Cet ouvrage prend ainsi place dans la suite, déjà riche, des approches marxistes de la thématique et de la problématique écologiques. Je n’entends pas pour autant détailler ici la manière dont il reprend et poursuit les tentatives qui l’ont précédé dans cette voie ou, au contraire, dont il se démarque et s’éloigne d’elles, voire s’oppose à certaines d’entre elles. Je me réserve d’y revenir dans le fil des développements ultérieurs, chaque fois que l’occasion s’en présentera ou que la nécessité s’en fera sentir.
Le présupposé de ma démarche est que, en dépit de l’angle mort précédent mais à l’expresse condition de tenir compte de ce dernier et de « corriger le tir » en conséquence, le cœur de l’analyse marxiste de la pratique sociale, le concept de rapports sociaux de production [Annexe 2], peut et doit fournir la base nécessaire et suffisante pour aborder la thématique et la problématique écologiques. Il m’a conduit à ordonner l’abord de ces dernières en fonction de l’analyse des différents moments de rapports capitalistes de production [Annexe 3], en montrant en quoi ces derniers ne peuvent qu’être écocidaires aussi bien qu’anthropocidaires. Présupposé qu’il appartiendra au lecteur de valider ou non, au terme de la lecture de l’ouvrage.
Sur cette base, ce dernier lui-même se déploie en trois temps. Les trois premières parties, réunies en un premier tome, présentent l’écocide capitaliste dans ses différentes composantes. Après un panorama de la catastrophe écologique planétaire dans laquelle la forme capitaliste de production nous a plongés [Partie I], les promesses non tenues parce qu’intenables du « développement durable » sont dénoncées [Partie II], avant que ne soient passées en revue les fausses solutions que la poursuite résolue de cette forme de production (le business as usual) se propose d’apporter à ladite catastrophe [Partie III].
Les quatre parties suivantes, composant le deuxième tome, constituent le cœur de l’ouvrage. Elles démontrent en quoi les différents moments des rapports capitalistes de production sont nécessairement écocidaires : l’expropriation des producteurs [Partie IV] ; la subsomption du procès de travail au procès de valorisation qui est à l’œuvre dans le procès capitaliste de production [Partie V] ; l’infernale nécessité du capital de se reproduire en s’accumulant, donc en élargissant sans cesse sa base matérielle et sociale [Partie VI]. Ce qui me permet de préciser in fine la socionature* spécifique que produit le capital, la nature abstraite, c’est-à-dire la nature vampirisée par le capital [Partie VII].
Au sein d’un troisième tome, les trois dernières parties complètent l’approche synchronique (structurale) précédente par une approche diachronique (historique). Cette dernière permet de prendre conscience du caractère à la fois continu (cumulatif) et discontinu (marqué de seuils et de sauts) du processus écocidaire, du premier âge du capitalisme jusqu’à nos jours [Partie VIII]. Elle conduit aussi à examiner comment et pourquoi l’économie politique a très largement méconnu cet écocide quand elle ne l’a pas soutenu, essentiellement du fait de sa méconnaissance des rapports capitalistes de production [Partie IX]. Elle amène enfin à examiner comment, engendré par le procès immédiat de reproduction du capital, l’écocide capitaliste rétroagit en définitive sur ce dernier pour en aggraver la crise structurelle actuelle, en la transformant en une crise systémique qui est peut-être sa crise finale [Partie X], dont la Conclusion de l’ouvrage explore différentes issues possibles.
Ce dernier tome comprend également quatre annexes qui explicitent certains des concepts mis en œuvre au fil de l’ensemble de ces développements : celui de nature [Annexe 1], celui de rapports sociaux de production [Annexe 2], celui de rapports capitalistes de production [Annexe 3], celui de valeur dans ses rapports à la nature [Annexe 4]. Se confronter à la thématique et à la problématique écologiques m’a contraint à reprendre nombre de concepts relevant de la physique, de la chimie, de la biologie et de l’écologie scientifique, peut-être peu familiers pour le lecteur ; ce qui justifie de les marquer d’un astérisque dans le corps du texte, en lui indiquant ainsi qu’ils font l’objet d’une définition minimale dans le Glossaire qui figure également dans ce dernier tome. Les sigles utilisés sont explicités à la suite de ce dernier.
Avant de pénétrer dans le vif du sujet, que le lecteur me permette de tenter de prévenir deux critiques qu’il ne manquera peut-être pas de m’adresser. Il jugera sans doute mon propos sur la situation écologique planétaire excessivement pessimiste, en m’accusant de pécher par catastrophisme en en ayant exagéré l’état. Je répondrai – et je pense en apporter la démonstration tout au long de l’ouvrage, au-delà même de sa première partie – que la catastrophe écologique est déjà en cours et que mon pessimisme, incontestable, est du moins un pessimisme actif. Il vise en fait à faire (ré)agir, en ne se contentant pas de demi-mesures ou de fausses mesures, telles celles préconisées par l’ensemble des gouvernements en place et des institutions et organisations représentatives des intérêts capitalistes, par la quasi-totalité des mouvements et politiques ayant pignon sur rue, écologistes en tête, et par l’immense majorité des approches scientifiques et théoriques de la question.
Le lecteur ne manquera peut-être pas moins de pointer que, précisément, cet ouvrage se contente de critiquer l’état actuel de la planète sans rien proposer pour y remédier. Mais, pour être efficace, encore faut-il que le remède préconisé procède d’un diagnostic sûr. C’est précisément ce qui fait défaut aux demi-mesures et fausses mesures précédentes, pour cette raison simple : les analyses du processus écocidaire dont elles procèdent ne ciblent pas le moteur de ce dernier, en l’occurrence la dynamique des rapports capitalistes de production et de leur reproduction. Établir que là gît le nœud du problème est un préalable nécessaire à toute proposition de solution, dont l’exposé fera l’objet d’un ouvrage ultérieur.