Le vampire est une figure mythologique ancienne, commune à un grand nombre de cultures. En Europe, elle a été tout particulièrement répandue dans les zones orientales et dans les Balkans [1], où les croyances aux vampires et leurs rites afférents restent vivaces aujourd’hui encore, notamment dans certaines régions de Roumanie (Andreescu, 1997 ; Mesnil, 2016)2. La figure du vampire telle que nous la connaissons aujourd’hui est dérivée de ces croyances et rites, moyennant cependant déformations et réinterprétations. Une première source en aura été fournie par des marchands saxons qui s’étaient établis dans les villes de Transylvanie au cours du 12e siècle et qui y avaient acquis des privilèges commerciaux, essentiellement des exemptions de taxes. Or ces privilèges vont être remis en cause au milieu du 15e siècle par le voïvode (prince) de Valachie Vlad III Basarab, dit Vlad Țepeș (Vlad l’Empaleur), aussi surnommé Drăculea parce que son père Vlad II avait été surnommé Vlad Dracul (Vlad le Diable). La rigueur des sanctions infligées par Vlad III aux marchands récalcitrants, pouvant aller jusqu’à la peine de mort, lui vaudra d’être rapidement portraituré comme un prince sanguinaire dans la correspondance de ces marchands avec leurs collègues occidentaux, donnant ainsi naissance à la légende du Dracula vampire3.
L’annexion d’une partie des Balkans par l’Empire habsbourgeois au détriment de l’Empire ottoman à la suite du traité de Passarowitz (1718) va par ailleurs favoriser la diffusion de récits officiels de vampires en Europe occidentale, conduisant le dominicain Augustin Calmet, abbé de Senones, à leur accorder une place notable dans ses Dissertations sur les apparitions des anges, des démons et des esprits, et sur les revenants et vampires de Hongrie, de Bohême, de Moravie et de Silésie (1746), qui eurent un certain retentissement. Bon nombre des « philosophes » des Lumières (dont Voltaire et Rousseau) s’y intéresseront, pour marquer en général leur scepticisme à leur égard, en n’y voyant qu’une manifestation de la crédulité de populations privées des lumières de la raison.
Mais c’est surtout la littérature romantique et postromantique qui va conférer ses lettres de noblesse à la figure du vampire telle que nous la connaissons aujourd’hui, en lui consacrant des dizaines de romans, nouvelles, pièces de théâtre, depuis The Vampyre de John Polidori (1819), inspiré par lord Byron, jusqu’à son illustration la plus célèbre, le Dracula de
Bram Stoker (1897), qui connaîtra un succès mondial, en passant par Varney the Vampire de James Malcolm Rymer et Thomas Peckett Prest, un roman-feuilleton paru dans la presse britannique entre 1845 et 1847 et ne comprenant pas moins de deux cent vingt chapitres (Neocleous, 2003 : 673) ! Une littérature qui aura également donné naissance à ces deux autres best-sellers du fantastique que seront Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley (1818) et L’étrange cas du Dr Jekyll et M. Hyde de Robert Louis Stevenson (1886), non sans rapport avec les précédents. Et il est à peine nécessaire de mentionner la postérité prolifique du vampirisme tant au cinéma que dans la bande dessinée, les jeux vidéo et les jeux de rôle jusqu’à nos jours.
Dans l’ensemble de la littérature européenne du 19e siècle qui lui est consacrée, le vampire présente une double caractéristique. D’une part, c’est un mort-vivant, un mort qui ne doit de rester en vie qu’au fait de sucer le sang de ses proies, lequel constitue ainsi pour lui une sorte d’élixir de longue vie, capable de lui conférer une éternelle jeunesse. D’autre part, non content de se nourrir de leur substance vitale, il possède le pouvoir de transformer ces dernières en vampires à leur tour, de leur communiquer en quelque sorte sa propre nature de mort-vivant. Le vampire se livre donc à une appropriation de ses victimes sur un double mode : il en absorbe les forces en même temps qu’il les habite en les métamorphosant. Le vampire n’est pas pour autant tout puissant. Il n’a pas d’ombre et ne se reflète pas dans un miroir. La lumière l’indispose ou peut même lui être fatale et il se doit de passer le jour reclus dans sa tombe ou son cercueil. L’ail lui fait horreur, tout comme le crucifix, le chapelet ou l’eau bénite. Et il est possible de s’en débarrasser pour de bon en lui transperçant le cœur, en le décapitant ou en le brûlant. Et les esprits forts ajouteront que, à coup sûr, il ne résiste pas au rire moqueur de celui qui n’y accorde foi !