Sous un soleil aveuglant et un ciel uniformément bleu, une petite troupe avançait au pas fatigué des chevaux peu habitués à cette chaleur, qu’un léger vent du nord rendait supportable. Au milieu de l’été, cette région sauvage était aussi pénible que le pire hiver du nord d’origine des voyageurs. Il est possible de se protéger du froid, mais difficilement de la canicule. Depuis trois jours, la troupe grimpait à flanc de montagne, suivant un chemin à peine tracé qui laissait entrevoir, par endroits, ses fondations artificielles. Plusieurs passages délicats nécessitèrent quelques travaux : ils improvisèrent un petit pont pour franchir un torrent presque à sec. Des indices témoignaient d’une fréquentation épisodique : l’aménagement en pierres sèches d’une source, un tas de bois disposé près d’un abri et de grandes lauzes judicieusement placées renforçaient des passages éboulés. Des traces de crottin avaient redonné le moral à l’équipée. Hommes et animaux semblaient fuir la chaleur et la sécheresse.
La végétation se composait de châtaigniers, aux troncs rongés par l’encre (maladie) ; la fleuraison des feuillus et celle des conifères envahissaient l’air de pollens. Depuis une lieue, de nouvelles essences d’arbres apparaissaient, que personne dans la troupe ne savait identifier. Robby, le plus bavard de tous, conclut qu’ils approchaient du plateau évoqué par un berger avant cette pénible ascension. Le paysage alternait entre une forêt dense et des zones couvertes de hautes bruyères blanches desséchées. L’atmosphère bruissait du travail incessant des insectes. Depuis peu, un nouveau vacarme était apparu : celui d’une sorte de grillons diurnes qui stridulaient sans cesse. La concurrence sonore avait littéralement cloué le bec aux conversations.
En tête du convoi, un grand gaillard se protégeait les yeux de la main en guise de visière. Sa chevelure et sa barbe rousses en broussaille se confondaient avec la robe de son imposant destrier. A géant, monture à son pied, semblait-il. Tout au long de leur périple, les deux rouquins avaient impressionné et parfois terrorisé les enfants, persuadés de voir les monstres dont on leur promettait la visite en cas d’obéissance défaillante. La trogne et les avant-bras du cavalier luisaient sous l’effet des coups de soleil. Une arbalète pendait dans son dos et plusieurs gourdes en terre cuite garnissaient sa selle. Derrière lui, trois étranges roulottes de couleurs indéfinies couvertes de poussière suivaient. Sur chaque banquette, une conductrice, la tête couverte d’un linge humide, somnolait au gré des cahots. Plus prudentes que le cavalier, elles étaient vêtues de chemises à manches longues. Les fenêtres et la porte arrière grandes ouvertes tentaient de réduire la fournaise intérieure. Derrière, plusieurs guimbardes de tailles diverses transportaient du fourrage recouvert de bâches rapiécées. Sur la dernière, de grandes cages en osier abritaient des volailles de toutes tailles, tandis que quelques chèvres des haies contentines ruminaient placidement. En fin de caravane, une quarantaine de chevaux piaffaient d’impatience. La diversité des races présentes, du percheron au cob pour le trait et des pur-sang de monte aux longues jambes, semblait incongrue dans ce paysage de montagne. De grands ânes bâtés transportaient de lourds bidons d’eau. En queue de file, un jeune homme montait à cru une jument cob pommelée. Il surveillait attentivement la progression des bêtes. Manifestement, la gente équine constituait la seule richesse apparente de cette étrange troupe qui s’échinait à vaincre le dernier raidillon.
Apercevant le col, caché en partie par une avancée forestière, Robby, le cavalier en tête de colonne se dressa sur ses étriers et lança le cri attendu de tous :
— Ahou ! On-y-est, à draite toute, la compagnie ! V’là un bon bosquet pour la fraîche.
À ce cri, les dos se redressèrent et, par mimétisme, les chevaux accélérèrent le pas vers l’ombre durement méritée. Robby démonta, puis il mena son cheval à l’abri du soleil. Ensuite, d’un œil exercé, il organisa l’espace de telle sorte que roulottes et bêtes profitent de la fraîcheur. La manœuvre à peine terminée, les adultes dételèrent les équipages. Les plus grands des enfants guidaient les chevaux en sueur à l’intérieur du bois, puis les bouchonnaient. Les plus jeunes sortaient des roulottes avec des couvertures qu’ils installaient sur le sol en prenant soin d’enlever les pierres saillantes. Chacun s’affairait comme dans un ballet bien orchestré. Les chevaux de fin de convoi arrivaient au petit trot se joindre à la liesse. Les ânes porteurs d’eau se pressaient autour de ceux qui les débâtaient. L’abreuvoir de campagne prestement descendu du premier chariot faisait merveille malgré la tiédeur de l’eau. Jean-Lô, le jeune cavalier, surveillait le bon déroulement de l’opération, veillant au rationnement afin d’éviter que les bêtes boivent trop et trop vite après cette rude chevauchée.
— Jacquot, dit-il s’adressant au plus âgé des enfants, Belle-Brune a assez bu et regarde son fer arrière gauche, il m’a semblé qu’elle boitillait un peu avant le col. Après, viens m’aider à faire le tour des montures. Demande en passant à ton frère de conduire les chèvres dans les châtaigniers, elles adorent les feuilles des rejets.
— Toujours le même qui est de corvée !
— Tu pourras monter Dragon après et venir en reconnaissance avec moi. Ouste !
Une fois les animaux désaltérés et attachés, les enfants se précipitèrent vers l’auge se passer de l’eau sur le visage. Le rituel « Pas de gaspillage, les enfants… » n’eut pas besoin d’être répété, car le manque d’eau était, depuis plusieurs jours, une évidence redoutée. Ce soir, la cérémonie du débarbouillage serait une nouvelle fois omise à la grande joie de certains. Puis, les adultes, les manches retroussées, vinrent se rafraîchir en plongeant leurs bras dans l’eau. La détente se lisait sur les visages et quelques plaisanteries légères furent échangées. Très vite, l’agitation se calma et chacun se contenta d’une maigre collation faite d’un quignon de pain accompagné de viande séchée et fumée. L’approvisionnement devenait critique. Cette préoccupation relança la conversation.
Flo, l’épouse de Robby et mère d’Anne et d’Eudes, posa la question que tout le monde avait envie de formuler :
— Jean-Lô, que t’avait dit exactement le berger, au bord de la rivière, la Borne si j’ai bien compris ?
— Son accent était aussi épouvantable que son odeur, « en haut sur le causse », marmonna-t-il entre ses chicots. « Plus raide, mais plus raide, mais il n’avait pas vu les quérettes (carrioles). Quelques jours de moins semblaient une bonne affaire.
— Ce causse, c’est le plateau que l’on voit d’ici ? demanda Marge la femme de Pierre le Taiseux, mère de Jacquot.
— J’espère, répondit Jean-Lô. Comme ça fraichit un peu, je pars en reconnaissance avec Jacquot pour faire travailler Dragon.
Il s’agissait d’un poulain de selle anglo-normand qu’il venait de finir de débourrer. Il songeait, d’ailleurs, à l’offrir à son jeune ami en remerciement de toute l’aide apportée pendant le voyage, car deux palefreniers pour quarante chevaux était une folie. Jacquot donnait, depuis son plus jeune âge, tous les signes du cavalier exceptionnel : il sentait les mouvements du cheval entre ses jambes avec un sens inné de l’équilibre, complété par une affection débordante pour les chevaux.
Ils se levèrent et sellèrent leurs montures pendant que le reste du groupe préparait les roulottes pour la nuit. Après le campement, la forêt laissa place à un plateau légèrement vallonné, découpé en grandes parcelles par des murets de pierre. L’herbe presque rase des pâturages témoignait de la présence régulière de troupeaux. Quelques arbres entourés d’herbes plus vertes et de hautes fougères indiquaient la présence de points d’eau. À gauche, le plateau se terminait par une falaise abrupte surplombant une vallée profonde et sombre dans laquelle serpentait un torrent squelettique. À droite, à une demi-lieue, une montagne couverte de fougères, de genêts et de chênes verts limitait l’horizon. Un chemin nettement tracé suivait une courbe de terrain avant de disparaître derrière une avancée rocheuse.
— Au petit trot, dit Jean-Lô, avant de talonner sa monture qui, ravie, s’élança en fouettant de la queue. Après quelques minutes de course paisible, ils dépassèrent l’amas rocheux et découvrirent un plateau en pente douce. Ils passèrent sous un espace ombragé où coulait une source chétive dont le débit était récupéré dans une grande citerne de pierre. Le trop-plein s’évacuait dans un ruisseau qui peinait à irriguer une terre asséchée.
— Regardons si l’on peut, demain, remplir les bidons et faire trempette. J’ai l’impression d’être un cheval, rien qu’à l’odeur. Les dames voudront se faire une beauté, car je pense que nous approchons au moins d’un village, sinon de notre destination.
— J’y vais, répondit Jacquot. Il démonta et descendit le raidillon en courant vers cette eau providentielle. À peine arrivé, il plongea les bras dans le bassin.
— Viens, Jean-Lô, elle est glaciale mais propre. Le réservoir est parfaitement entretenu, pour sûr qu’ils le bichonnent les gars du coin vu que les cailloux ont l’air de pousser mieux que les pissenlits.
— Ne lambinons pas, si nous voulons découvrir la route. J’aimerais que nous soyons rentrés avant la nuit noire, car il n’y a pas de lune en ce moment. Passe devant, j’escalade le tertre et je te rejoins.
Jean-Lô rattrapa son compagnon et lui dit qu’un grand toit dépassait d’un vallonnement droit devant. Mais avec ce sentier aussi noueux qu’une pelote de laine, les distances étaient trompeuses. Il avait raison, car ils durent forcer l’allure avant que au détour du chemin, n’apparisse une vaste ferme au toit de lauzes. L’imposante bâtisse semblait déserte, mais des espaces dégagés ainsi qu’un parc clôturé témoignaient de la présence humaine. Ils s’approchèrent au pas pour ne pas effrayer d’éventuels occupants, puis ils descendirent de cheval.
— Ohé, y a quelqu’un ?
N’obtenant pas de réponse, ils s’avancèrent vers la porte principale aux grosses ferrures métalliques. Par automatisme, ils frappèrent, tout en poussant la porte. À l’intérieur, une vaste pièce unique, basse de plafond et aux poutres noircies, les accueillit. Le sol, constitué de grandes dalles de pierres, identiques à celles du toit, était parfaitement propre ; plusieurs balais en genêts attendaient les visiteurs près d’une cheminée aussi large que la pièce. Des fougères et des fagots entassés sur la gauche et, à droite, un tas de bois leur tenait compagnie. Une grande table bancale avec des bancs rudimentaires complétaient le tableau. Ils firent le tour de la ferme et découvrirent une grange pouvant contenir plusieurs centaines de moutons. Un imposant tas de fougères attendait les futurs occupants.
— Tu vois, la paille a l’air d’être rare ou peut-être que les fougères servent à repousser les bestioles. En tout cas, pas de doute, c’est fréquenté. T’as vu les crottes de biques se diriger vers le sud-ouest. Avant de partir, vérifions s’il y a une source ou un puits, j’ai l’impression que les gouttières en bois servent à récupérer les eaux de pluie.
Effectivement, adossé à l’arrière de la grange, ils trouvèrent un puits clos et, à une cinquantaine de mètres, un peu en contrebas, une source au débit saccadé, mais constant.
— Rentrons. Tu as vu, Jacquot, le chemin se divise en deux, un vers le nord-est et l’autre vers le sud-ouest, avec des crottes du « Petit-Poucet » local.
Le soleil couchant frôlait la crête de la montagne, ils prirent, alors, la route du retour. Malgré la légère montée les chevaux sentant l’heure du maigre picotin qui les attendait, filèrent à vive allure. En vue du campement, Jacquot et son cheval ne firent plus qu’un et ils galopèrent dans la pénombre au risque de se rompre le cou. La cavalcade et les cris du cavalier firent se retourner les gens du campement. Robby, un enfant sur les épaules, deux autres dans les bras, s’élança à leur rencontre en poussant des braiments d’âne qui mirent les trois apprentis cavaliers en une joie, aux cris de « Hue ! Quéton ». Ils ne se doutaient pas encore que leur vocabulaire serait bientôt incompréhensible aux oreilles des habitants de cette contrée. Ici l’âne était un âne, une bourrique ou un bourricot, mais pas un quéton. Autres cieux, autres parlers. Bien des choses allaient les surprendre
Jean-Lô dessella avant de rejoindre ses amis, tandis que les enfants se couchaient sous les roulottes pour profiter de la fraîcheur de la nuit.
— Demain, la route sera bonne et de tout repos, leur dit-il. Il y a une première source à deux heures de convoi et ensuite une grande ferme inoccupée avec une bergerie destinée à la pâture de transhumance. Nous arriverons vers midi. Nous avons trouvé une citerne, ainsi qu’une source. Nous pourrons accorder une journée de détente et prendre un bain avant de rencontrer les habitants des environs.
Marge et Flo se levèrent en riant à cette perspective, tous les adultes les suivirent. Malgré la fatigue, Jean-Lô ne parvint pas à s’endormir, car l’année écoulée était lourde de souvenirs pénibles. L’exil n’est jamais volontaire et l’arrachement laisse des traces dans le cœur, et parfois sur le corps. Un sommeil agité le gagna peu à peu accompagné des cauchemars habituels qui hantaient ses nuits : le manoir du Haras de Bellou en flammes et son père Victor, périssant dans le brasier avec les familles des frères de Pierre Minquier.