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Festival du Film d’Histoire de Pessac
Hommage à la Palestine !

La 35ème édition du Festival du film d’Histoire de Pessac s’est déroulée du 18 au 23 novembre 2025. Depuis 2004, une compétition est organisée avec plusieurs sections enrichies au fil des ans : films de fiction, documentaires d’histoire, puis documentaires d’histoire du cinéma…

La compétition films de fiction compte une dizaine de films inédits chaque année. Pour cette 32ème compétition, les différents jurys dont le jury professionnel présidé par Marie NDiaye avaient à se prononcer sur une sélection de onze films. Et pour la première fois depuis sa création, trois films relatifs à la Palestine figuraient dans la sélection. ’Relatifs à la Palestine’ et non palestiniens : la Palestine ne dispose pas vraiment des moyens de produire des longs métrages de fiction ni financiers, ni politiques. La Palestine apparaît pourtant symboliquement dans la liste des pays producteurs pour deux d’entre eux…

Ce qui lui permet d’être représentée pour les Oscars 2026 par Palestine 36 réalisé par Annemarie Jacir. Quant à Ce qu’il reste de nous de Cherien Dabis, il y représentera la Jordanie. La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania, une coproduction franco-tunisienne, complète un tableau qui tend vers l’exhaustivité. Car ces trois films ont choisi des périodes et des approches différentes.

Palestine 36

En premier lieu, comme son titre l’indique,Palestine 36 revient sur un moment clé du conflit. Suite au démembrement de l’empire ottoman, la Palestine, sous mandat britannique, subit les conséquences de la création d’’un foyer national pour le peuple juif’ conformément à la déclaration Balfour. Déclaration validée en 1923 par la Société des Nations qui donne un mandat à la Grande Bretagne pour favoriser l’immigration juive afin de mettre en place d’un “foyer national juif” en Palestine.

Après 1933, le flux de nouveaux arrivants va s’amplifier, sans commune mesure avec les années et décennies précédentes. En 1936, contradictions et antagonismes entre colons et autochtones provoquent une révolte sans précédent par son ampleur comme par sa durée. La révolte qui ne s’achèvera vraiment qu’en 1939 avec le début du conflit mondial, mettra à rude épreuve la tutelle britannique chargée du “maintien de l’ordre”. [1].

Pour Annemarie Jacir [2] :

C’est l’un des moments les plus marquants de notre histoire en tant que Palestiniens. Il pose les bases de tout, absolument tout ce qui suivra. On ne peut comprendre la Nakba, l’Intifada ou la situation actuelle sans comprendre comment le décor s’est installé à cette époque.’ 

Tourné en Jordanie et en Palestine, la fiction se déroule à Jérusalem et dans un village fictif, Al Basma où le premier âne que le spectateur découvre est appelé Balfour… La belle originalité du traitement de cette fiction se situe dans l’utilisation, dans son déroulé, de nombreuses images d’archive pour la plupart inédites. Colorisées, ces images sont montées de façon discrètes et intégrées habilement de manière à ce que le spectateur ne perçoive pas ou, à tout le moins, oublie le procédé…

En outre, Annemarie Jacir a pu compter sur un casting international assurant au film une ouverture sur tous les marchés. Ainsi, Jeremy Irons incarne le Haut Commissaire, Arthur Grenfell Wauchope, Commandant en Chef des forces britanniques de Palestine et de Transjordanie depuis 1931. Jeremy Irons rend très bien l’écoute et la prudence du Haut Commissaire qui lui vaudront d’être relevé de ses fonctions en 1938 pour manque de pugnacité dans la répression de la révolte… Outre Jeremy Irons, Hiam Abbass en matriarche qui refuse de quitter sa maison avec son époux est, comme à l’accoutumée, parfaite : les Britanniques finiront par faire exploser la maison avec ses occupants... Ou encore Liam Cunningham, héros de Game of Thrones ou protagoniste de The Wind That Shakes the Barley de Ken Loach (Le vent se lève- 2006).

À la fois de facture très classique mais très réussi, Palestine 36 constitue un rappel historique fort opportun : le conflit israélo-palestinien a commencé avec la mise en œuvre de la déclaration Balfour et, les Britanniques portent une responsabilité historique majeure. Suite aux troubles de 1936, le gouvernement britannique met en place une Commission royale pour la Palestine chargée de déterminer les causes de la révolte et de proposer des solutions. Car la situation l’exige. Pour la première fois, note le rapport, les troubles ne concernent plus que les Juifs mais constituent : "une rébellion ouverte des Arabes palestiniens, aidés par des Arabes d’autres pays, contre l’autorité mandataire britannique". Le Gouvernement britannique a publié, le 8 juillet 1937, le Rapport de la Commission spéciale. Pragmatique, la Commission note que "Arabes et Juifs, séparément, sont capables, les uns et les autres, de self-government ; réunis, ils en sont incapables, en raison de leur antagonisme". Dès lors, la partition s’impose [3]. Dirigée par Lord William Peel, la commission va préconiser, dans la troisième partie de son Rapport, la création de deux États : un État arabe et un État juif… La Grande Bretagne conservant l’administration des lieux saints.

Ce qu’il reste de nous

Ce qu’il reste de nous est une coproduction incluant l’Allemagne, Chypre, la Palestine, les Émirats Arabes Unis, la Jordanie et les USA. Et il fallait beaucoup de moyens pour réaliser cette fresque ambitieuse qui couvre l’histoire de la Palestine sur trois générations de la 1948 à nos jours soit de la Nakba à 2022, juste avant le pogrom perpétré par le Hamas et la nouvelle guerre qui s’en suivit.

Pour retracer l’histoire de la Palestine sur huit décennies, Cherien Dabis a nourri son récit de son histoire familiale. Ainsi, elle a choisi de dessiner une fresque historique à travers le parcours singulier d’une famille aisée [4]de Jaffa chassée de sa terre lors de la Nakba en 1948. Jusqu’à sa disparition, le patriarche, Sharif (Mohammad Bakri [5]) incarnera la mémoire douloureuse de cette terre perdue où il cultivait des oranges. Son fils dans la fiction (comme dans la vie), Salim, un enseignant dans les camps de réfugiés, est interprété par Saleh Bakri, sûrement un des plus célèbres acteurs palestiniens que les cinéphiles ont découvert, avec grand plaisir, dans La Visite de la Fanfare (Eran Kolirin- 2007), un film mémorable [6]. Saleh Bakri, un Palestinien mais né à Jaffa en 1977 soit en Israël… Enfin, il interprète un des rôles principaux de Palestine 36. Pour boucler, c’est à son frère Adam que revient le rôle de Sharif jeune. Quant à Cherien Dabis, elle incarne Hanan, l’épouse de Salim et la mère de Noor, le rôle central. Central car, digne et discrète, elle est le véritable pilier de la famille. Une incarnation très contemporaine : à la fois féministe et culs-bénits-compatible.

Sa réalisatrice, Cherien Dabis est née aux Etats-Unis d’un père palestinien et d’une mère jordanienne :
Lorsque les gens me demandent d’où je viens, cela reste encore aujourd’hui une question perturbante. J’ai hérité de mon père palestinien la douleur de ne pas avoir de nation donc d’identité, ni assez américaine, ni assez arabe.’ [7]

Interrogée sur la possibilité d’une paix durable, Cherien Dabis pose comme préalable la prise en compte des souffrances palestiniennes car ’Il n’y a pas de paix sans justice’ dit-elle.Ce qu’il reste de nouscontribuera assurément à faire connaître l’histoire douloureuse des Palestiniens. En ce sens, son film fait œuvre de paix.

Ce qu’il reste de nous bénéficie en outre de la notoriété de deux producteurs exécutifs : Javier Bardem et Mark Ruffaloqui interviennent dans les médias pour assurer la promotion du film et, en même temps, dénoncer la situation intolérable de la population civile à Gaza. Ils figurent en haut de l’affiche anglo-saxonne (Cf. plus haut !).

La Voix de Hind Rajab

Cet appui est sans commune mesure avec les soutiens dont bénéficie La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania. Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Rooney Mara (sa compagne, prix d’interprétation féminine pour le film Carol lors du Festival de Cannes 2015), Alfonso Cuarón, Jonathan Glazer, Dede Gardner et Jeremy Kleiner sont crédités au générique en tant que producteurs délégués. Ils se sont principalement employés à faire connaître le film bien au-delà du cercle des militants.’ Grâce à eux, le film a, par exemple, été projeté à Venise [8].

De gauche à droite,Joaquin Phoenix, Rooney Mara, la réalisatrice, Kaouther Ben Hania, Motaz Malhees et Clara Khoury, avec un portrait de la jeune Palestinienne Hind Rajab pour la projection du film, lors de la 82ᵉ Mostra de Venise,

Et effectivement, le film a été présenté, en avant-première mondiale, dans la compétition principale de la 82e Mostra de Venise le 3 septembre 2025. À l’issue de la projection, La Voix de Hind Rajab a été salué par une standing ovation de plus de 24 minutes par un public parmi lequel un grand nombre de spectateurs était en larmes. Au palmarès final, il n’a reçu "que" le Lion d’argent, mais cette "déception" a été compensée par le prix ARCA CinemaGiovani [9].

Depuis, La Voix de Hind Rajab passe de festival en festival et accroît sa moisson de prix : Prix du public au Festival de Saint-Sébastien, Grand prix au Festival de Gand, prix du jury au Festival de Chicago, prix du public au Festival de La Roche-sur-Yon… La liste n’est pas close car la carrière du film dans les festivals n’est pas encore achevée.

Cette réception unanime est à la mesure du sentiment d’impuissance généré par les images et les informations qui parviennent, presque quotidiennement, depuis la bande de Gaza aux téléspectateurs du monde entier. Et disons le d’emblée, ce sentiment bloque toute velléité de critique :

Juste et profondément humaniste, La Voix de Hind Rajab clôt tout débat sur la justification de la guerre, en fixant à jamais dans nos cœurs la petite voix de Hind, et ses appels au secours restés sans réponse, métaphore d’un peuple tout entier abandonné à son sort.’ [10]

Retour au film !

Après l’accueil critique et le succès public de son dernier opus, Les Filles d’Olfa, Kaouther Ben Hania s’empare d’un fait tragique : la mort d’Hind Rajab, une enfant palestinienne qui a marqué les consciences. En effet, le 29 janvier 2024, le Croissant-Rouge palestinien à Ramallah, en Cisjordanie occupée, reçoit un appel d’une petite fille coincée dans une voiture qui a essuyé les tirs de l’armée israélienne tuant tous les membres de sa famille. Hind Rajab appelle à l’aide. Avant d’intervenir, le Croissant-Rouge doit négocier, via la Croix-Rouge, la sécurisation de son ambulance qui ne se trouve qu’à 8 minutes de la station service d’où appelle Hind. Pendant les heures qui suivent, les employés présents à Ramallah vont se démener pour tenter de sauver l’enfant. Et nous le savons : en vain !

Kaouther Ben Hania construit tout son film autour de l’enregistrement des appels de Hind Rajab sans quitter les locaux (décors élaborés en Tunisie) du Croissant-Rouge : un huis-clos oppressant. Elle alterne ainsi la reconstitution fictionnelle de cette journée terrible avec les véritables enregistrements de la victime. À la fin du film, Kaouther Ben Hania insère également des enregistrements vidéo effectués avec les téléphones des membres du Croissant-Rouge. Après un moment de flottement, le spectateur peut alors mesurer le degré de ressemblance entre les acteurs et les vrais protagonistes. La fiction obtient un supplément d’authenticité.

Pour le porte-parole de la Croix-Rouge Française, Frédéric Joli :
C’est probablement un des plus beaux films que l’on puisse voir qui parle du principe d’humanité. Cette enfant est véritablement la voix de toutes les victimes dans les conflits armés. [11]

Par le dispositif mis en place, Kaouther Ben Hania assigne aux spectateurs une position d’impuissance redoublée : ils assistent confortablement installés dans leur fauteuil à l’incapacité des employés du Croissant-Rouge à porter secours à une enfant qui appelle à l’aide. En ce sens, le film est à la limite du supportable et, en même temps, il rappelle à tous les spectateurs leur renoncement à agir contre cette guerre et partant leur complicité avec les crimes commis, a-minima, par non-assistance à enfant en danger de mort.

Dès lors, le spectateur qui ne supporte pas cette situation a toujours la possibilité de fermer les yeux et de se boucher les oreilles ou, plus radicalement, de quitter la salle. Ou encore, il peut rompre avec le procès d’identification et opter pour une distance protectrice (pas forcément consciemment !). C’est ce que fait Etienne Sorin, critique cinéma pour Le Figaro qui intitule son article :’Les trémolos de Kaouther Ben Hania’ qu’il débute par ’Et le pathos l’emporteet le conclue par’la martyrologie tire larmes que Kaouther Ben Hania déroule, imperturbable [12]. Il est bien seul : les autres médias ont rejoint le cœur des laudateurs même si quelques réserves discrètes peuvent apparaître notamment sur le traitement du huis-clos. La photo de la petite victime brandie par Omar (Motaz Malhees) dans le film ou par l’acteur à Venise (Cf. la photo plus haut) délégitime toute réserve.

À l’issue de la projection des onze films en compétition au Festival du Film d’Histoire de Pessac, il ne fallait pas être grand clerc pour prédire que le palmarès comporterait au moins un de ces trois films sur le drame palestinien. En comparaison, les huit autres films semblaient moins nécessaires, futiles même pour certains… C’est donc sans surprise que le Prix du Jury Professionnel a été attribué à La Voix de Hind Rajab. Quant au Prix du Public (le moins susceptible de manipulation), il est revenu à Ce qu’il reste de nous.

Mato-Topé