Dès les premières lueurs de l’aube, le vacarme des oiseaux et des insectes réveilla les Augeois. Les lève-tôt s’agitaient déjà, impatients à l’idée de passer une journée calme et pleine de promesses. Les paresseux du matin profitaient de l’aubaine pour savourer quelques instants de tranquillité ou de tendresse matinale. Un quignon de pain à la main, les enfants déambulaient entre les roulottes et posaient à chaque adulte qu’ils croisaient la même question :
— « C’est-y- vrai qu’no z’est arrivé, là où qu’no va ? ».
Entendant ce galimatias, Marie-Jeanne, la femme la plus âgée du groupe, apostropha les garnements :
— Venez ici, bande de cancres ! Écoutez-moi ! Pendant le voyage, vous avez souvent entendu des gens nous parler sans comprendre ce qu’ils disaient. Si vous charabiatez comme des sauvages, ils vous prendront pour des demeurés. Faites l’effort de vous exprimer avec les mots que vous avez appris tout au long du chemin. Je vous ai raconté les voyages de ma jeunesse et mes rencontres avec des gens qui parlaient d’autres langues. Il est presque certain que les habitants s’expriment différemment de nous. L’accent comme le vocabulaire différeront différemment.
— Mais, Marie-Jeanne, on parle comme Robby, c’est un grand, lui, pourquoi nous, on ne peut pas parler comme lui ?
— Avant d’être un grand cancre, on commence par être un petit paresseux de la comprenette. Si Robby veut avoir honte devant des étrangers, qu’il continue à ignorer mes leçons. Maintenant, tous au travail ! La ferme dont nous parlait Jean-Lô, hier soir, nous attend.
L’agitation monta d’un cran ; les ânes protestèrent à l’idée de la mise à bât, mais la légèreté de l’ânée les rassura. Le cortège se forma, chacun reprenant sa place par automatisme. Jacquot caracolait en tête, en compagnie de Robby, dont la faconde était plus réservée ce matin. Un seul cheval était attelé à chaque roulotte ; seul le gros fardier était tiré par deux percherons. Jean-Lô surveillait et calmait sans cesse sa cavalerie pour éviter les bousculades. Un moment, il arrêta la colonne et il laissa un espace suffisant entre le convoi et les chevaux de remonte qui piaffaient.
La première source fut leur halte du matin. Le temps de faire boire toutes les bêtes et de reconstituer les réserves d’eau, par précaution, les enfants jouèrent à s’éclabousser avec l’eau du ruisselet. Cette fois, il n’y a pas eu de « On ne joue pas avec l’eau ! ». Marie-Jeanne se joignit aux cavaliers de tête dans le but de parer à toute difficulté linguistique, même si, dans cette région, sa connaissance des idiomes du nord risquait d’être inutile. Chacun regardait attentivement le paysage pour découvrir en premier l’éventuel autochtone. Le soleil monta vite à son zénith et la chaleur accabla de nouveau la troupe, mais la légère descente rendait la situation plus supportable que les jours précédents. Une lieue passa à un rythme nonchalant, Jean-Lô vit le cortège accélérer et en déduisit que la ferme était en vue. Lorsque sa troupe de chevaux arriva, les roulottes étaient déjà garées sur l’aire et l’activité battait son plein. Très vite, la ferme s’anima. Les ânes et les chèvres, à l’abri de la chaleur dans la grange, faisaient connaissance avec le foin et dédaignaient la fougère acide et râpeuse. Les poules, par instinct, picoraient comme des folles le crottin frais. Les enfants faisaient le tour de la ferme en se poursuivant aux cris de : « no z’est arrivé ! No z’est arrivé ! ». Une fois tous les chevaux rentrés, les adultes se réfugièrent dans la grande pièce. Les conversations se croisaient à bon train.
— On peut rester ici un moment, non ? On pourrait se reposer et faire un peu de lessive ; la crasse raidit nos hardes. Les roulottes ont besoin d’un grand ménage et d’une révision avant de descendre par un chemin aussi raide que la montée. Je veux être certain que tout va bien. Il faut aussi regarder les fers de toutes les bêtes.
— Il y a de la place dans cette ferme, on devrait attendre ici avant de débarquer dans un village de montagne sans savoir où l’on est et de s’imposer, dit Marge
.
— Jean-Lô, qu’en penses-tu ?
— Un brin de toilette et je pars en éclaireur découvrir l’état des chemins et à la recherche d’une âme qui vive dans cette fournaise déserte. Peux-tu me préparer un petit en-cas pour la nuit ? Mais je ne pense pas m’éloigner. La montagne est dangereuse ; la descente l’est encore plus, alors une reconnaissance des deux chemins s’impose.
Lavé, vêtu d’une ample chemise propre rapiécée et d’un pantalon de cheval, Jean-Lô, méconnaissable, sella un hongre cob aux pieds sûrs afin de s’aventurer dans les chemins de montagne. Il demanda à Jacquot de lui apporter une hachette et son arc, pendant qu’il s’équipait pour passer la nuit à la belle étoile. Il enfourcha sa monture avec une souplesse d’acrobate. De sa silhouette frêle, se dégageait une belle assurance. Il semblait étonnant qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années soit le chef incontesté du groupe. Certes, sa connaissance des chevaux avait rendu cette aventure possible, mais son autorité venait d’ailleurs. C’est lui qui avait eu l’idée de partir à la recherche de ce « refuge » dont un inconnu de passage à la foire de la Saint-Jean, leur avait parlé à l’auberge « Du Cheval Ailé », autour d’un pichet de baire (cidre). Après l’assassinat, par les sbires du duc autoproclamé, de son père, la situation dans le duché de Guillaume l’Ambitieux était devenue difficile. Les membres du groupe avaient décidé de partir à la recherche du « refuge » pour tenter de se rebeller contre le duc assoiffé de conquêtes : l’Ouest ne lui suffisait pas.
Jean-Lô suivit les traces du précédent troupeau de moutons ; il laissa son cheval suivre son train et profita du paysage. Le sentier descendait doucement ; au loin, apparaissait la lisière d’une forêt. Les pâturages du plateau laissèrent la place à une végétation chétive parsemée d’arbustes rabougris. De gros rochers couverts de lichens ocres sortaient du sol chaotique. Peu avant l’orée de la forêt, le chemin se divisa en deux : l’un plein sud à travers les arbres et l’autre plus à l’ouest.
— Suivons les traces du troupeau ; j’ai plus de chances de rencontrer des gens. Les moutons ne sont jamais seuls. Il doit bien y avoir une cabane de berger, se dit-il, en dirigeant sa monture d’un coup de genou.Le chemin suivait un pli de terrain et longeait la forêt sans y pénétrer. En approchant des arbres, on entendait la stridulation des insectes, apparue la veille, accompagnée d’un fort bourdonnement en bruit de fond.
Se dressant sur ses étriers, il vit le sentier s’évaser. Le bourdonnement s’amplifiait de plus en plus. Intrigué, il avança lentement. Les conifères cédèrent la place à une châtaigneraie bien entretenue et à un flanc de coteau couvert de tilleuls tardifs en pleine floraison. L’air embaumait et vibrait du vacarme des abeilles en pleine folie du butinage. L’absence de vent favorisant le travail des butineuses. Il attacha sa monture à une branche basse. Par précaution, il effectua une reconnaissance à pied ; il s’engagea prudemment entre les arbres, car le chemin disparaissait sous les tilleuls. Le pollen brillait dans l’air. Il éternua plusieurs fois ; il sortit un linge de sa poche qu’il s’appliqua sur le visage. La pente s’accentuait ; elle déboucha sur une falaise d’une trentaine de mètres de haut ; le sentier réapparaissait au bout du rocher et se perdait dans l’ombre de la châtaigneraie.En face de la falaise, sur le flanc de montagne, était aménagé en terrasses étroites occupées par de grands troncs d’arbres verticaux couverts chacun d’une pierre plate se dressant comme des totems. L’absence de broussaille indiquait un travail humain. Autour de chaque tronc, un nuage vrombissant d’abeilles lui fit penser qu’ici les ruches étaient faites avec les troncs creux des châtaigniers. Puis, il inspecta le chemin pour vérifier si les roulottes pouvaient passer.
En arrivant au pied de la falaise, le bourdonnement s’amplifia. Il regarda plus attentivement ; il comprit que des essaims sauvages nichaient dans les anfractuosités de la roche. Une odeur de miel confirma son hypothèse. Des abeilles agressives tourbillonnèrent autour de lui, mais il resta calme, sagement ; il se mit hors de la portée des ouvrières en furie. Un châtaignier lui procura de l’ombre ; assis, il leva les yeux vers le sommet de la falaise ; il resta interloqué : une forme humaine couverte d’abeilles, accrochée à la paroi, visitait les essaims troglodytes. Elle passa un bras dans une ouverture profonde ; elle récolta quelque chose qu’elle mit dans un petit panier suspendu à sa taille. Elle descendit d’un cran le long d’une corde suspendue au sommet de la falaise. Elle se posa sur une petite corniche près du sol. Le manège continua, et parfois, elle grattait la paroi. Toujours avec des gestes lents et gracieux, elle fit osciller la corde pour atteindre un endroit éloigné. Fasciné par le spectacle, Jean-Lô lui cria de descendre. Une abeille aventureuse, profitant de sa bouche ouverte, se posa sur sa lèvre inférieure. Par réflexe, il l’écarta d’un geste brusque de la main ; une piqûre brûlante lui répondit.En face de la falaise, sur le flanc de montagne, était aménagé en terrasses étroites occupées par de grands troncs d’arbres verticaux couverts chacun d’une pierre plate se dressant comme des totems. L’absence de broussaille indiquait un travail humain. Autour de chaque tronc, un nuage vrombissant d’abeilles lui fit penser qu’ici les ruches étaient faites avec les troncs creux des châtaigniers. Puis, il inspecta le chemin pour vérifier si les roulottes pouvaient passer.
En arrivant au pied de la falaise, le bourdonnement s’amplifia. Il regarda plus attentivement ; il comprit que des essaims sauvages nichaient dans les anfractuosités de la roche. Une odeur de miel confirma son hypothèse. Des abeilles agressives tourbillonnèrent autour de lui, mais il resta calme, sagement ; il se mit hors de portée des ouvrières en furie. Un châtaignier lui procura de l’ombre ; assis, il leva les yeux vers le sommet de la falaise. Il resta interloqué : une forme humaine couverte d’abeilles, accrochée à la paroi, visitait les essaims troglodytes. Elle passa un bras dans une ouverture profonde ; elle récolta quelque chose qu’elle mit dans un petit panier suspendu à sa taille. Elle descendit d’un cran le long d’une corde suspendue au sommet de la falaise. Elle se posa sur une petite corniche près du sol. Le manège continua, et parfois, elle grattait la paroi. Toujours avec des gestes lents et gracieux, elle fit osciller la corde jusqu’à un endroit éloigné. Fasciné par le spectacle, Jean-Lô lui cria de descendre. Une abeille aventureuse, profitant de sa bouche ouverte, se posa sur sa lèvre inférieure. Par réflexe, il l’écarta d’un geste brusque de la main ; une piqûre brûlante lui répondit.
La lèvre gonflée, il s’éloigna de quelques pas. La silhouette atteignit la corniche, puis, comme dans un ballet au ralenti, elle chassa les abeilles qui la couvraient avec des mouvements lents et souples. Elle était petite et menue ; un pagne blanc lui ceignait les reins et une large bande de la même couleur lui enserrait la poitrine. Sa chevelure était dissimulée sous un foulard blanc. Une fois les abeilles parties, elle s’assit en tailleur, les mains sur les genoux ; elle ferma les yeux et sa respiration se ralentit. Jean-Lô s’approcha et il découvrit une jeune fille aux yeux bridés et à la couleur de peau inconnue en Auge, bien que Marie-Jeanne lui ait déjà parlé des rares personnes au teint jaune, rencontrées avec son père pendant ses voyages.
— Bonjour, vous êtes folle ! On peut mourir des piqûres d’abeilles.
Pas un cil ne bougea ; il eut l’impression de parler à une statue. Intrigué, il s’assit à l’ombre d’un rocher. Quelques minutes plus tard, une voix très calme à l’accent chantant l’appela :
— Tu peux venir.
Il s’approcha de la jeune femme qui inspectait ses jambes et ses bras à la recherche de piqûres.
— Ça va ? Je m’appelle Jean-Lô. Je viens de très loin.
— Emmy Ly, dit-elle, en se présentant. Peux-tu m’aider à enlever le dard de la piqûre que j’ai dans mon dos ? … Mais tu as une piqûre à la lèvre ! Approche que je regarde et je vais te donner des granules.
Intimidé, il s’agenouilla en face d’elle. Emmy sortit une pincette à épiler de son panier ; elle regarda la lèvre de Jean-Lô.
— Ne bouge pas, ce sera un peu douloureux, mais en enlevant le dard proprement, il n’y aura pas d’infection. Je le vois… Voilà ! Maintenant, prends trois granules dans ce flacon et laisse-les fondre sous ta langue. Dans une heure tout sera fini.
Elle retira son bandage de poitrine, en lui tournant le dos, puis elle lui tendit la pincette.
— Cherche le dard, mais saisis-le au ras de la peau ; il ne faut surtout pas appuyer sur la glande à venin ; tu me l’injecterais.
Complètement interloqué par la désinvolture de la jeune fille, ému par la vision fugitive de ses seins dorés, il s’exécuta sans un mot. Elle prit elle aussi des granules. Elle continua de transvaser les divers flacons et ustensiles de son panier dans une besace munie d’une bandoulière.
— Que fais-tu ici, si loin de ton pays ? Es-tu seul ?
— C’est une longue histoire ; mes amis attendent dans la ferme déserte sur le plateau.
— Ah ! Vous êtes dans l’auberge de transhumance de Peyre.
— On se repose après la longue et pénible ascension du col. Cela pose-t-il un problème ? Nous cherchons un endroit appelé « le Refuge ». L’ an dernier, un voyageur est venu à la grande foire aux chevaux de notre pays.
— Il s’appelait Diego ou Diégo de Val quelque chose. Je ne suis pas sûr, car son accent était très fort, un peu comme le tien. Il nous avait parlé d’un endroit dans le sud des Cévennes, où des gens conservaient les savoirs du passé et vivaient en paix. Il disait que nos techniques de dressage et d’élevage des chevaux seraient utiles si par hasard nous voulions changer d’air.
— Diego, bien sûr. Toujours en train de parler. Oui, je le connais, c’est notre Maître des Écuries. L’endroit dont il parlait est tout près d’ici ; j’y rentre ce soir. Mais vous serez surpris.
— Enfin ! Six mois de voyage avec trois roulottes, des chariots et quarante chevaux. C’est long ! Comment aller à cet endroit ?
— À pied, deux heures de marche, à cheval un peu moins, mais deux jours avec des voitures, car il faut faire un détour par une ville nommée Académie.
Pendant cette conversation, Emmy Ly enleva son foulard, une grande natte noire se déroula dans son dos, elle revêtit une blouse blanche sans col puis elle enfila un pantalon ample de la même couleur.
— Je viens avec toi voir tes amis, ensuite j’aviserai. Mais je dois rentrer avant la nuit. Il faudra me prêter un cheval.
— Merci. Mais que faisais-tu sur la falaise ? C’est très dangereux.
— Je ne m’occupe pas des chevaux, c’est aussi très dangereux, je le sais car, je soigne souvent des cavaliers blessés. Chaque métier a ses risques.
— Pardon, j’ai l’impression que bien des surprises m’attendent.Mon cheval est plus haut, à la longe, car les abeilles commençaient à l’affoler. Lui aussi découvre le pays.
— Allons-y ! J’ai hâte de connaître tes amis, dit-elle en mettant sur sa tête un large chapeau conique fait de lames fines d’un bois inconnu de Jean-Lô.
— Mais qui es-tu ?
— Emmy Ly, en deux mots, je suis maître des abeilles, on m’appelle la mouchière et je finis ma formation de guérisseuse avec les grands maîtres de Refuge. Tu verras.
— Merci pour le médicament ; ma lèvre est complètement dégonflée.
Le cheval attendait en mangeant les feuilles basses des arbres. Emmy Ly le trouva très grand. Jean-Lô l’aida à monter.
— Celui-là est un hongre cob, mais nous avons des chevaux encore plus grands, des percherons.
La présence de la jeune femme le troubla. Il sentait la chaleur de son corps entre ses bras. Sa natte oscillait au rythme du cheval, elle l’hypnotisa. Les mots et les questions restèrent bloqués sur ses lèvres. Pour dissiper son trouble, il mit le cheval au trot et serra sa cavalière dans ses bras.
— Voilà, Peyre, s’écria Emmy Ly, enivrée par la course.
À leur arrivée à la ferme, un attroupement de curieux les attendait.
Un « Euhlô, guiète bi donc l’capiot d’la donzelle » domina les voix.
— Robby, ton langage, tempêta Marie-Jeanne. Comment veux-tu que les enfants parlent correctement ?
C’est un rouquin tout penaud de la semonce qui tint la bride pendant que Jean-Lô aidait sa cavalière à descendre.
— Je vous présente Emmy Ly, la mouchière du Refuge. Nous sommes arrivés, mes amis, dit-il avec émotion.
Les questions fusèrent. Marie-Jeanne interrompit la cacophonie en criant :
— « Du calme, elle ne pourra pas répondre à toutes les questions en même temps. Nous serons mieux à l’intérieur pour faire connaissance. »
Une fois installés dans la grande salle, tous les regards convergèrent vers la jeune femme. Sortant de sa torpeur, Jean-Lô prit la parole.
— J’ai rencontré notre guide dans une clairière. Elle était recouverte d’abeilles, accrochée à un bout [1] fixé en haut d’un rocher ; elle fouillait dans les essaims sauvages à mains nues.
À ces mots, les enfants la regardèrent encore plus fixement et les adultes s’exclamèrent.
— Je m’appelle Emmy Ly en deux mots ; Ly est mon nom de famille. Je suis la mouchière du Refuge. Je m’occupe des abeilles appelées ici mouches à miel. Vous êtes presque arrivés, mais les roulottes ne passeront pas par les chemins muletiers de la montagne. Il faudrait deux jours pour y parvenir, mais nous ne pourrions pas vous accueillir faute de place. De plus, l’eau commence à manquer. Je vous propose de rester ici en attendant de trouver un endroit mieux adapté. Vous ne gênez pas, car la transhumance est terminée.
— Je vais reconduire Emmy au village et y passer la nuit si c’est possible. Je verrai sur place comment on s’installe. Pendant ce temps-là, reposez-vous et préparez les chevaux en vue de la dernière étape.
— Tu peux dormir là-bas ; nous reviendrons demain. Avez-vous besoin de quelque chose pour améliorer votre situation ?
Jean-Lô sortit préparer deux chevaux pendant que la jeune femme répondait aux questions des exilés.
Sur le chemin vers Refuge, les chevaux pressèrent le pas. L’étroitesse du sentier ne permettait pas aux cavaliers de chevaucher de front. Chacun resta plongé dans ses pensées. À partir du rucher, Jean-Lô fit signe à Emmy de passer devant. Le déclin du soleil obligeait les abeilles à rentrer à la ruche. Le soleil disparu, la visibilité se réduisait dangereusement. Le sentier ressemblait à une trace cheminant entre les souches et les rochers. Un petit muret de pierres plates protégeait le voyageur du vide. À chaque changement de flanc de montagne, un pont enjambait un torrent à sec. Seule la végétation plus dense indiquait la présence d’eau. Les chevaux ralentirent ; les cavaliers durent souvent se coucher sur leur encolure pour éviter les branches d’arbres aux troncs centenaires. Le parfait état des ponts et l’entretien des arbres indiquaient une activité régulière. Le chemin serpentait à un niveau presque constant. Jean-Lô aperçut dans la pénombre quelques maisons perchées sur un piton rocheux. Peu de temps après, un raidillon les mena sur une route plus large ceinturant le village.
Sans parler, Emmy tourna à droite et se dirigea vers un grand terre-plein entouré de bâtiments couverts de lauzes. Devant le plus grand, elle démonta.
— Je te laisse rentrer et desseller les chevaux. Je préviens de mon retour, car ils vont s’inquiéter et je te rejoins au réfectoire. Il y a du fourrage et de l’avoine dans les stalles, les abreuvoirs se remplissent avec les seaux qui sont à droite de la porte.
Les chevaux installés, Jean-Lô sortit sur la place pour observer les lieux. La pénombre enveloppait les formes sombres. Seul le martèlement des sabots troublait le silence. Une frêle silhouette l’appela, il se dirigea vers Emmy.
— Presque tout le monde est couché ; nous sommes peu nombreux ici en ce moment, car la grande Fête des Guildes se prépare. Allons au réfectoire.
Emmy pénétra dans le village silencieux. Au creux d’un renfoncement d’un mur, elle prit une lanterne qu’elle alluma ; elle guida Jean-Lô vers une grande bâtisse.
— Ici, les repas se prennent en commun, corporations et guildes confondues. Je t’expliquerai demain et je te présenterai.
Ils entrèrent dans une pièce tout en longueur avec une grande cheminée à une extrémité, meublée de tables et de bancs en bois. Malgré la faible lumière, il distingua, accrochées aux murs, des armoiries entourées de rubans de couleurs différentes. Emmy se dirigea vers un comptoir, où elle prit une grosse miche de pain noir, un morceau de jambon fumé et un assortiment de fromages. Elle s’assit et coupa de généreuses tranches de pain.
— Sur le comptoir, tu trouveras des bols, des pichets d’eau et, si tu veux, du vin. Mais attention, il provient de nos vignes ; il est râpeux, imbuvable pour un gosier civilisé. J’en fais du vinaigre.
Le repas se prit en silence. Jean-Lô découvrit avec émerveillement la finesse et la variété des fromages ; il en fit la remarque à Emmy.
— Ici, un fromage de chèvre ou de brebis de mauvaise qualité est une honte pour le maître fromager. Une sucrerie avant de dormir ?
Emmy apporta trois pots de terre remplis de miel et des gâteaux secs.
— Il y a de l’acacia de cette année très liquide, du châtaigner un peu noir de l’année dernière et le plus rare de tous, du miellat de tilleul d’il y a deux ans. Demain, je te ferai goûter du miel de callune, une spécialité des montagnes de la Cévenne en lui tendant une cuillère en bois.
— « Miellat, callune, corporation, guildes… » La tête de Jean-Lô tournait, mais pas uniquement de fatigue, ni du vin effectivement bon uniquement à décaper les vieux fers à cheval.
— Viens, je te conduis dans la maison des hôtes de passage. Il y a toute la literie nécessaire. Tu seras seul.
Toujours à un rythme d’enfer, Emmy le conduisit à une petite maison en bordure du village. Elle lui fit voir rapidement les lieux, puis elle partit. Pantois, complètement sonné de fatigue et de pensées confuses, il se coucha.