La préoccupation principale des autorités était de faire revenir, le plus rapidement possible, les habitants de Strassburg chez eux, du moins ceux qu’on souhaitait voir revenir. A l’arrivée de Wachs, la ville était un grand désert. Tous les commerces, à deux ou trois exceptions près, avaient baissé le rideau et clos leurs devantures avec des lattes et des panneaux de bois pour éviter des intrusions malveillantes. Et cela ne datait pas d’hier, presque une année d’abandon depuis que l’évacuation avait été décrétée à l’automne 39, suivie de celle de mai 40, ne laissant dans la ville que quelques centaines de personnes.
Wachs, à son retour le 19 juin, avait parcouru la ville la nuit. C’était de grands pans obscurs, des pâtés entiers d’immeubles d’où n’émanait aucun éclairage. Parfois une lumière, comme une veilleuse dans la ville, témoignait d’une présence. Pas un bruit humain n’entamait le silence nocturne. Par contre, la vie animale avait repris ses droits dans la cité avec une prolifération de chats et de rats. Les chiens abandonnés n’étaient pas rares et quand il ouvrait ses fenêtres le matin, la rue Goethe résonnait d’une infinité de chants d’oiseaux. Le jour suivant son retour, il avait aperçu un couple de renards, une fouine et d’autres rongeurs qui avaient établi leurs quartiers dans les jardins de l’université, en face de chez lui. Et on disait que les faubourgs, plus au contact avec les forêts et la campagne, voyaient de plus en plus souvent passer des renards ou des sangliers. Pour ses déplacements, quand aucune voiture n’était disponible, il circulait avec un vieux vélo retrouvé dans sa cave.
Heureusement Wagner, le nouveau gauleiter, épaulé par une armée de fonctionnaires venus notamment du pays de Bade, travaillait à la remise en route de la ville. Pour cela, il fallait que la population revienne, que les prisonniers de guerre alsaciens soient libérés. C’était la grande affaire du moment, accueillir les nouveau arrivants qui avaient quitté une Alsace française quelques mois auparavant et allaient, à leur retour, se retrouver en Allemagne. Ils étaient partis perdant la guerre, et rentraient après un ou deux jours de route, avec les perspectives prometteuses qu’offrait la victoire.
Wachs et l’ensemble des services se retrouvèrent vite mobilisés pour accueillir ce flot d’habitants qui rentraient plein d’espoir. L’organisation Todt, avec l’aide de cheminots, s’efforçait de rétablir une relation ferroviaire avec la France occupée et de connecter les réseaux alsacien et allemand.
On avait aussi mobilisé les groupements d’aide et de secours. Wachs trouvait que c’était accorder beaucoup d’attention à des gens qui rentraient par peur de ne pas retrouver leurs biens - une date butoir avait été fixée au delà de laquelle celui qui ne serait pas rentré verrait ses biens confisqués et vendus - et qui risquaient, au moins pour quelques-uns, de créer des troubles. On lui avait confié, avec d’autres, le contrôle d’identité des arrivants. Il fallait s’assurer qu’un indésirable n’allait pas se glisser dans les cohortes qui se pressaient place de la gare.
À leur arrivée à Strassburg, on triait ceux qui allaient regagner la ville même et ceux habitant les communes alentour. L’arrivée des premiers cars s’effectua en musique et fut saluée par des officiels. Fatigués par leur route, les Alsaciens purent se reposer et manger. Après le contrôle d’identité, des volontaires les accompagnaient chez eux se chargeant de leurs bagages, parfois sur de simples carrioles. Quand Wachs avait un doute sur l’authenticité d’un papier d’identité, il fallait un deuxième contrôle des services de sécurité et les gens s’impatientaient dans la chaleur des journées d’été.
Le 6 août, le rail rétabli, un premier train entra en gare de Strassburg. Elle résonnait de messages de bienvenue prononcés en allemand et entrecoupés de musiques aux accents militaires. Il fallait trouver la bonne table pour annoncer son numéro de retour et ensuite passer les contrôles. De nombreux adolescents prêtaient leurs concours pour orienter ceux qui arrivaient et faciliter leur adaptation. Une grande cantine militaire mobile proposait à chacun de quoi se restaurer. Et c’est avec le ventre plein que d’étranges convois se hâtaient vers un domicile qu’on espérait retrouver intact.
Parmi les arrivants, Francis Bauer, un jeune flic converti huit mois auparavant en ouvrier agricole dans la région de Périgueux et pas mécontent de rentrer chez lui. Que l’Alsace soit maintenant allemande lui importait peu, il était dialectophone et quand il avait dû apprendre le français à l’âge de 6 ans, cela ne lui avait posé aucun problème, alors l’allemand ! De toute façon, en tant qu’Alsacien, on était toujours un étranger ailleurs qu’en Alsace.
– Mais vous êtes Allemands ? s’étonnaient les Périgourdins, dans les meilleurs des cas, en les entendant parler alsacien.
Les appellations de Schleu, Fritz ou Boche étaient courantes là-bas. A l’accueil compatissant pouvaient succéder la méfiance, voire le mépris chez certains ignares biberonnés depuis sept décennies à la haine germanophobe par les autorités françaises.
Francis Bauer avait été relativement chanceux. S’exprimant dans un français sans accent, il fut accueilli à bras ouverts dans une ferme qui manquait de main d’œuvre. Son soulagement avait fait place aux courbatures ! Les travaux champêtres, le confort rudimentaire et les toilettes au fond du jardin mirent rapidement à mal sa nature citadine. De plus, il n’était pas à l’aise avec la rusticité gaillarde des gens du cru. Lors d’un bal au village, il avait été entrepris par une solide donzelle émoustillée par sa mise impeccable. Ce fut une déconvenue réciproque, la brusquerie et l’odeur musquée de la fille lui ayant coupé les moyens. Dès lors, il n’avait plus quitté le domaine, redoutant les railleries. La proposition de rapatriement fut pour lui une délivrance.
Dans les cahots du wagon, les têtes dodelinaient autour de lui, les rapatriés exténués par quarante-huit heures de voyage et d’interrogations anxieuses étaient au bout du rouleau. Il y avait bien sûr quelques fanfarons qui chantaient Hans im Schnokeloch, mais l’appréhension était palpable. A quelle sauce allaient-on être mangés cette fois-ci ? Aussi l’arrivée en gare de Strassburg fut-elle surprenante à plus d’un titre !
Le décorum pompeux des tentures et des oriflammes rouges et noires avec croix gammée, les écriteaux allemands en lettres gothiques, la fanfare tonitruante, les harangues de bienvenue, les uniformes impeccables, le lustre des bottes, l’organisation tirée au cordeau, les sourires des accueillants et leur apparente bienveillance, la distribution alimentaire, les fanions nazis pour les enfants et la prise en charge des bagages pouvaient, selon chacun, rassurer ou inquiéter. On entrait dans un monde nouveau et germanophone. Francis était plutôt dans la tranche optimiste de ce troupeau humain. Le civil qui vérifia ses papiers lui demanda :
– Tu es policier ?
– Oui, j’étais brigadier.
– Ça te dirait de rempiler ?
– Après quelques mois chez les ruraux indisciplinés, je ne serai pas mécontent de retrouver un peu d’ordre.
– Passe me voir demain, Sängerhaus Strasse. Tu demanderas l’inspecteur Wachs.
Et il tamponna son laissez-passer.
Quand il rentra chez lui, Fischer Gasse, Bauer découvrit une ville dont les rues avaient des dénominations allemandes. Accoudé à la fenêtre de sa chambre, il contemplait le curieux assemblage de bâtiments de briques rouges de la Städtisches Bad où il prendrait sa douche après avoir fait quelques longueurs dans la piscine. Le bâtiment ressemblait à une construction juvénile dans laquelle un enfant, jouant à l’architecte, aurait mis là, pêle-mêle, une usine dotée d’une haute cheminée, une basilique nantie de hublots, une caserne à grandes fenêtres romanes, le tout couvert de pans de toitures aux formes les plus diverses et ornés de tuiles grises. Son intérieur était modeste : un lit en alcôve, une table et deux chaises, un évier en pierre sur deux murets, une poêle et une casserole pour la cuisine. Un petit fourneau et une bonnetière en sapin complétaient son nouvel univers, avec toilettes sur le palier. C’était chiche, mais déjà plus confortable que la vie de ferme en France.
Le lendemain Bauer se présenta Sängerhaus Strasse. Après un long et très hétéroclite questionnaire, Wachs lui dit :
– On a besoin de gars comme toi. Après l’Umschulung, ton stage de rééducation, tu pourras retourner à ton poste et, avec nous, redonner à cette ville magnifique la grandeur qu’elle mérite, dans la paix du Reich.
Ainsi il lui faudrait se reconvertir ! Lui qui n’avait jamais été converti à quoi que ce soit, c’était pour le moins incongru ! Il sortit de sa poche le paquet de Trommler offert par l’inspecteur et s’envolant dans la fumée qu’il aspirait, il songea à sa famille, c’est-à-dire sa mère et lui. Il y avait peu de place pour les tergiversations, on faisait parce qu’il fallait faire. Elle travaillait comme femme de ménage et lui allait à l’école sans plus de conviction. Elle allait à la messe pour se faire pardonner d’avoir enfanté dans le péché, il l’accompagnait en bon bâtard. Elle lui faisait à manger, lavait et repassait ses habits pour qu’il soit comme il faut. Il recevait tout ça en gage d’amour, la veste rajustée au revers d’une main experte, sa raie rectifiée du bout des doigts et une bise sur son front d’enfant modèle.
Un début dans la vie sans passions ni intérêts spécifiques, mais une bonne aptitude à l’intégration le conduisirent à ce métier où l’on veillait à la légalité des actions au quotidien, sans excès mais avec fermeté. Il avait supporté la fraternité condescendante des supérieurs nommés par Paris dans cette région à laquelle on tenait tant, mais où mutation rime avec punition ! Et maintenant, on lui parlait avec une ferveur quasi religieuse de cette grande Allemagne dont son Alsace serait un de ses plus beaux fleurons, alors, pour la première fois, il eut la sensation enthousiasmante de faire partie d’un projet qui allait sanctifier sa vie pour des siècles et des siècles, si bien qu’à la fin des prêches, il s’écria : Heil Hitler !
De plus en plus de monde arrivait au cours du mois d’août. Quand Wachs enregistrait le retour d’une personne d’un certain âge, il se demandait parfois si ce n’était pas celle qui l’avait raccompagné, en 1919, à la frontière, à coups de pied dans le derrière. Il vivait, à titre personnel, cette réparation dont il entendait parfois parler. L’Allemagne prenait sa revanche, et Wachs était chez lui avec la possibilité de décider qui présentait un danger pour le Reich et, dans ce cas, il pouvait, au moins, retarder son entrée.
La consigne était, pourtant, de se montrer aimable avec tout le monde. Chacun de ceux qui arrivaient devait se sentir chez lui dans l’Alsace allemande. C’étaient les ordres ! Quand il trouvait quelque chose qui aurait pu paraître suspect ou que la tête de l’arrivant ne lui convenait pas, il fronçait les sourcils, s’excusait, sortait de l’endroit où le contrôle avait lieu, puis revenait avec un grand sourire : « Alles in Ordnung », éprouvant un réel plaisir à avoir fait trembler quelqu’un. Il parlait toujours en allemand, langue dans laquelle on avait souvent des problèmes pour lui répondre. Heureusement que le plus grand nombre parlait alsacien et il était bien obligé, quelles que fussent par ailleurs les instructions officielles demandant à parler un allemand certifié conforme, de s’en contenter. Mais la plupart du temps, c’étaient des gens soucieux de ce qu’ils allaient retrouver, épuisés par le trajet, transportant avec eux un maigre baluchon composé de quelques valises et paquets. La France était devenue un champ de migration : le sud envahi par les républicains espagnols à partir de 1938 et l’exode des Alsaciens à l’automne
1939. Tout cela révélait le grand changement à l’œuvre dans le continent européen et l’Allemagne en était à l’origine, expulsant ce qui, dans cette nouvelle approche du monde, pouvait interférer dans sa marche vers une nouvelle humanité. Et il pensait que l’Alsace, située au cœur de ce grand mouvement, avait bien de la chance d’en faire partie, et lui-même d’être Alsacien. Il était finalement au bon endroit au bon moment.
Parmi les premiers arrivés, il eut la bonne surprise, un jour qu’il rentrait chez lui, de découvrir son vieil ami Gustave.