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COMMENT LE CAPITAL « SUCE » LE TRAVAILLEUR EN « POMPANT » SON ENERGIE VITALE
Introduction générale IV

Esprit fort s’il en fut, Marx n’en a pas moins eu recours à cette même figure du vampire au sein de son ouvrage majeur, Le Capital [1]. On peut y entendre l’écho de la gloire littéraire de cette figure à son époque, dont il devait avoir connaissance, au moins par ouï-dire, tout comme sans doute un prolongement de la tradition des Lumières, qui lui était également familière. Mais c’est aussi que, plus généralement, Marx puise abondamment dans la tradition littéraire, depuis les auteurs antiques (Homère, Hésiode, Xénophon, Virgile) jusqu’aux contemporains (Eugène Sue, Heinrich Heine), sans oublier les grands classiques (Dante et Shakespeare notamment) dont il était un grand connaisseur ; de même qu’il n’hésite pas à recourir fréquemment au vieux fonds mythologique et aux traditions religieuses juive et chrétienne, qui offrent de multiples ressources rhétoriques dès lors qu’elles sont utilisées sur un mode ironique ou critique. Et l’usage par Marx de la figure du vampire pour analyser ce rapport social qu’est le capital en fournira un exemple convaincant.

C’est essentiellement dans la section III du Livre I du Capital, notamment dans son Chapitre VIII intitulé « La journée de travail », que se concentrent les passages dans lesquels Marx développe la métaphore du capital-vampire [2]. Avant cette section, Marx a eu l’occasion de définir le capital par ce qu’il nomme sa « formule générale », A – M – A’ (avec A’ > A), ou A figure la valeur sous forme d’argent et M la valeur sous forme de marchandise. Le capital se définit ainsi comme une « valeur en procès » (page 175), soit une valeur qui se conserve et s’accroît dans une incessante circulation de marchandises et d’argent. Comme Marx suppose (à ce moment de son analyse) que les marchandises s’échangent strictement à leur valeur, cette formule générale recèle une contradiction dans ses termes, sauf à supposer qu’existe une marchandise contre laquelle l’argent puisse s’échanger tout en se conservant et en se valorisant, autrement dit une marchandise capable de conserver et de valoriser l’argent contre lequel elle s’échange.

Or une telle marchandise existe bien. C’est la force de travail, à la condition qu’elle soit employée de sorte à fournir du travail sous une forme capable de générer de la valeur, autrement dit de fournir un travail socialement nécessaire, c’est-à-dire un travail qui réponde à un besoin social et dont les conditions de mise en œuvre soient conformes aux normes moyennes d’intensité, de productivité et de qualité en cours dans l’aire sociale et l’époque historique considérées. Mais l’existence d’une telle marchandise présuppose à son tour celle de ce que Marx nomme ironiquement le « travailleur libre », et libre d’un double point de vue d’ailleurs : libre (dépossédé) de tout moyen de production propre, exproprié en somme, n’ayant plus en sa possession que sa force de travail (sa puissance productive) ; et libre de sa personne, libéré de tout rapport de dépendance ou d’assistance communautaire ou personnelle, pouvant librement disposer de lui-même et de ses facultés mais ne pouvant non plus compter que sur lui-même et ces mêmes facultés [Annexe 3].

C’est sur la base de ces acquis que Marx entreprend dans la section III d’expliquer comment le capital peut exister comme valeur en procès en réalisant sa « formule générale », en transformant du même coup en capitaliste le simple possesseur d’argent, disons d’une somme A. À cette fin, il faut et il suffit que l’argent A s’échange contre deux catégories de marchandises M : des moyens de production (matières et moyens de travail) et des forces de travail, et que les unes et les autres se trouvent combinées de manière à produire une nouvelle marchandise M’ dont la valeur A’, réalisée au cours de sa vente, soit supérieure à A. Et, selon Marx, cela est possible parce que la force de travail, dont le capitaliste s’est assuré un droit d’usage dans le cadre d’un rapport de force entre lui et le travailleur salarié, réglementé juridiquement ou non, possède une double propriété : d’une part, celle de conserver la valeur des moyens de production consommés au cours du procès de production en la transmettant au nouveau produit-marchandise ; d’autre part, celle de former une valeur supérieure à sa valeur propre, celle que le capitaliste a fournie au « travailleur libre » en échange de sa force de travail sous forme d’un salaire, la différence entre les deux constituant la fameuse plus-value ou survaleur (traduction de l’allemand Mehrwert). Si bien qu’au terme du procès de production et de la vente du produit-marchandise qui en résulte, le capitaliste récupère sa mise initiale augmentée de cette fameuse plus-value [Annexe 3].

Dans ces conditions, tout l’intérêt du capitaliste est de faire former au travailleur salarié le plus de valeur possible en sus de la valeur de la force de travail, déterminée comme celle de toute autre marchandise par la quantité de travail nécessaire à sa production. En supposant que le salaire soit bien équivalent à cette dernière, cela revient à lui faire rendre le plus de travail possible en sus du travail nécessaire à la production de la force de travail, en somme le maximum de surtravail au-delà de ce dernier. À cette fin, le capital peut jouer sur trois facteurs : le nombre de travailleurs, la durée du travail et l’intensité du travail. Autrement dit, il va s’agir pour le capital d’employer le maximum de travailleurs, quels qu’en soient l’âge ou le sexe ; de les faire travailler le plus longtemps possible sur la journée, la semaine, l’année et la vie entière ; et d’exiger d’eux qu’ils fournissent le maximum de travail par unité de temps de travail, de densifier leur effort productif en somme.

C’est l’exposé des modes et formes de cette exploitation extensive de la force de travail qui fournit à Marx l’occasion de recourir à la métaphore du capital-vampire, explicitement ou implicitement. Dans le procès de production, le capital se présente face au travailleur comme un quantum de travail mort, passé, matérialisé dans les moyens de production (matières et moyens de travail), qui cherche à extraire du travailleur le maximum de travail vivant au-delà du travail nécessaire à son entretien. Ce que le sang de ses victimes est au vampire, le travail vivant, soit l’usage de la force de travail, sa mise en œuvre dans et par le procès de travail, l’est au capital, substance que le capital suce, i.e. pompe et absorbe, avec d’autant plus d’avidité qu’elle est cette eau de jouvence qui seule lui permet d’exister et de persister dans l’existence :

« Or le capital a une unique pulsion vitale : se valoriser, créer de la survaleur, pomper avec sa partie constante, les moyens de production, la plus grande masse possible de surtravail. Le capital est du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage » (page 259).

Et cette soif de travail vivant, plus particulièrement de sa part de surtravail, qui anime le capital est telle qu’elle tend à pousser la durée et l’intensité du travail au-delà de toutes les bornes physiologiques sinon physiques, jusqu’à l’épuisement total des travailleurs :

« Le capital constant, les moyens de production ne sont là, considérés du point de vue du procès de valorisation, que pour aspirer du travail et avec chaque goutte de travail un quantum proportionnel de surtravail. Tant qu’ils ne le font pas, leur simple existence constitue une perte négative pour le capitaliste, car ils représentent, pendant le temps où ils sont en friche, une avance de capital inutile, et cette perte devient positive aussitôt que l’interruption nécessite des dépenses supplémentaires pour la remise en marche de l’ouvrage. La prolongation de la journée de travail jusque dans la nuit, au-delà des limites de la journée naturelle, n’a qu’un effet palliatif, n’étanche qu’approximativement leur soif vampirique de travail vivant. C’est pourquoi la pulsion immanente de la production capitaliste est de s’approprier du travail pendant chacune des 24 heures de la journée. Mais comme ceci est physiquement impossible, (les mêmes forces de travail seraient alors sucées continuellement jour et nuit), il est nécessaire, pour surmonter cet obstacle physique, de faire alterner les forces de travail consommées de jour et de nuit ; cette alternance autorise différentes méthodes et peut, par exemple, être ordonnée de telle manière qu’une partie du personnel ouvrier assure une semaine de service de jour, puis un service de nuit la semaine suivante, etc. » (pages 286-287).

Pour pouvoir sucer de la sorte la force de travail, pour pouvoir absorber le maximum de travail vivant et de surtravail, il faut au capital des instruments qui soient l’équivalent des canines et des mâchoires du vampire. Matérialisation d’un travail mort, les moyens de production, que le travailleur met en œuvre et transforme, les lui fournissent et n’ont d’ailleurs que cette fonction de permettre au capital d’absorber le travail vivant dépensé au cours du procès de production et d’en absorber le maximum possible :

« (…) les Sanderson ont plus à faire qu’à fabriquer de l’acier. S’ils font de l’acier, c’est un simple prétexte pour faire du plus. Les fourneaux de fonderie, les laminoirs, etc., les constructions, la machinerie, le fer, le charbon, etc. ont plus à faire qu’à se transformer en acier. Ils sont là pour sucer du surtravail et ils en absorbent naturellement plus en 24 heures qu’en 12 » (page 293).

Et cette fonction de pompe à surtravail, de sangsue de la force de travail, les moyens de travail (outils, machines, locaux industriels, etc.) tout comme les matières de travail (matières premières, matières auxiliaires, source d’énergie, etc.) l’acquièrent dès lors qu’ils opèrent dans le cadre des rapports capitalistes de production, autrement dit dès lors qu’ils deviennent des moyens d’exploiter du travail salarié :

« Imaginons, par exemple, une partie des paysans de Westphalie sous Frédéric II, tous tisseurs par ailleurs, sinon de soie, du moins de lin, expropriée par la force et chassée de son terroir, tandis que ceux qui sont restés sont transformés en journaliers des grands fermiers (…) Les fuseaux et les métiers à tisser autrefois disséminés à la surface du pays sont maintenant rassemblés dans quelques grandes casernes de travail tout comme les ouvriers et le matériau brut. Et dès lors, fuseaux, métiers et matériau brut, de moyens d’existence indépendants qu’ils étaient pour les fileurs et les tisserands, sont transformés en moyens de les commander et de leur sucer du travail non payé » (page 839).