaire de Luxemburg
Si cette atmosphère s’exprimait encore de manière relativement diffuse lors du congrès de fondation, elle se transforma petit à petit en une opposition organisée. Dans la première moitié de l’année 1919, la gauche du parti comptait une majorité de membres dans de nombreux comités locaux. Ses bastions étaient Hambourg, Brême, Berlin, la Basse Saxe et l’est de la Saxe [34]. La direction informelle de la gauche était incarnée par Otto Rühle à Dresde et par Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim à Hambourg. Rühle, qui devait plus tard se faire un nom comme éditeur de revues et d’œuvres pédagogiques, avait été pendant vingt ans membre du SPD puis co-fondateur de la ligue Spartakus, avant d’entrer chez les IKD. De 1912 à 1918, il fut député au Reichstag. Laufenberg, docteur en philosophie, avait lui aussi, avant la guerre, été longtemps membre du SPD. Durant la révolution de 1918, il fut élu président du conseil d’ouvriers et de soldats de Hambourg. Avec Wolffheim, qui avait vécu aux États-Unis entre 1910 et 1913 et dirigé là-bas le Vorwärts der Pacific-Küste (en allemand), il dirigeait le jeune KPD de Hambourg, qui représentait à l’été 1919, avec ses 6 000 membres, l’un des plus importants groupes communistes [35].
La gauche faisait face à une direction affaiblie. Dans les premiers mois de l’année 1919, le KPD perdit de nombreux camarades expérimentés. Durant l’insurrection de janvier, les soldats des corps francs assassinèrent Luxemburg et Liebknecht. Peu de temps après, Franz Mehring mourut, à l’âge de 72 ans. À peine deux mois plus tard, des soldats abattaient Leo Jogiches dans sa cellule de la prison de Moabit, à Berlin. Début juin, Eugen Leviné fut condamné à mort et exécuté pour le rôle central qu’il avait joué dans la république des conseils de Bavière.
À la tête du parti, il y avait désormais Paul Levi, qui se considérait comme l’exécuteur testamentaire politique de Luxemburg. Pour la gauche, cet avocat de 36 ans offrait de nombreuses prises à la critique. Elle attaquait son style de vie bourgeois, sa gouvernante, son goût raffiné, sa collection de jades de Chine, sa passion pour l’égyptologie, son intérêt pour la littérature romaine, ses manières d’intellectuel et également son « donjuanisme » [36]. Mais malgré toutes ces différences culturelles, le conflit qui l’opposait à la gauche était avant tout de nature politique. Les différences qui étaient apparues lors du Congrès de fondation se manifestèrent à nouveau au grand jour lors de la conférence nationale du KPD en juin 1919 [37].
Au centre de la querelle entre la direction du parti et l’opposition – querelle qui s’étendit sur des mois – se trouvait à nouveau la question syndicale. La gauche du parti agit au cours de l’année 1919 conformément à l’état d’esprit dominant lors du congrès de fondation, c’est-à-dire selon le mot d’ordre « Quittons les syndicats ».
Cela incluait les syndicats libres, à qui elle reprochait leur « bureaucratisation », leurs « fonctionnarisation » et leurs « bonzes ». Elle exigeait, en guise d’alternative à ces syndicats, la construction d’« Unions ouvrières » indépendantes [38]. Ce projet était principalement mis en avant par le groupe de Hambourg, autour de Wolffheim, qui avait été durant son séjour aux États-Unis un membre du syndicat international Industrial Workers of the World (IWW). Son but était de dépasser la séparation habituelle entre parti et syndicat.
Les Unions devaient devenir les organisations uniques de la classe ouvrière, et remplir des tâches aussi bien économiques que politiques. Il reçut le soutien d’autres parties du KPD. Par exemple, les conférences locales de Basse-Rhénanie et de Rhénanie-Westphalie (Nord et Sud) se prononcèrent en septembre « contre le fait de rester dans les syndicats [39] ». La conférence de Basse-Saxe décida le même mois de créer une Union ouvrière [40]. Et le district du Nord rédigea en octobre 1919 la motion suivante : « Puisque les syndicats sont devenus des organes de la contre-révolution, le KPD exige de tous les ouvriers ayant adopté le point de vue de la lutte des classes qu’ils quittent les syndicats. Ce départ des syndicats est une obligation pour les membres du KPD [41]. »
Dans d’autres districts, des membres du KPD militaient dans les syndicats libres. C’était là également la stratégie qui avait les faveurs du centre et de Paul Levi. La direction du parti craignait, en rompant avec les syndicats, de s’isoler de la majorité des travailleurs. Elle était d’avis que le parti ne devait pas laisser les organisations salariales au SPD et devait au contraire mener une lutte pour en conquérir la direction. Mais cela n’était possible qu’en y collaborant.
Cette question était polémique et ne laissait pas entrevoir de possible unité, pas plus que sur le deuxième thème du conflit, qui devint de plus en plus important au cours de l’année 1919. Malgré la décision du congrès de fondation de ne pas participer aux élections à l’Assemblée nationale, le débat sur le parlementarisme s’enflamma à nouveau. Certes, le KPD boycotta alors de fait (à quelques exceptions près [42]) les élections, mais puisque des comités locaux entiers de l’USPD étaient passés au KPD, le parti devait désormais décider de ce qu’il fallait faire de leurs parlementaires [43].
Les districts dominés par la gauche se prononcèrent radicalement contre toute participation des communistes au parlement. La conférence locale de Rhénanie et Westphalie expliqua, par exemple, qu’elle « refusait la participation aux parlements, aussi bien celui du Reich que celui des diverses instances locales. Les membres du KPD qui détiennent encore un mandat doivent l’abandonner [44]. » Une décision de la conférence du district nord-ouest, en juin 1919, était dans le même esprit. Les délégués décidèrent « d’exclure du parti tous les communistes qui n’avaient pas quitté les parlements dans lesquels ils avaient été élus par le passé [45] ». La direction, au contraire, restait sur sa position du congrès et défendait la participation au parlement. Clara Zetkin, qui partageait les vues du centre, menaça même, lors de la conférence nationale de Francfort en août 1919, de quitter le KPD s’il n’y avait pas de changement des anciennes pratiques [46].
Le troisième thème conflictuel était celui de la question organisationnelle. Après le congrès de fondation, le KPD n’existait comme un parti unifié que sur le papier. Dans les premiers mois de son existence, il ne représenta rien d’autre qu’un réseau assez lâche de groupes communistes locaux. La direction du parti, dans les conditions d’alors – guerre civile et illégalité –, parvenait à peine à poursuivre un travail régulier. Ses membres faisaient l’objet de mandats d’arrêt et ils devaient sans cesse changer de lieu car des militaires occupaient les bureaux du parti [47].
Levi s’exprima donc lors de la conférence nationale de Francfort pour une centralisation accrue. Dans ses « grandes lignes des principes et de la tactique communiste », formulées un peu plus tard, il justifie cela en indiquant que le Parti ne peut remplir ses tâches que « si, à une époque révolutionnaire, il est fermement uni et centralisé. Le fédéralisme, lors de tels moments, n’est que la forme voilée de la négation et de la dissolution du parti [48]. » Les communistes de gauche de Hambourg lui reprochèrent de vouloir « établir au sein du KPD une dictature du chef [49] ». Les Brêmois s’exprimèrent dans des termes semblables en expliquant que le centre projetait de « transformer le combat du KPD en un combat pour la dictature d’une clique partisane communiste indépendante, appuyée sur un parti organisé de manière bureaucratique [50] ». Au lieu d’une forte centralisation du KPD, l’opposition de gauche privilégiait un modèle de parti anti-autoritaire et fédéraliste.
La scission du parti
Lors des différentes conférences du parti à l’été 1919, on tenta vainement d’aboutir à une clarification des questions polémiques. Lors du congrès de Heidelberg, en octobre, la rupture eut finalement lieu. Le centre finit par réussir à imposer ses positions. Mais à quel prix : des milliers de communistes quittèrent le jeune parti dans les mois qui suivirent [51]. Selon Hans Manfred Bock, c’étaient pour la plupart des gens venus de la tradition IKD. Les anciens spartakistes demeurèrent en majorité au KPD [52]. Kuckuk dresse le bilan suivant : « la fusion organisationnelle entre la ligue Spartakus et les Communistes internationaux d’Allemagne ( IDK ) » n’avait pas « produit une formation partisane homogène ». Le « dualisme au sein de la gauche radicale de la guerre mondiale » n’avait pas pu être surmonté, et « au contraire, il n’avait fait que s’intensifier [53] ».
Lorsque la gauche quitta le KPD, elle emporta avec elle un grand nombre des membres du parti. Ainsi, à Berlin, sur environ 8 000 communistes, près de 7 500 appartenaient à l’opposition et, en tout, ils étaient 38 000, soit à l’époque, selon Bock, « plus de 50 % des membres du KPD [54] ». Broué écrit que le KPD ne disposait désormais plus dans les grandes villes, abstraction faite de Stuttgart et de Chemnitz, que de quelques groupes locaux comptant une poignée de membres [55].
Les communistes ayant fait sécession fondèrent en avril 1920 à Berlin un nouveau parti, un parti de gauche communiste indépendant : le Parti ouvrier communiste d’Allemagne (KAPD) [56]. Un élément essentiel de l’idée qu’il se faisait de son rôle était la stricte délimitation d’avec le KPD. Lors du congrès de fondation, l’appel adopté parlait, au sujet de ce dernier, d’une « faillite politique et morale ». La « clique dirigeante, usant de tous les moyens de la corruption, avait décidé, dans l’intérêt de ses propres buts égoïstes, de saboter l’idée de révolution prolétarienne et de pousser le parti sur la pente du réformisme ». Le KAPD, au contraire, n’était pas un « parti au sens traditionnel. Ce [n’était] pas un parti de chefs. Son travail [consistait] avant tout à soutenir dans la mesure de ses forces le prolétariat dans sa voie émancipatrice à l’égard de toute direction [57]. »
L’assemblée décida que l’organisation partisane devait être façonnée « dans l’esprit du système des conseils ». La question n’était pas celle du « parlementarisme ou de l’anti-parlementarisme », mais celle de la « réforme sociale ou de la révolution » : « Le parlementarisme équivaut à la contre-révolution, tandis que l’anti-parlementarisme est la révolution elle-même [58]. » Ses membres concevaient le KAPD moins comme un parti « extra-parlementaire » que comme un parti « anti-parlementaire », comme Bernhard Reichenbach, l’un des fondateurs, l’expliqua en 1969 lors d’un entretien avec Rudi Dutschke [59]. Sur la question syndicale également, les communistes de gauche demeuraient fidèles à leurs positions. Ils considéraient que les syndicats n’étaient pas réformables. Ils se concentraient donc sur la participation à l’« Union ouvrière générale » (AAU), fondée en février 1920 [60]. Mais très rapidement, le KAPD montra des signes de dissolution. S’il avait disposé, dans sa première phase, d’un engagement soutenu, il perdit en importance à partir de 1921 et disparut sans véritable héritage organisationnel.
Bilan et perspectives : de l’action de mars au front uni
Après sa mort, Rosa Luxemburg fut honorée au sein du KPD. Néanmoins, son mode d’intervention pratique fut très contesté. Et les conflits apparus lors du congrès de fondation – autour du travail à mener conjointement avec la social-démocratie et avec les syndicats, et autour de la participation aux élections parlementaires – se poursuivirent durant toute l’année 1919. Paul Levi se considérait alors comme l’administrateur du legs politique de Luxemburg. Cependant, il ne put maintenir son héritage qu’au prix de la scission du parti, au bout d’à peine un an. La saignée était conséquente. Mais le départ de l’aile gauche apporta satisfaction au KPD au moins sur un point : il pouvait désormais participer aux élections.
Les autres conflits demeurèrent cependant lancinants. Malgré la rupture organisationnelle, une partie des idées de la gauche radicale persistait au sein du KPD, en premier lieu l’attitude sectaire face aux autres organisations ouvrières. Un exemple peu glorieux en est donné par l’attitude du KPD lors du putsch de Kapp en mars 1920. Des représentants de l’armée renversèrent le gouvernement social-démocrate et tentèrent de rétablir la monarchie. La réaction ne se fit pas attendre et la population – mais surtout le mouvement ouvrier – résista massivement. Après une grève générale de quatre jours, les putschistes durent abandonner leur tentative. Il s’agit de la plus grande insurrection de l’histoire allemande. Mais le KPD resta longtemps à distance des événements et commença par considérer le putsch comme un conflit « entre deux franges contre-révolutionnaires ». Ce n’est que lorsque la grève battait déjà son plein et alors que de nombreux communistes, partout en Allemagne, y participaient déjà, contre la volonté de leur direction, qu’il se décida à la soutenir. Mais c’était bien tardif, et le parti s’était déjà considérablement isolé au sein du monde ouvrier [61].
Le KPD se comporta de manière tout aussi désastreuse un an plus tard. En décembre 1920, du fait de sa fusion avec l’aile gauche de l’USPD, il était devenu un parti de masse comptant plus de 300 000 membres. Les militants issus de l’USPD apportèrent un nouveau radicalisme dans ce qui était désormais le Parti communiste unifié d’Allemagne (VKPD). Dans les mois précédents, la répression d’un soulèvement dans la Ruhr, ainsi que la position inflexible du SPD contre les revendications de socialisation économique, les avait entraînés loin vers la gauche [62]. Ils vinrent au communisme, selon Harman, « parce qu’ils étaient désormais convaincus de la nécessité d’un parti révolutionnaire puissant basé sur l’action » [63]. Cette nouvelle conscience de soi fut en outre renforcée par le fait que le parti, en février 1921, lors des élections régionales au parlement de Prusse, bénéficia d’un nombre énorme de voix, notamment issues des régions industrielles du centre de l’Allemagne. Dans cette situation, la direction du KPD développa sa « théorie offensive ». Elle soutenait qu’un parti communiste de masse, en période de crise du capitalisme, pouvait « réveiller » les masses par des actions radicales. Cela devait accroître l’instabilité du système et amener de plus en plus d’ouvriers à l’action, jusqu’à ce que la lutte pour le pouvoir soit finalement à l’ordre du jour. Ignorant complètement le fait que les mouvements révolutionnaires de 1918-1920 étaient sur le reculoir, la direction du KPD planifia une insurrection dont le point de départ devait être le centre de l’Allemagne [64]. L’entreprise prit par endroits un tour désespéré. Les chefs communistes proposèrent de simuler des attaques dans les locaux communistes et d’en accuser ensuite la police afin d’exciter ainsi la colère des ouvriers [65]. Les paroles du KPD local étaient tout aussi intransigeantes : « Provocations à tout prix. Renversez les tramways, balancez des grenades ! »
Lorsqu’on en vint finalement à l’insurrection, la police la réprima rapidement. Il y eut de nombreuses arrestations, et l’on rapporte des sévices et des exécutions décidées directement par la Cour martiale. Lors de procédures accélérées, des tribunaux extraordinaires condamnèrent en outre environ 4 000 ouvriers à un total cumulé de 3 000 ans de réclusion. Jusqu’en juin 1921, quatre condamnations à mort furent exécutées [66]. L’aventure de « l’action de mars » eut pour le KPD des conséquences dévastatrices : des centaines de communistes furent tués dans la bataille [67]. Toute la direction locale et de nombreux permanents bien connus du parti furent condamnés, et l’immunité des députés communistes fut levée. Enfin, même le président du parti, Heinrich Brandler, fut placé en détention et condamné à cinq ans de réclusion [68]. Mais ce n’était pas tout : l’action de mars semblait confirmer tout ce que les adversaires du KPD affirmaient depuis longtemps du parti. C’était un parti « non démocratique », « putschiste » et « enclin à la violence ». Une perte de confiance énorme s’ensuivit de la part du mouvement ouvrier. Le parti subit un « véritable exode militant [69] ». En quelques mois, il perdit plus de la moitié de ses membres [70].
Mais la direction du KPD, au cours des années 1920-1921, ne suivit pas toujours cette ligne d’extrême gauche. Elle hésitait toujours entre les deux extrêmes. En janvier 1921, sous l’influence pressante de Paul Levi, le centre adressa par exemple une « Lettre ouverte » aux directions des autres partis ouvriers et syndicats [71]. Il y formulait une série de points qui faisaient consensus parmi les organisations et appelait à collaborer sur toutes ces questions. Levi fut également celui qui formula les critiques les plus vives à l’encontre de la théorie offensive et de l’action de mars. En avril 1921, il publia la brochure Notre voie, dans laquelle il qualifie . l’action de mars de « sabbat anarchiste », de « plus grand putsch bakouniniste de l’histoire » et de « déclaration de guerre au monde ouvrier », tandis qu’il dénonçait dans la politique du parti une « rupture totale avec son passé » (ce qui signifiait explicitement avec la politique de Rosa Luxemburg) [72]. Mais quoique le texte de Levi constitue une analyse serrée des événements de mars, il était rédigé dans un style qui était peu susceptible de convaincre de nombreux militants de la base du parti. Au milieu du mois d’avril, il fut exclu du KPD « en raison d’une rupture de confiance brutale et de lourdes atteintes portées au parti » [73]. Le parti perdait avec lui l’un de ses dirigeants les plus capables.
Cela étant, sa critique devait produire des effets, quoique à retardement. Après « l’action de mars », c’est Ernst Meyer qui devint président du parti. Par la suite, il se rallia à la conception d’une « politique de front uni » et donc au développement du principe de la « realpolitik révolutionnaire », comme l’écrit son biographe, Florian Wilde [74]. Le KPD défendait désormais l’idée de pactes extra-parlementaires avec la social-démocratie et comptait sur l’effet radicalisant d’actions en ce sens. Les questions sociales ne furent pas les seules à l’occasion desquelles le parti fut à l’origine de fronts unis. Il y eut également la défense de la république, notamment après l’assassinat du ministre des Affaires étrangères, Walter Rathenau, par des terroristes antisémites [75]. Après l’exode militant de 1921, le KPD put se consolider, regagna des membres et put développer son influence dans le milieu syndical [76].
Ce développement se poursuivit en 1923, année de crise. L’occupation de la Ruhr et l’hyperinflation menèrent à nouveau à une radicalisation de la classe ouvrière. L’été fut marqué par une grève massive, qui déboucha en août sur le renversement du gouvernement Cuno. Le KPD connut alors un afflux de partisans. Soutenu massivement par l’Internationale communiste, le parti planifia alors la révolution, mais d’une manière différente de celle de l’action de mars, en maintenant la politique de front uni. Début octobre, les communistes intégrèrent les gouvernements régionaux de la Saxe et de la Thuringe, dirigés par des sociaux-démocrates de gauche. Quelques jours plus tard, ils devaient déclencher l’insurrection. Mais la direction du KPD annula l’insurrection au dernier moment et seul Hambourg fut le théâtre d’une action isolée, que la police put rapidement réprimer [77].
L’échec de « l’Octobre allemand » marqua, dans le contexte international de l’époque, la fin de la « vague révolutionnaire » initiée à la fin de la Première Guerre mondiale. Désormais tous les signes annonçaient que la révolution russe ne pourrait s’étendre et que la Russie des soviets allait demeurer isolée, ce qui devait constituer un facteur essentiel de l’ascension du stalinisme. En Allemagne, une phase de stabilisation relative s’amorça. La gauche radicale entra dans une époque d’isolement politique. Sous la direction de Ruth Fischer, d’Arkadi Maslow, de Werner Scholem et de Karl Korsch, la « bolchévisation » du KPD commença, c’est-à-dire la première phase de dé-démocratisation et de centralisation du parti. Les dirigeants rompirent avec le front uni et développèrent un nouveau style politique : ils refusèrent la main tendue des sociaux-démocrates, se mirent à couvrir d’injures les syndicats libres et entrèrent au Reichstag en grande pompe, avec tambours et trompettes [78].
La stalinisation qui s’imposa bientôt acheva de séparer le KPD de la « realpolitik révolutionnaire » luxemburgiste. En 1926, on ressuscita certes encore une fois le front uni, à l’occasion de la décision populaire d’exproprier les princes. Mais le KPD fut désormais marqué par une ligne de gauche radicale. Même la référence à Luxemburg ne fut plus utilisée dans la seconde moitié des années 1920, et son nom disparut du folklore du parti. Le « luxemburgisme » (semblable en cela au « trotskisme ») était désormais brandi comme un concept polémique tourné contre les déviants présumés au sein du parti. Avec sa crispation stalinienne, le KPD, selon Klaus Kinner, exorcisa définitivement de « l’esprit de Rosa Luxemburg [79] ».