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La République éphémère de Mahabad au Kurdistan d’Iran
Patrick Ribau

Revue La Pensée 2017

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale et la destruction de l’Empire ottoman, le pays kurde [1] est partagé entre la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie, avec des zones de peuplement dans les Républiques caucasiennes. Mais de tout temps, les Kurdes ont pensé que le Kurdistan constitue une seule unité géographique, une seule nation, divisée arbitrairement et contre leur volonté. C’est pourquoi, ils considèrent que l’unification des territoires et de leurs populations ne constitue nullement un séparatisme, mais l’union de la nation kurde, l’unification de la patrie, rejetant ainsi la dénégation de ses droits nationaux. Cela explique que l’histoire du peuple kurde soit jalonnée de soulèvements pour la liberté et la reconnaissance de ses droits nationaux, soulèvements durement réprimés dans le sang par les régimes en place, avec souvent la complicité et le soutien des puissances impérialistes qui firent fi du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, au nom d’intérêts politiques et mercantiles (le pétrole notamment). Malgré cela, la résistance et le combat pour la liberté, l’autodétermination n’ont jamais cessé chez les Kurdes.

Au Kurdistan d’Iran, la lutte a pris diverses formes

Tout d’abord sous la forme de soulèvements conduits par des chefs tribaux ou religieux, dont les plus marquants sont ceux de Khané Lapzerin en 1608, connu également sous le nom de la « résistance de la forteresse de Dimdim », en 1880 celui de cheikh Obaydullah Nahri, puis dans les années 1920, celui de Simko Shikak. Ces trois soulèvements furent durement réprimés dans le sang par l’armée iranienne et parfois avec l’aide de l’armée turque. Ces révoltes avaient certes des revendications politiques et visaient à faire reconnaître les droits nationaux des Kurdes, mais comme elles étaient dirigées par un chef de tribu ou par un religieux, la disparition du chef mettait un terme à leur existence.

Face à ses différents échecs au Kurdistan d’Iran, des intellectuels kurdes eurent l’idée de doter le mouvement kurde d’une organisation avec une direction collégiale. C’est ainsi que fut créé, le 16 août 1942, à Mahabad, sous le nom de Collectif de la renaissance kurde, également connu sous le sigle J. K., une organisation qui mena, trois ans durant, des activités clandestines tout en s’implantant dans la société kurde. Lors de son congrès d’avril 1943, le J. K. se dota d’un organe de presse avec la revue Nichtiman, « La Patrie » en langue kurde, afin de diffuser ses idées et sa politique concernant les droits nationaux du peuple kurde.

Mais les insuffisances du programme politique du J. K. avec ses colorations nationalistes et religieuses, conduisirent certains membres de la direction du J. K., menés par Qazi Mohammad, à fonder un parti moderniste ayant un programme plus démocratique et progressiste répondant aux exigences de l’époque. C’est ainsi que fut fondé, le 16 août 1945 à Mahabad, le Parti démocratique du Kurdistan ou PDK.

Vers la fondation de la République de Mahabad

Lors de la Seconde Guerre mondiale, depuis août 1941, l’Iran, du fait de ses sympathies avec les puissances de l’Axe, fut occupé par les forces alliées, les Soviétiques au Nord et les Britanniques et les Américains au Sud. Or, la région de Mokrian, y compris le district et la ville de Mahabad, était libre de toute occupation et l’autorité du gouvernement central iranien disparue.

C’est dans ce contexte particulièrement favorable que, 160 jours après sa fondation, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) proclama lors d’un grand meeting populaire la première République kurde, la République de Mahabad, où Qazi Mohammad fut élu unanimement président par les délégués représentant toutes les régions du Kurdistan.

La fondation d’une République démocratique constituait à cette époque un progrès indéniable, dans une région où des régimes despotiques et autoritaires prédominaient. Ces derniers, ainsi que les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, ne pouvaient supporter l’existence d’une telle entité démocratique qui risquait de mettre en cause leurs intérêts particuliers et leur part du « gâteau » qu’ils convoitaient après la guerre.

Ainsi, la monarchie iranienne, soutenue par les forces américaines et britanniques, mit fin à la République kurde, 11 mois après sa fondation, arrêtant ses principaux dirigeants et responsables.

Qazi Mohammad, président de la République de Mahabad, ainsi que son frère, Abughassem Sadr Qazi, et son cousin, Hama Hossein Khan Sayf Qazi, furent pendus le 30 mars 1947. Une semaine après, de nombreux responsables subirent le même sort et de nombreux militants se retrouveront dans les prisons du shah.

Les réalisations de la République Kurde de Mahabad

Souvent comparée par les Kurdes d’Iran à la Commune de Paris de 1871 pour sa brièveté, la République de Mahabad, dotée d’un dynamisme exceptionnel, réalisa plusieurs aspirations historiques du peuple kurde.

Notons parmi celles-ci  :

– l’ouverture de nombreuses écoles sur l’ensemble du territoire administré par la République, où la langue kurde devint la langue officielle dans l’éducation  ;

– la liberté de la presse et d’expression fut proclamée et assurée  ;

– la presse kurde se développa, de nombreux périodiques et revues virent le jour  ;

– pour la première fois dans leur histoire, les femmes kurdes participèrent à la vie sociale et politique. Elles créèrent leur propre organisation  : l’Union démocratique des femmes du Kurdistan  ;

– les hautes fonctions, jusqu’ici occupées par des non-autochtones, sont confiées à des Kurdes dans l’administration  ;

– l’armée et la police du shah, symboles de l’oppression, sont dissoutes et remplacées par l’armée nationale kurde, appelée les peschmerga [2]  ;

– la République arbore sur les édifices publics son drapeau tricolore (rouge, blanc, vert avec un soleil en son centre)  ;

– un hymne national est composé à partir d’un chant kurde Ey Raqib [3]  ;

– une attention particulière est portée à la jeunesse et est créée l’Union démocratique de la jeunesse du Kurdistan, et pour faciliter l’acquisition du savoir, de nombreux jeunes sont envoyés à l’étranger  ;

– les minorités nationales étaient non seulement protégées et leurs droits reconnus  ;

– du fait que la sécurité était assurée sur l’ensemble du territoire, on ne dénombra qu’un seul meurtre en 11 mois  ;

– un traité d’amitié et d’entraide fut signé entre les gouvernements kurde et azerbaïdjanais d’Iran  ;

– la République dépendait exclusivement des recettes de son territoire et de l’aide de la population kurde sur le plan économique  ;

– la République de Mahabad fut également un centre de solidarité et de coopération entre toutes les régions du Kurdistan. Elle accueillit sur son territoire des milliers de patriotes kurdes en provenance de Turquie, de Syrie et d’Irak, qui la servirent avec abnégation, à l’image de Mollah Mustafa Barzani, chef charismatique de la tribu des Barzani.

Les conditions de la société kurde iranienne dans les années 1940.

Afin de mieux comprendre l’importance des acquis obtenus par la République de Mahabad, il est nécessaire de rappeler que la société kurde était avant tout rurale. Plus de 80 % de la population étaient des villageois et pratiquaient l’agriculture. Plus de 90 % des hommes et 99 % des femmes étaient illettrés. Le rôle de la tribu à laquelle on appartenait était souvent déterminant. Le chef de tribu était généralement propriétaire de plus de 80 % des terres cultivées du village et les paysans kurdes n’avaient pas voix au chapitre. Le chef de tribu décidait de tout dans un cadre où les structures féodales dominaient. Quant à la bourgeoisie, elle était quasi inexistante. Tout ceci explique les difficultés rencontrées par la jeune République pour mettre en place la démocratie et les droits nationaux du peuple kurde. C’est à cette tâche que le PDK, sous la conduite de Qazi Mohammad, s’attela, non sans un certain succès.

Qu’en est-il aujourd’hui  ?

Si le régime monarchique du shah d’Iran a réussi à mettre fin à l’existence de la République de Mahabad, elle n’a pu éradiquer le PDK ni les idéaux de cette République chez les Kurdes.

Si le Parti démocratique kurde a su s’adapter à l’évolution de la société en Iran, il a poursuivi sa lutte pour la liberté et les droits nationaux du peuple kurde.

Transformé en Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), ses revendications sont quasi les mêmes que celles énoncées sous la République de Mahabad, même si elles ont été adaptées aux exigences du temps, modernisées et diversifiées, avec des cadres mieux expérimentés, tant dans les domaines de la diplomatie, de l’organisation, de la communication et des publications.

Le PDKI accorde une importance toute particulière au respect des droits de l’homme, à l’égalité des droits entre les femmes et les hommes, à son indépendance décisionnelle. Favorable au dialogue, au règlement pacifique des problèmes, croyant à la coexistence pacifique des peuples, il s’affirme contre toute forme de terrorisme.

Malgré le rôle non négligeable qu’il a joué dans le combat contre le régime du shah et sa chute en 1979, le régime de la République islamique d’Iran perpétua la répression contre le peuple kurde et interdit le PDKI.

Du fait d’une répression atroce [4], c’est dans la clandestinité que le PDKI continua à dénoncer les atteintes aux droits de l’homme d’un régime archaïque, antidémocratique, qui ne reconnaît aucun droit aux femmes et qui conduit une politique discriminatoire contre les peuples non persans du pays, et tout particulièrement les Kurdes.

Si la question kurde est aujourd’hui mieux connue de l’opinion publique, il n’en demeure pas moins que les Kurdes se heurtent actuellement à l’animosité des régimes turc, iranien, syrien et, dans une moindre mesure, irakien, qui se partagent le Kurdistan avec la complaisance des grandes puissances qui cherchent à préserver leurs intérêts mercantiles.