Coexistence My Ass ! a été présenté en première mondiale le 26 janvier 2025 au Festival du film de Sundance où il a remporté le Prix spécial du jury du World Cinema Documentary pour la liberté d’expression. Depuis, il fait le tour des festivals où il continue d’engranger des récompenses comme le Golden Alexander Award du meilleur documentaire au Festival international du film de Thessalonique ou le Prix Human Rights in Motion, présenté par le Conseil de l’Europe. En janvier 2026, il a fait partie de la sélection du FIPA-Doc à Biarritz. Dans la course à l’Oscar du meilleur documentaire, il fait figure de favori. Et pourtant malgré l’accueil unanimement positif dont il bénéficie, il n’est toujours pas prévu, hélas, de sortie en salles pour Coexistence, My Ass !… Distribution en salle, faut-il le rappeler, qui assurerait une diffusion en profondeur sur les territoires ainsi que l’organisation d’échanges à l’issue du film, bref l’intégration dans un projet culturel…
Produit et réalisé par Amber Fares, Coexistence, My Ass ! suit Noam Shuster-Eliassi dans l’élaboration et la mise au point d’un spectacle de stand-up. Spectacle centré sur le conflit israélo-palestinien à partir de sa situation personnelle. Née en 1987 à Jérusalem, Noam Shuster-Eliassi est l’enfant d’un couple qui incarne toute la complexité du peuplement d’Israël : sa mère est d’origine iranienne et son père, également né à Jérusalem, est l’enfant de survivants de la Shoah originaires de Roumanie. Difficile de qualifier Noam ou ses parents de "juifs" dans la mesure où, à aucun moment du film, il n’est question de pratiques religieuses…
Noam a grandi pour partie à Neve Shalom - Wahat as Salam (l’Oasis de paix), un petit village, proche de Jérusalem, où des citoyens israéliens, considérés comme "juifs" ou comme "arabes" [1], ont choisi d’habiter pour matérialiser leur volonté de mettre en œuvre le vivre ensemble.
Noam : "Mes parents s’y sont installés immédiatement après les accords de paix d’Oslo de 1993."
Fondé en 1969 après la guerre des Six Jours, Neve Shalom constitue une concrétisation de ce qui demeure, hélas, une utopie : réunir des citoyens israéliens d’origines diverses qui désirent mettre en œuvre l’égalité de droits et l’entente entre les deux peuples afin de démontrer ainsi la possibilité de l’existence d’un État binational. Neve Shalom est "un exemple, un modèle, la preuve que l’on peut vivre ensemble mais aussi une forme de protestation contre une politique ségrégative" pour Ahmad Hijazi directeur du développement de cette communauté. Pour justifier le choix de Neve Shalom où leur concert allait avoir lieu en 2006, Roger Waters (Pink Floyd) souscrivait à ce point de vue : "J’ai fait changer le lieu du concert, qui aura lieu à Wahat al Salam / Neve Shalom en signe de solidarité avec les voix de la raison, palestiniennes ou israéliennes, qui cherchent une voie non-violente pour une paix juste".
À Neve Shalom, Noam effectue sa scolarité à l’école du village. Créée en 1979, l’école dispense un enseignement dans les deux langues et prend en compte les deux cultures. Noam y a appris à parler l’arabe couramment. Comme ensuite elle a fait ses études supérieures à l’Université Brandeis dans le Massachusetts, Noam maîtrise en outre l’anglais et s’exprime dans les trois langues au cours de ses prestations sur scène. Coexistence My Ass ! est donc trilingue. De manière normale et prévisible, elle y a également noué des liens d’amitié : sa meilleure amie est palestinienne et intervient dans le film. Avec d’emblée, un rappel indispensable : à l’image, la Palestinienne a toute l’apparence d’une Européenne et l’Israélienne celle d’une Arabe. Lors d’un contrôle au faciès, Noam aurait du souci à se faire à Paris ou à Minneapolis…
Par ailleurs, s’étendant sur plusieurs années, le film l’accompagne durant une période particulièrement troublée de l’histoire d’Israël et du monde : la pandémie de la COVID perturbe sa préparation et son planning. Mais bien évidemment, c’est le pogrom du 7 octobre qui intervient comme une déflagration... Dans le film, Noam assiste aux obsèques de son amie Vivian Silver [2], assassinée ce jour là et donne ensuite la parole au fils de Vivian, Yonatan Ziegen qui, fidèle à son legs, persiste à se tenir sur la même ligne que sa mère même après son assassinat : pas de paix juste et donc pérenne sans reconnaissance des droits des Palestiniens.
Yonatan & Vivian
Quant aux suites du 7 octobre… Noam troque alors son micro de one-woman-show pour le porte-voix des manifestations auxquelles elle participe pour défendre, avec une nécessité redoublée, la fin de l’apartheid comme condition à une paix véritable. Dans la rue, elle n’est plus face à son public et elle doit affronter l’agressivité d’Israéliens qui défendent peu ou prou la politique de Netannyahou mais Noam a du courage à revendre. L’heure n’est plus, en effet, à la dérision et Noam continue son combat contre la politique raciste du gouvernement Netannyahou et pour un État laïque seul apte à faire vivre ensemble les deux peuples.
Et c’est en cela que Coexistence My Ass ! constitue un film opportun et offre une (faible) lueur d’espoir dans le même temps. En réponse au pogrom du Hamas, la violence débridée des forces armées israéliennes ne connait aucune limite. À ce jour, elle continue encore alors qu’une nouvelle trêve a été décrétée. Dans le monde, les mobilisations légitimes contre les exactions, les crimes perpétrés à Gaza donnent lieu à des simplifications, des amalgames, voire pire, à la résurgence de propos, de clichés propres à l’antisémitisme. Le simple rappel de l’existence, de l’action de Noam, de Vivian ou encore de Yonatan constitue à la fois un pare-feu de salubrité publique et une raison d’espérer.
Par ailleurs, si "la "solution à deux États" est, aujourd’hui, le seul règlement possible du conflit israélo-palestinien qui soit conforme au droit international" comme Jean-Pierre Filiu tient à le rappeler pour débuter sa chronique dans Le Monde (dimanche 1er février 2026), comment dépasser la pétition de principe ? Comment la réaliser dans un monde où le droit international apparait de plus en plus comme une fiction ? Comment concrètement la mettre en œuvre ? Un simple rappel : en 2023, la population arabe israélienne s’élevait à plus de deux millions de personnes, soit un peu plus de 20 % de la population totale d’Israël. Sans compter les non-israéliens qui traversaient quotidiennement la frontière pour remplir des fonctions économiques vitales pour Israël. Pour édifier les deux États-Nations, faudra-t-il organiser une deuxième Nakba ? Sachant que la première en 1948 n’a concerné "que" 700 000 à 750 000 individus…
Il n’est pas nécessaire d’être "encarté" à la Fédération Anarchiste pour constater que la notion d’État-Nation imposée lors du démembrement des Empires après la première guerre mondiale apparaît bien en Palestine/Israël pour ce qu’elle est : une fiction qui s’avère une impasse pernicieuse. Il suffit d’interroger les Kurdes… La solution à un seul État laïque regroupant des citoyens égaux en droit ne semble guère plus réaliste tant elle n’est portée que par une minorité d’acteurs sociaux en Israël comme à l’extérieur de ses frontières. Et pourquoi pas une confédération largement décentralisée et prenant compte des particularismes locaux ?
Contrairement au Festival du film d’histoire de Pessac en novembre (Cf. Hommage à la Palestine ! sur notre site), le FIPA-Doc, en cette fin janvier, n’a pas retenu, dans son palmarès, de films portant sur le conflit israélo-palestinien (outre Coexistence My Ass ! Le Clown de Gaza de Abduleahman Sabbah ou Qui vit encore ? [3] de Nicolas Wadimoff méritaient plus que de l’attention) ou la guerre en Ukraine. Et cela malgré l’accueil très favorable du public. La première projection de Coexistence My Ass ! s’est déroulée à la Gare du Midi, une salle d’un millier de places, qui était comble et, à l’issue de la projection, le public a longuement applaudi.
Le palmarès est pourtant large : 14 prix ont été décernés. Le grand prix documentaire international a été attribué à Redlight to Limelight (Des bas-fonds à la lumière). Réalisé par Bipuljit Basu, Redlight to Limelight se déroule dans un bordel de Calcutta où Nupur, fils d’une prostituée, anime un atelier vidéo. Quant au grand prix du documentaire national, il revient à La Grève de Gabrielle Stemmer qui "À travers un montage d’images d’archives de femmes dans la vie quotidienne, et la lecture du texte d’Ovidie, La Chair est triste hélas, ce film-collage raconte l’histoire d’une déconstruction du modèle hétérosexuel" selon la présentation dans le catalogue du festival. Le reste du palmarès est à l’image des deux grands prix. Les préoccupations sociétales prennent le pas sur les questions politiques : le FIPA n’échappe pas aux mutations à l’œuvre dans nos sociétés.
Mato-Topé