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L’étranger
Film de François Ozon d’après le roman d’Albert Camus

Le monde est absurde. [1]
C’est dire qu’il n’a pas de sens. Non pas qu’il serait irrationnel car cela permettrait de croire à une rationalité, par ailleurs, extérieure à lui. Mais s’il n’a pas de sens, et si on est lucide devant cette évidence, alors est-ce que la vie elle-même a un sens ? Pas la vie en général, pas celle des autres, mais la sienne propre, son individualité, son moi.
Dans cette philosophie de l’absurde, Camus ne voit que 3 attitudes possibles :
Se suicider, croire en Dieu, ou vivre les yeux ouverts sur l’absurdité du monde.

Sur ce point le film de François Ozon est totalement fidèle au texte de Camus.
Meursault et l’interprétation qu’en donne son acteur (Benjamin Voisin) est indifférent au monde. Cette indifférence nous heurte. Nous voudrions qu’il pleure lors de l’enterrement de sa mère, qu’il dise à Marie (Rebecca Marder) qu’il l’aime, qu’il explique surtout pourquoi il a tué l’Arabe anonyme sur la plage [2]. Nous voudrions qu’il donne un sens à son geste ! Or il en est incapable. Sa vie n’a pas de sens car, pour lui et donc pour Camus, la vie n’a pas de sens.

Face à lui, pendant son procès, tous les autres protagonistes essaient de donner un sens à son attitude et à son crime. Ils s’agitent vainement en le traitant de monstre d’égoïsme, de criminel intelligent méconnaissant totalement les règles les plus essentielles de la société. Mais pour d’autres, essayer de le défendre c’est également trouver un sens à son geste en niant l’absurde, c’est lui donner des sentiments qu’il n’a pas…
L’affrontement le plus clair entre ces deux logiques se situe vers la fin quand Meursault se heurte violemment à un aumônier qui veut lui prouver que l’existence de Dieu permet le pardon, c’est-à-dire donne un sens à la vie et au monde. Mais le film d’Ozon est très fidèle également à l’œuvre de Camus sur un autre point :

Le monde est beau . [3]

La sensualité des images de ce film en noir et blanc ne cesse de nous le crier. Ce monde est plein de lumières. Voir Meursault et Marie plonger dans la mer ou faire l’amour dans un rayon de soleil tamisé par le rideau de la fenêtre nous laisse sans voix devant tant de beauté. Les bruits de la rue, de la ville, toujours présents, nous font aussi vivre ces moments magnifiques. On peut critiquer l’indifférence ostensible de Meursault mais il parait difficile de nier la qualité esthétique de ce film. Le travail magnifique de l’équipe technique a réussi à rendre un noir et blanc plus fidèle à la lumière que ne l’aurait rendu la couleur. Ozon le dit : « (nous avons)travaillé le noir et blanc, avec mon chef opérateur, de manière à pousser les hautes lumières très fortes pour recréer cette sensation d’éblouissement » [4]

Le film a vraiment su reconstituer la beauté d’Alger (malgré un tournage au Maroc !). C’est bien sûr une beauté mythifiée par le cinéma mais peu importe. Malgré le colonialisme et le racisme des Européens de l’Algérie française contre les Arabes, montré plusieurs fois dans des petites scènes accessoires, ce film nous parle bien de la beauté du monde opposé à son absurdité.

Reste le crime de l’Étranger

Une lecture ancienne ou superficielle du texte lui-même m’avait fait oublier les circonstances précises du crime de Meursault pour ne laisser qu’une trace sur l’absurdité du crime. Pourtant, là aussi, le film d’Ozon est d’une grande fidélité au livre de Camus. Il s’agit bien d’un enchainement de circonstances où le racisme, l’excitation des trois hommes entre eux, puis la lâcheté et la peur de Meursault ont une grande part. Même s’il ne m’en restait que cette phrase « c’est à cause du soleil » (page 158) qui fait rire tout le monde. Même si l’éclat aveuglant de la lumière sur la lame du couteau est bien présent. Le seul élément qui est (peut-être) rajouté par Ozon c’est l’érotisme du corps de l’Arabe.

Mais qui est l’étranger ?

Le film, pas plus que le roman de Camus, ne donne pas la réponse.
Est-ce l’Arabe, sans nom, qui n’a pas droit de cité dans son propre pays ? L’Arabe qui veut défendre l’honneur de sa sœur réduite à la prostitution par Raymond, le maquereau ?

Ou est-ce Meursault, l’indifférent, que l’absurdité du monde en fait un étranger ? Car ce n’est que vers la fin du film, et du roman, qu’il revient sur cette indifférence au monde pour se rendre compte qu’il a été heureux ; « Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, aussi fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux et que je l’étais encore … »

Seul Kamel Daoud, 72 ans plus tard, apporte une réponse « algérienne » dans « Meursault-contre-enquête » [5].

Et on peut remarquer que Ozon, en donnant, à la fin du film, une place à la sœur de l‘Arabe, qui n’était pas présente dans le roman de Camus, permet ainsi de lui donner un nom : Moussa Hamdani.