Divergences Revue libertaire en ligne
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III Gustave Heinrich.

En arrivant dans sa rue un mois environ après son retour, Wachs vit un tracteur garé devant son immeuble avec une remorque où étaient entreposés des malles et quelques petits meubles. C’était un va-et-vient tranquille d’adultes chargés, entre la porte et les véhicules, pendant que deux garçons excités jouaient les mouches du coche. En s’approchant, Wachs reconnut l’un des porteurs :
  Ça alors, Gustave ! Tu habites toujours ici ?
  C’est pas vrai ! Hans, mon vieux copain ! Viens que je t’embrasse !

Les deux hommes se donnèrent l’accolade, visiblement émus par leurs retrouvailles.
  Alors toi aussi tu es de retour ? continua Gustave.
  Oui comme tu vois, mais pas dans les mêmes conditions ni par le même point cardinal. Je te laisse t’installer, viens boire une bière quand tu auras fini.

La vie et les bruits du quotidien se réinstallaient peu à peu dans le bâtiment. Avec l’arrivée de la famille de Gustave, le rez-de-chaussée était partiellement occupé. Au premier, en face de chez lui, un appartement restait vacant. Un jeune couple sans enfant s’était installé dans un des logements du second, en face de chez lui et au troisième étage deux chambres de bonne sur quatre avaient des locataires. Jusqu’alors la vie sociale de Wachs s’était limitée à de rares sorties avec ses collègues de travail et des visites à Offenburg, plus rares encore. La venue de son ancien camarade lui mettait du baume au cœur, lui qui n’avait plus de famille. Renouer un lien issu de son enfance compenserait ce vide dont il venait subitement de prendre conscience. Deux coups résonnèrent dans le couloir, Gustave l’attendait sur le palier.
  Viens, je vais te présenter la nouvelle famille Heinrich.

Ils dévalèrent les escaliers comme s’ils avaient fait un bond de plus de vingt ans dans le passé. La porte était encore grande ouverte et ils se frayèrent un chemin entre les affaires entreposées jusqu’à la cuisine où régnait une joyeuse agitation.
  Je te présente ma femme Hélène qui va bientôt devenir Héléna et mes garçons Julius onze ans et Didier neuf ans, futur Dieter. C’est vraiment stupide cette germanisation des noms, ça ne fait qu’ajouter du ressentiment contre l’occupant ! Qu’en penses-tu ?
  Tu ne t’en souviens peut-être pas, mais nous ne faisons que rétablir la situation telle qu’elle était avant 1918 et la féroce débochisation qui nous a valu d’être expulsés de notre terre natale, maman et moi. Si mes souvenirs sont bons, tu parles alsacien, un dialecte germanique qu’il t’a été interdit d’utiliser au profit du français ! Alors, dis-moi qui est l’occupant ? Si je dis « nous, » c’est que je suis fonctionnaire du Reich, inspecteur à la Kripo.

Le ton un peu cinglant de sa réplique avait jeté un froid sur les joyeuses retrouvailles. - Excuse la virulence de mes propos mais tu as réveillé une blessure qui n’est pas encore tout à fait cicatrisée. En tout cas, tant que tu n’as pas d’activités anti-allemandes tu n’as rien à craindre de moi. En ce qui me concerne, l’amitié passe avant la politique. Je vais vous laisser terminer votre emménagement. Nous aurons d’autres occasions de nous revoir et s’il te faut des tickets de rationnement, n’hésite pas. J’en possède plus qu’il ne m’en faut. Pareil pour un coup de main administratif !

Ça devient d’un compliqué, tu n’imagines pas ! Même nous, il nous arrive de nous arracher les cheveux, moi qui n’en ai déjà pas de trop ! Il partit d’un grand rire en claquant l’épaule de son camarade. Allez, salut la compagnie, à bientôt !

En remontant chez lui, Wachs trouva que le gauleiter Wagner était peut-être un brin optimiste. Sa promesse faite au Führer de convaincre les Alsaciens qu’ils étaient bien des Allemands en cinq ans risquait de buter sur l’amnésie des anciens et la fanatisation exercée par les Français sur les jeunes générations. Enfin, advienne que pourra, il n’était après tout qu’un simple fonctionnaire !

La ville se repeuplait lentement. Jour après jour, des magasins rouvraient. Il fallait réapprovisionner les filières d’alimentation, remettre les chaussées en état, rétablir l’électricité, le gaz et quand il voyait un service fonctionner à nouveau, il ne pouvait s’empêcher d’en éprouver une petite satisfaction. Finalement, les Français avaient été bien inspirés de lui botter le cul à l’époque.

Une première brasserie rouvrit près de la place Brandt. Quand Wachs entra pour boire une bière, le patron lui proposa une Schutzenberger ou une Krone qu’il venait de recevoir d’OutreRhin. On s’affairait à rendre de nouveau l’endroit présentable.
  Quand avez-vous rouvert ?
  Avant-hier !

La place Brandt sur laquelle donnait le café-brasserie était le plus souvent vide, débarrassée des véhicules militaires qui l’encombraient parfois. L’université était fermée depuis un certain temps et sa masse clôturait cet axe magnifique qu’inaugurait le palais du Rhin à son autre extrémité. Tout cela témoignait de la splendeur monumentale érigée par le deuxième Reich et dont il ne doutait pas qu’elle serait dépassée par ce qui s’annonçait.

Il était tellement satisfait de ce que l’avenir lui réservait, qu’il aurait été content d’en parler avec le premier venu, de préférence un sceptique qu’il saurait bien convaincre.
Les prix étaient affichés en francs et en marks. Il essaya d’entamer une discussion avec le patron et comme ce dernier parlait mal l’allemand, il n’insista pas, lui expliquant avant de partir où il pouvait se faire aider pour progresser dans cette langue.

Mais la grande affaire de ce milieu de septembre restait l’annonce de l’arrivée d’un collègue alsacien, inspecteur comme lui et qui avait demandé à revenir en Alsace. Il rentrait par la route et était attendu tout prochainement.

La nouvelle ne le réjouit pas particulièrement. Qu’on accepte un employé aux écritures pourquoi pas, mais un policier, quelqu’un chargé de la traque du crime et de la sécurité, lui semblait totalement hors de propos. Quand il s’en ouvrit à Schorn, son supérieur, celui-ci le rassura.

  Ça vient d’en haut ! On tient à ce que l’Alsace soit représentée dans un maximum de corps de fonctionnaires. Mais rassurez-vous Wachs, c’est vous qui dirigerez les opérations. Nous ne pouvons pas faire pleinement confiance à quelqu’un qui a subi durant vingt ans une influence française, même s’il est né ici à Strassburg au début de ce siècle.
  Vous avez son nom ?
  Germain Beck.

Le nom évoqua vaguement quelque chose à Wachs. Mais Beck était un patronyme assez banal. Ça devait remonter à son enfance ou son adolescence. Peut-être que le type allait changer d’avis et rester en France. Schorn avait bien insisté :
  Pas question de rivalité entre vous, mettez-le tout de suite à l’aise, puisque vous allez travailler ensemble.

Du côté criminel, c’était le calme plat. Rien à se mettre sous la dent pour l’instant. Mais avec une population en augmentation, les affaires n’allaient pas tarder à reprendre, c’était mathématique. Il n’était pas né de la dernière pluie. Si les affaires criminelles périclitaient, la Kripo serait affectée au maintien de l’ordre ou même priée de seconder la Gestapo ou les SS dans leur travail de défense de l’ordre. Ce qui ne l’emballait pas.

  Votre collègue s’est mis en route. Il sera là demain ou après-demain, fit Schorn un soir. Wachs haussa les épaules. Il n’avait qu’à se pointer l’Alsaco-Français. Au moindre écart, il comprendrait vite qui était le patron. Et il serait absent au moins pendant quatre semaines, histoire de suivre un stage destiné à vérifier son degré d’assimilation à la nouvelle Allemagne.

Il quitta le bureau avec son visage des mauvais jours.
Il se trouvait confronté à sa propre histoire, marquée par vingt d’une absence non choisie. Ceux qu’il avait connus autrefois avaient évolué dans un contexte différent et n’étaient pas tous des partisans forcenés de la nouvelle Allemagne. Sans compter que sa profession l’ancrait du côté des vainqueurs, près de ceux qui étaient les garants du nouvel ordre.

L’immeuble de la rue Goethe s’était bien rempli, mais hormis Gustave, il ne connaissait plus personne. Quand quelqu’un arrivait, il allait se présenter et, pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté, annonçait toujours sa profession ce qui incitait ses voisins à maintenir avec lui une distance polie. Même avec Gustave, les relations s’étaient distendues. Si Wachs affectait une cordialité de tous les instants, son ancien camarade semblait plutôt l’éviter.