Origine Le Devoir (Montréal)
« Il n’y a pas de règles pour ICE. On est dans le chaos. » Je parlais lundi avec Toussaint Morrison, artiste, activiste, et journaliste indépendant de Minneapolis. Toussaint était au cœur de la réponse locale à la mort de George Floyd, en 2020. Les manifestations et l’attention du monde entier avaient déjà ébranlé la ville bien avant son occupation actuelle par les forces fédérales de la police de l’immigration (ICE). J’ai voulu comprendre ce qui était nouveau, pour lui, cette fois-ci.
« En 2020, je pouvais donner rendez-vous à qui je voulais dans un bar ou un café, discuter, puis aller manifester, organiser un événement. Maintenant, ICE a infiltré les groupes de conversations sur Signal. Le chaos, c’est qu’on ne sait pas qui est ICE, où est-ce qu’ils ont pris résidence, ni comment ils ont infiltré les cercles de résistance. »
Bref, on ne sait plus à qui faire confiance. Depuis que Renée Good a été tuée le 7 janvier, les tactiques de ICE ont eu le temps de muter. Il y a encore les gars masqués en habit de camouflage. D’autres ont compris que le meilleur « camouflage » en milieu urbain, ce sont des parkas, des casquettes de baseball, des voitures civiles. En infiltrant les groupes de conversations que les voisinages se créent pour s’aider les uns les autres, il devient difficile de distinguer une offre de soutien d’un guet-apens.
Ce sont là des tactiques policières classiques. J’ai écrit sur la manière dont le FBI des années 1970 avait infiltré les Black Panthers pour y semer la zizanie et planté une taupe pour organiser l’assassinat de leur leader charismatique de Chicago, Fred Hampton. Ce que ça veut dire en 2026, c’est que vous voyez un inconnu qui fait monter la pression dans une conversation de groupe, sème la discorde, et vous vous demandez si ce n’est pas ICE. De quoi devenir parano.
Malgré ces tentatives de miner les liens de confiance, une autre ligne rouge a été franchie depuis qu’Alex Pretti, infirmier américain de 37 ans, a été tué en pleine rue par ICE, samedi. La population continue de résister à l’occupation. Certains des organisateurs commencent à prendre des détours lorsqu’ils se déplacent, de peur d’être suivis. On évite les lieux publics. On protège les informations que l’on fait circuler. On trouve des moyens de continuer à se faire confiance. De mieux savoir qui est qui.
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5 L’autre élément du « chaos » dont Toussaint me parle, c’est l’impulsivité.
Les agents de ICE sont « formés » en huit semaines — ils sont pour ainsi dire non formés. Si quelqu’un a envie d’aller semer la terreur dans les États démocrates, on lui donne les armes pratiquement en un claquement de doigts. Sur le terrain, il n’y a pas de « tactique policière » apprise. Sur les images de la mort d’Alex Pretti, on voit une gang de gars qui agissent au feeling. « Ce n’est pas basé sur un sens pratique ou même logique, explique Toussaint. S’ils sentent le besoin de tirer un citoyen, de toute évidence, ils peuvent le faire et se sentir justifiés de l’avoir fait ».
L’impulsivité, en plus des tactiques d’infiltration et de désinformation, crée le chaos qui profite à ICE, et plus largement au gouvernement Trump. Je crois que notre propre classe politique aurait intérêt à apprendre de l’expérience de résistance des gens de Minneapolis. Je m’explique.
Lundi, le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, disait sur Fox News que Donald Trump avait eu un appel avec Mark Carney, au cours duquel le premier ministre se serait « agressivement rétracté » sur son discours de Davos. Il n’en a pas fallu davantage pour que les journalistes de la colline demandent si c’était vrai. Carney a démenti. Michael Chong, porte-parole conservateur aux Affaires étrangères, a remarqué — à raison — que le premier ministre aurait mieux fait de publier de lui-même un résumé de sa discussion avec Trump. Une pratique jadis courante, qui nous éviterait d’avoir à écouter Fox News. Il a aussi rajouté : « Tout ce que je sais maintenant, c’est qu’il y a deux versions des événements. » Sur les réseaux sociaux, plusieurs influenceurs conservateurs ont fait feu de tout bois. Le sujet du jour : Carney dit-il une chose en privé et une autre en public ? Ment-il ? Peut-on lui faire confiance ?
Vous pourriez penser que je viens de sauter du coq à l’âne, mais non. C’est une tactique policière classique que de s’insérer dans une discussion pour y diffuser de la fausse information qui mène à la zizanie et mine les liens de confiance. C’est aussi ainsi que la CIA a historiquement contribué à déstabiliser des gouvernements jugés hostiles aux intérêts américains.
La Maison-Blanche ment tous les jours. Washington ment en pleine face à la population américaine sur les circonstances dans lesquelles Alex Pretti a été tué, alors que la scène a été captée sur caméras. La même semaine, la Maison-Blanche donne sa version des faits sur ce qu’a dit Mark Carney hors caméra, et des élus de l’opposition et des commentateurs canadiens croient possible que la Maison-Blanche dise cette fois la vérité. C’est surréel.
Le « scandale » est amplifié en ligne par des influenceurs de droite que les algorithmes, contrôlés par des milliardaires américains, récompensent. Voyez comment, entre Minneapolis et le Canada, les problèmes sont similaires, même si ce n’est bien sûr pas à la même échelle. On a perdu le contrôle de notre group chat. Des gens y pèsent lourd pour semer des doutes et nourrir la discorde. On ne sait pas d’où ils sortent. Et quand la zizanie décrédibilise nos institutions, Washington gagne. Couplée à l’impulsivité de Trump en politique étrangère — tout aussi basée sur le feeling que les actions d’une gang d’agents de ICE —, la tactique du chaos peut aussi nous miner de ce côté-ci de la frontière.
Le premier ministre, surtout dans un tel contexte, gagnerait à faire preuve de plus de transparence. Quant à nous tous, journalistes, élus et simples électeurs, nous aurions avantage à perdre en candeur. Il va nous falloir, nous aussi, savoir en qui et en quoi avoir confiance — et s’en montrer soi-même particulièrement digne.