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L’ANGLE MORT DE L’ANALYSE MARXIENNE
Introduction générale V

Dans et par le capital, le mort (le travail mort) saisit le vif (le travail vivant) et ce doublement. Il s’empare de sa puissance productive pour se maintenir lui-même en vie, prospérer et s’accumuler. Et, simultanément, il le fait dépérir : il le prive de sa puissance productive qu’il objective dans son corps propre, il le déréalise en le transformant en ectoplasme (ou zombie) quand il ne l’épuise pas jusqu’à sa mort physique. Travail matérialisé et accumulé, travail mort en ce sens, le capital ne se rapporte au travail vivant que pour l’exploiter, le dominer et finalement l’aliéner, en le transfigurant ou plutôt défigurant par son empreinte monstrueuse et mortifère.

Telle est la leçon du Capital, une leçon qui n’a pas été suffisamment entendue ni par conséquent retenue. Une leçon plus que jamais d’actualité pourtant, y compris bien au-delà du champ dans lequel et pour lequel Marx l’a donnée. C’est ce qu’on va examiner à présent. Car qu’est-ce en définitive que le travail vivant ? Rien d’autre que la dépense de la force de travail dans un procès de travail. Mais, dans ce procès, la force de travail a nécessairement affaire à autre chose qu’elle, en l’occurrence à la nature, que ce soit comme cadre spatio-temporel de ce procès, comme condition générale de ce dernier (comme pourvoyeuse de ressources matérielles, énergétiques ou informationnelles) ou comme matière de travail procédant d’une première transformation plus ou moins longue et complexe d’éléments originellement naturels.

Nature que le travail humain s’approprie pour produire directement des moyens de consommation (objets d’un besoin humain quelconque) ou des moyens de production, dont certains (les moyens de travail) serviront d’instruments à la force de travail. Tels sont les principaux concepts mis en œuvre par Marx dans son analyse du procès de travail, abstraction faite de la forme sociale que peuvent lui imprimer des rapports de production déterminés, analyse qu’il développe dans la première moitié du Chapitre V du Livre I du Capital :
« Le procès de travail, tel que nous l’avons exposé dans ses moments simples et abstraits, est une activité qui a pour fin la fabrication de valeurs d’usage, il est l’appropriation de l’élément naturel en fonction des besoins humains, il est la condition générale du métabolisme [1] entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes ; il est donc indépendant de telle ou telle forme qu’elle revêt, mais au contraire également commun à toutes ses formes sociales » (page 207). En tant que producteur de valeurs d’usage matérielles, le procès de travail forme donc une sorte d’unité dialectique (à la fois coopérative et conflictuelle) entre l’être humain et la nature : les deux coopèrent au sein d’un procès dans lequel, simultanément, la nature se trouve transformée par l’être humain, donc niée par lui au moins dans sa forme originelle, l’être humain opérant cependant lui-même dans ce procès comme une force naturelle.

C’est ce que Marx rappelle dès les premières lignes du Capital :
« L’homme ne peut procéder dans sa production que comme la nature elle-même : il ne peut que modifier les formes des matières. Plus même. Dans ce travail de mise en forme proprement dit, il est constamment soutenu par des forces naturelles. Le travail n’est donc pas la source unique des valeurs d’usage qu’il produit, de la richesse matérielle. Comme le dit Petty, celle-ci a pour père le travail et pour mère la terre » (page 49).

Dès lors, il est surprenant que, dans son analyse de l’appropriation par le capital du procès de travail précédemment exposée, Marx se soit exclusivement penché sur la manière dont cette dernière, dans sa dimension vampirique, affecte le travail humain, la mise en œuvre de la force humaine de travail et ses sujets, les travailleurs, et qu’il ait négligé d’en faire autant pour cet autre facteur du procès de travail qu’est la nature, dont il souligne pourtant par ailleurs le caractère essentiel. Le vampirisme du capital épargnerait-il donc cette dernière ? Que nenni ! Et, d’ailleurs, il arrive à Marx lui-même de montrer que et comment, en fait, le capital-vampire s’en prend aussi bien à la mère qu’au père de toute richesse matérielle. Il le fait notamment quand, dans ce même Livre I du Capital, à la fin du chapitre consacré à la grande industrie mécanique (Chapitre XIII), il dénonce les effets sociaux mais aussi écologiques de la pénétration du capital dans l’agriculture. À commencer par le fait qu’en ruinant les petits agriculteurs mais aussi en diminuant le nombre des ouvriers agricoles, l’agriculture capitaliste dépeuple les campagnes et grossit les villes en perturbant tout le métabolisme* entre êtres humains et nature :
« Avec la prépondérance toujours croissante de la population urbaine qu’elle entasse dans de grands centres, la production capitaliste amasse d’un côté la force motrice historique de la société et perturbe d’un autre côté le métabolisme entre l’homme et la terre, c’est-à-dire le retour au sol des composantes de celui-ci usées par l’homme sous forme de nourriture et de vêtements, donc l’éternelle condition naturelle d’une fertilité durable du sol » (page 565).

En conséquence, il dénonce la manière dont cette agriculture, si elle augmente dans un premier temps la productivité du travail agricole, ne peut que finir par épuiser le sol et en compromettre la fertilité, donc par nuire à cette même productivité :
« (…) tout progrès de l’agriculture capitaliste est non seulement un progrès dans l’art de piller le travailleur, mais aussi dans l’art de piller le sol ; tout progrès dans l’accroissement de sa fertilité pour un laps de temps donné est en même temps un progrès de la ruine des sources durables de cette fertilité. Plus un pays, comme par exemple les États-Unis d’Amérique, part de la grande industrie comme arrière-plan de son développement et plus ce processus de destruction est rapide » (page 566).

Ainsi, plus encore que l’industrie capitaliste, l’agriculture capitaliste illustre pour Marx le côté destructeur de la production capitaliste, la manière dont sa prospérité se fonde sur l’exploitation irréfléchie de ses conditions et ressources autant naturelles qu’humaines. Marx souligne la contradiction inhérente au mode capitaliste de développement des forces productives, dans lequel la progression de certaines d’entre elles (la technique et la science) se fonde sur la régression et la destruction d’autres (la nature et la force humaine de travail) : « Si bien que la production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production social qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse : la terre et le travailleur » (pages 566-567).

En un mot, la production capitaliste est d’un seul et même mouvement à la fois écocidaire et anthropocidaire. Cependant, la radicalité même d’une telle affirmation ne peut que renforcer l’étonnement qu’il y a à constater que Marx n’a pas suivi sa propre intuition et n’a pas développé, s’agissant du rapport du capital à la terre, plus largement à la nature, l’analyse du comportement vampirique du capital si minutieusement mis en évidence par lui s’agissant de son rapport à la force de travail : il n’a pas montré qu’il soumet la nature tout comme le travail humain au même régime mortifère, consistant à absorber leur puissance productrice tout en les appropriant à sa nature abstraite de valeur en procès. Si on ne peut pas parler à ce propos d’un véritable champ aveugle de son analyse, d’une occultation totale du sort réservé à la nature par le capital-vampire, il n’y a pas moins là une sorte d’angle mort.

Et l’ambition du présent ouvrage est tout simplement de réduire autant que possible ce dernier, en explorant d’une manière méthodique le rapport que le capital entretient avec la nature, en montrant que son vampirisme n’affecte pas moins ce rapport que celui qu’il entretient avec le travail humain.