Divergences Revue libertaire en ligne
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Prologue
En guise d’introduction, la fin d’un amour qui révolutionna le plurivers.

L’approche des Haras d’Académie étonne toujours le voyageur qui arrive dans ce lieu devenu le berceau de la nouvelle civilisation terrestre. Avant d’arriver au centre-ville, une succession de bourgades et de quartiers industrieux se succèdent, intelligemment répartis le long de la rivière Thinezac, qui serpente en longs méandres nerveux après un parcours tumultueux depuis les sommets de la Cévenne. De l’’Académie d’origine ne subsiste que l’Alcadia, installée dans les anciennes " Écuries des Guildes". Toutes les constructions datent du siècle écoulé. Il est Impossible au voyageur d’ignorer qu’ici a débuté la Renaissance, après sept siècles de barbarie et d’ignorance consécutifs à la Destruction.

Le cours encore agité de la rivière fournit l’énergie aux manufactures longeant les berges aménagées. D’immenses roues à aubes tournent jour et nuit. Moulins, forges, fonderies, papeteries, mégisseries, poteries, scieries, brasseries, clèdes (séchoirs à châtaignes) et ateliers se partagent la force motrice de la Thinezac. De grandes éoliennes perchées sur les sommets montagneux qui bordent la vallée, complètent les besoins énergétiques du pays. L’électricité, encore peu abondante, commence à transformer en profondeur la vie économique. Ici, chaque coin de terre est consacré à la culture, à l’élevage ou aux industries que les montagnes ne peuvent accueillir. Les routes pavées de grandes plaques de schiste sont encombrées de chariots et les premiers véhicules à moteur à gaz pétaradent en tirant des fardiers surchargés.

L’intérieur des établissements et la complexité des installations témoignent de l’ingéniosité et de la créativité des manufacturiers. Les techniques employées mettent en évidence un savoir-faire très avancé, en contraste avec les matériaux utilisés. Le bois reste l’élément primordial des industries localesLa métallurgie lourde, qui nécessite du charbon et des métaux en quantité, les Académiens pallient leur rareté par une utilisation novatrice des matériaux disponibles. Les machines nécessairement volumineuses sont le fruit d’un art savant, et intègrent les données scientifiques réalisables dans un contexte de pénurie. Ici, l’industrie n’est pas synonyme de laideur. Chaque bâtiment, chaque atelier, chaque instrument fait l’objet de soins attentifs alliant efficacité et beauté. La rationalité des implantations souligne le souci réel des constructeurs de limiter la consommation d’énergie, difficile à produire et à stocker. Chaque unité produisant de la chaleur est ansi située à proximité d’une autre qui récupére le surplus sans avoir à le produire elle-même. Un ingénieux système de courroies de transmission transfère la force motrice excédentaire à de petits ateliers installés à proximité des manufactures principales. Un réseau de larges routes parfaitement entretenues dessert l’ensemble du site. Un vaste système d’égouts collecteurs amène les eaux usées dans une succession de bassins qui assurent leur retraitement avant de les rejeter dans la rivière. Un grand aqueduc de pierres amène l’eau potable des sources cévenoles.

Puis ,on entre dans la zone équestre dont l’ordonnancement est rigoureux. Chaque race de chevaux dispose de son haras, de sa piste de dressage et de ses prairies. Les écuries allient différents types d’architecture. Les colombages et le torchis blanchi à la chaux côtoient les constructions en schiste ou en pierres de taille. Un grand hippodrome doté de tribunes couvertes sert de champ de courses. Une attention particulière est portée aux écuries de soins qui bénéficient d’une ventilation et d’un système de chauffage. A proximité des haras sont regroupés les centres d’élevage des autres espèces : ovins, caprins, bovins. Quelques chameaux et dromadaires attirent l’attention. Leur introduction s’est avéré une nécessité car de fréquentes sécheresses mettent à rudes épreuves les équidés et les mules qui assurent le transport dans les montagnes arides. Une race étrange d’hybrides appelée caméquins rappelle qu’Académie fut le centre de bouleversements galactiques.D’étranges ruminants bossus broutent entre ces tipis. Un immense vaisseau ne semblant reposer sur aucun support trône majestueusement, entouré de véhicules sans roues. Long de trois cents mètres et large de cinquante, son sommet est hérissé de protubérances et de mâts énigmatiques. Nulle technologie terrienne n’est à l’origine de ce monstre de l’espace qui sert de centre technique à la petite communauté outremondienne présente en Académie.

Sur la route principale, une population bigarrée circule. Une grande bâtisse carrée, plus proche d’une énorme ferme fortifiée que d’un château, semble être le point de convergence de la foule. Il s’agit du centre névralgique de ce nouveau monde en marche. De larges douves entourent cet imposant édifice de schiste de plus de deux cents mètres de côté. Ses trois étages aux fenêtres à meneaux se reflètent dans les eaux calmes des douves. Quatre ponts permettent d’accéder à une cour intérieure bruissante d’activités. C’est ici, au siège du Conseil de la Terre, que se sont discutés et négociést les accords qui font la cohésion et la force des peuples rescapés de la Destruction. Au centre, un petit manoir mêlant colombage, chaume, briques avec de grands auvents de bambou dans le style chinois, est l’unique vestige des Écuries de la Guilde qui a résisté à la tourmente de l’histoire. Un couple de vieillards vit ici entouré de sa descendance.

Le matin, une vieille femme, d’origine asiatique, menue et voûtée, donne une leçon d’interprétation à une élève dans un petit salon du rez-de-chaussée. Les mûrs couverts de tentures de soie s’harmonisent avec la décoration. La baie vitrée donne sur un jardin dépouillé où il fait bon se détendre ou méditater. Assise sur une chaise basse, la vieille femme fait face à son élève qui joue au qin une antique composition : « le chant du pécheur » (« Ainai » dans le répertoire Yu wu qinpu). Le passage redouté du souffle du vent sur l’eau d’un lac se confondant avec le crissement des rames sur le bois des tolets oblige la joueuse à pousser son jeu à la limite de l’agilité de ses doigts.

— Très bien, dit la vieille dame, mais tessaie de faire sonner plus fort les harmoniques et rend plus rauque le glissando sur la corde grave pour montrer l’effort du pêcheur qui rame à contre-vent.

— Parfait, reprit le professeur. Tu vois que ce que dit Gwène, notre grande musicienne, est fondé : la musique prend sa source source dans la nature, nous faisons corps avec notre environnement. Composer, c’est d’abord savoir écouter, puis comprendre les sons avant de les transformer et les sublimer en musique.

De l’autre côté du jardin, dans un bureau sobre mais rempli d’objets chargés d’histoire, l’époux du professeur reçoit un petit groupe de savants. Malgré son dos courbé par les ans et son crâne aux rares cheveux blancs nattés, son regard et sa prestance impressionnent les visiteurs. Un grand respect émane de leurs paroles. Chaque interlocuteur s’adresse à lui dans sa propre langue et le patriarche s’efforce de leur répondre dans le même idiome, de sa voix lente et grave.

— Nous venons, Maître, vous informer que l’expérience de transmission sans fil vient d’être réalisée. L’émetteur de la station de Peyre a parfaitement fonctionné. Le message en langage point-trait (morse) a été capté par les dirigeables que nous avions postés à des distances variables. En revanche, les récepteurs de l’aérogare et des vallées n’ont rien reçu, dit l’un des savants en chinois.

— C’est pour moi un grand moment, répondit le patriarche. J’ai longtemps douté de la justesse de notre volonté de ne pas accepter d’aide extérieur. Mais la sagesse a porté ses fruits. Cette découverte, puis sa réalisation avec les moyens à notre disposition, préservent notre indépendance et noius permettent d’avancer à petits pas sur la route du futur. Chaque culture doit respecter son rythme et forger les propres outils de son avenir ; sinon, nous deviendrions les esclaves des techniques étrangères à notre monde ravagé.
— Nos amis Doxhumains affirment que la longueur d’onde utilisée est celle des communications à longue portée, précisa un académien à la peau très sombre.

— Pensons à nos pigeonneux, répliqua avec malice le vieil homme. Les communications reposent sur leur talent et au bout des ailes de leurs volatiles ; leur corporation va devoir s’adapter. Très bien, mes amis, continuez vos recherches. Je vous remercie de votre visite.

Après leur activité du matin, le couple de centenaires se retrouva dans leur salon privé, confortablement adapté à leur grand âge. La cécité de la femme ne semble pas entraver son autonomie. Elle se déplace à petits pas mesurés. Avec une assurance étonnante, elle contourne les obstacles sans difficultés.

— Nyob zoo (salut, c’est moi), dit l’homme en entrant, dans la langue de son épouse.

— Kuv xav mus tsev (j’ai faim), lui répondit-elle en s’installant dans un fauteuil en bambou
confortable.

— Kuv mob plab, mé itou (j’ai l’estomac qui crie famine, moi aussi), surenchérit-il en mélangeant les idiomes.

— Nous sommes deux vieux affamés qui ne pensons qu’à manger, sourit la femme.

— A nos âges, nous devons nous contenter de ces menus plaisirs, compléta-t-il, pour finir le rituel de leur retrouvailles du déjeuner.

En réalité une autre conversation se déroulait dans l’intimité de leur esprit.

— Loubna Goin a fait d’énormes progrès. Son doigté est parfait. Elle deviendra une joueuse de qin renommée. Flo et Robby seraient fiers de leur arrière-petite-fille.

— Robby… ! Il me manque toujours, tu sais, avec sa joie de vivre et son caractère de percheron fonceur… Sans son énergie et sa confiance aveugle en notre destin nous n’aurions probablement pas réussi ce voyage insensé. Tout cela est si vieux, et pourtant si présent...

— Tu me sembles bien nostalgique, mon cher vieil « homme-canne-cheval » ( transcription du hzong qui désigne le compagnon chef de la Guis des Écuries), ironisa la frêle silhouette depuis son fauteuil.

— C’est vrai. Le bon déroulement de l’expérience de TSF, comme disent nos savants d’aujourd’hui, m’a brusquement projeté des décennies en arrière , alors que nous venions à peine de nous installer dans notre exil. Les événements se précipitaient et que les responsabilités s’accumulaient sur nos épaules encore trop jeunes.

— Tu vieillis enfin ! Tu le réalises un peu tardivement. J’oublie que vous êtes un peu lent de la comprenette dans le pays d’où tu viens, c’est bien connu. Mais toi, tu détiens le record absolu de la lenteur : presque quatre-vingts ans pour comprendre !

— Je préfère paraître lent de nature que perfide, comme une certaine mouchière de mon cœur.

— Tante et père, vous êtes encore en train de vous chamailler, je le lis dans vos regards pétillants , les interrompit une femme d’un certain âge accompagnée de plusieurs jeunes gens chargés de plateaux.

— Merci de venir à mon secours, ma petite-fille, je perdais de nouveau cette bataille mal engagée, répondit le patriarche.

Après un repas dégusté lentement suivi d’un thé au jasmin, les deux vieillards se reposèrent en silence.

— L’après-midi est magnifique, veux-tu que nous nous allions au soleil dans le jardin, demanda l’homme.

— Oui. Je suis d’humeur à lire les vieux poètes chinois, si tu veux bien être mes yeux.
Le vieillard installa confortablement son épouse, puis apporta un gros recueil de poèmes offert en cadeau par une délégation extrême-orientale. Il s’assit et il « prêta » ses yeux. Sa connaissance rlimitée des idéogrammes ne lui permettait pas de lire le mandarin érudit. Il se contenta de projeter mentalement la calligraphie à son épouse, qui vocalisa à haute voix les idéogrammes, puis elle les traduisit, d’abord littéralement. Avec son époux , elle tenta de les mettre en forme dans un langage compréhensible, car la poésie chinoise regorge de trésors d’inventions poétiques souvent impossibles à rendre dans une autre langue. Il ouvrit au hasard le premier recueil, il parcourt des yeux un quatrain de Li Po que son épouse prononça lentement :

Ch’uang ch’ien ming-yûeh kuang
I shih ti shang shuang
Chü-t’ou wang ming-yüeh
Ti-t’ou ssu ku-hsiang

— Tu as eu la main heureuse, mon amour. As-tu compris ?

— Il est question de clair de lune, mais vos poètes ont l’art de tripatouiller les mots, si bien que je n’arrive pas à dépasser leur sens premier, lui répond-il mentalement.

— Écoute. Mot à mot cela peut se traduire par :

Devant le lit / clair de lune
Soupçonner être / givre sur le sol
Levant la tête / contempler lune claire
Baissant les yeux / penser pays natal.

— En effet, je dois m’efforcer de ne pas coller au sens littéral des mots, mais c’est beaucoup demande à un pauvre palefrenier, les pieds profondément enracinés dans le sol ! Peux-tu me le mettre en langage accessible ?

Devant mon lit – une clarté transparente.
Est-ce bien du givre sur la terre ?
Tête levée : je contemple la lune.
Yeux baissés : je songe au sol natal.

— Vraiment magnifique. En peu de mots judicieusement choisis Li Po exprime des idées fortes. Le choix des mots, le choc des images. C’est ainsi que je perçois la poésie chinoise, plaisanta le vieillard.

La lecture reprend au hasard des pages magnifiquement calligraphiées. Et la vieille dame traduit lentement les idéogrammes qu’elle lit dans l’esprit de son époux.

…Les âmes errantes se transforment suivant les êtres.
Le phénix et le léviathan gagnent la grande mer ;
La cigale et la tourterelle n’arrivent qu’au mûrier.
Qui a pénétré le sens de la vie est prêt à repartir comme à rester.
Pour qui sait bien mourir, le jour et la nuit se valent.
Pour lui confier notre destin de vie, sur quel véhicule compter ?
Où donc peut nous mener l’équipage ?
Elevons nos cœurs vers ceux qui nous ont précédés
Et quittons ce bas monde avec sérénité.

— Je me sens un peu fatiguée, dit la femme. Je me repose un peu après tu pourras reprendre la lecture, mes chers yeux.

L’homme pose le précieux manuscrit sur la table, puis il laisse son esprit vagabonder. Les hennissements des chevaux dans l’immense cour qui entoure la demeure lui donnent la nostalgie du haras de son père et de celui des Écuries des Guildes dont il fut le plus jeune Maître. Plus tard, un énorme insecte deux fois plus gros qu’un frelon, vient bourdonner autour du couple de son vol lourd et musical. Ensuite, il se posa délicatement sur le nez de la vieille dame.

— Emmy chérie, tu as de la visite, murmura-t-il, en sourdine, à son épouse.

N’obtenant pas de réponse et ne percevant pas dans l’esprit de sa femme cette lumière pétillante qui est sa caractéristique mentale, mais une pénombre déclinante, il se lève lentement et il se penche vers elle. Celle-ci, les yeux mi-clos, la tête légèrement inclinée avec un sourire aux lèvres, ne respire plus. Les épaules un peu plus voûtées que d’habitude, l’homme approche son fauteuil de celui de son épouse, s’incline, et dépose un léger baiser sur son front. Toujours lentement, comme pour faire durer le temps, il s’assoit, étale une couverture sur leurs jambes et il saisit la main de sa compagne.

— Emmy, ma belle mouchière, attends-moi, j’arrive, pensa Jean-Lô Bellou-Ly avant de s’éteindre à son tour.