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8 - Passage de la déroute
Water l’eau en mer

Une semaine après le départ de ses parents en compagnie de ses amis, Jean-Lô affronta seul la vente des anlains (poulains d’un an) de Moustiers qui s’annonçait triste et médiocre cette année en raison des restrictions, mais surtout des lourdes réquisitions dans les haras du duché. La gloire de l’Église et de la Couronne dévorait la race équine comme la gent humaine. Jean-Lô ne put présenter que des poulains de seconde qualité, et encore à des prix invraisemblables. Les maquignons des Flandres et de Germanie boudèrent la foire de Moustiers. Les Grands-bretons s’abstenaient par prudence depuis deux ans. Les plus petits haras ne se déplacèrent pas, faute de montures à vendre. Cette année Moustiers affichait une fébrilité factice. La foule, d’ordinaire joyeuse et dépensière, circulait entre les stands des écuries en parlant à voix basse. La présence d’une maréchaussée particulièrement nombreuse et vigilante n’encourageait pas les discutions et le papotage sur les préoccupations du moment.

Jean-Lô, aidé par quelques palefreniers du haras, tentait d’attirer le chaland. Les rares marchandages sérieux concernèrent l’achat de cobs. Les trotteurs de Bellou si renommés, attirèrent comme tous les ans les amateurs de courses et de chevaux racés, mais les acheteurs se plaignirent de la conjoncture en termes évasifs.

— A c’t’heu, faut pas être mouogeard (dépensier).
— L’annaée s’y est pas adouanée pour mouagi sen fam.
Après le repas de midi, pris chez Flaubert, Jean-Lô regagna le stand du haras de Bellou d’un pas nonchalant. Le chef des palefreniers l’appela.
— Monsieur Jean-Lô, nous avons un client qui regarde les chevaux depuis une heure, mais je ne le comprends pas ce qu’il veut.
Jean-Lô se dirigea vers un petit homme trapu, vêtu d’étranges culottes moulantes, d’une chemise en tissu lustré et surtout d’une veste en peau à poils longs, qui tournait autour d’un percheron pommelé.
— Voulez-vous des renseignements, Monsieur ? Demanda-t-il lentement.
— Ah ! qué si, ié voue savoir, quelle race est-il ce monstre ? demanda l’homme au teint olivâtre et aux yeux noirs brillants.

— C’est un percheron diligencier destiné à la monte ou l’attelage voiturier. il est très endurant. Celui d’à côté est un percheron de trait. Vous voyez que ses membres sont plus robustes. Il sert aux gros travaux agricoles ou au débardage du bois en forêt.

— Je n’ai jamais vu de chevaux aussi énormes dans mon païsse, dit-il.

— A notre connaissance, Auge a toujours été une région de tradition équestre. Même avant la Destruction, si l’on en croit certaines archives, précisa Jean-Lô.

— Dans les pays du Sud, la reconquête du cheval ne date que de deux siècles, dit l’étranger.

— Je serais heureux de vous faire visiter le haras de Bellou.
— Qué ié souis plein de ravissement !

Jean-Lô prévint son adjoint et il lui laissa la charge de ramener les chevaux. L’étranger partit chercher sa monture. Il revint avec une jument blanche aux membres fins, qu’il présenta comme une camarguaise et un autre cheval plus trapu qui lui servait de cheval de bât, de race Mérens. Le jeune Belloutin offrit une moque de bière à l’étranger avant de partir. Chemin faisant, l’homme se présenta comme le maître des Écuries des Guildes de Refuge. Il se prénommait Diégo et était originaire d’un pays au sud des montagnes Pyrénées. Arrivés, au haras, Jean-Lô lui fit faire une visite complète de Bellou. Diégo accepta son invitation à passer la nuit dans le domaine. Prévenue, Flo fit honneur à sa réputation. À la fin du repas, pris dans le grand salon du manoir, Diégo interrogea longuement son hôte.

— Votre pays est magnifique, mais je sens une inquiétude dans la population. Ma connaissance limitée de votre langue, mais surtout votre accent, ne me permet pas de comprendre vraiment la situation, dit-il.

— Depuis vingt ans, mon pays est aux mains d’un duc et d’une religion perverse qui mènent une guerre incessante contre ses voisins. Maintenant, le duché s’étend de la pointe Bretagne et au grand fleuve Loire que vous avait traversé. Actuellement, les troupes ducales tentent d’envahir une île que nous appelons Grande-Bretagne. C’est pourquoi le haras est presque vide, car beaucoup de nos chevaux ont été réquisitionnés.
— Le sud est en paix avec ses voisins, je n’ai pas l’habitude de voir autant de militaires et d’hommes en noir.
— Hélas, la situation devient très tendue.

Les deux hommes discutèrent une partie de la nuit. À son tour, Jean-Lô questionna l’étranger sur Refuge, qui lui parut être une destination possible en cas de catastrophe. Le lendemain matin, Jean-Lô fit une démonstration de sa science équestre, qu’il termina par une course de trot attelé. Diégo fut émerveillé des connaissances du jeune homme et l’invita à venir à Refuge où ses talents seraient très appréciés. L’étranger repartit enchanté de sa visite. Jean-Lô, songeur, regarda l’étranger s’éloigner en direction des forêts du Perche.

En l’absence de ses parents et de ses amis, Bellou avait perdu son âme. Jean-Lô assumait sans joie ses fonctions et partageait avec Flo ses inquiétudes. Marie-Jeanne et Robby rentrèrent les premiers fatigués, mais murés dans un silence pesant. Une routine sans joie s’installa jusqu’au retour de Victor et de ses compagnons. Les premiers signes de l’issue de la bataille en cours arrivèrent les jours suivants. Les marchés de toutes les bourgades du Grand-duché virent une présence accrue et agressive des forces de la maréchaussée. Les curés des paroisses d’Auge, du Bessin et du Perche, qui composaient le cœur du royaume, furent convoqués à Lisieux. Le pape leur dicta des instructions draconiennes. Les premières représailles ne tardèrent pas. La circulation des personnes comme des marchandises fut soumise à de nouvelles restrictions sévères. Lors des offices dominicaux, les prêches insistèrent sur l’obéissance et les devoirs des paroissiens. À Bellou, l’angoisse monta d’un cran. Marie-Jeanne tenta de rassurer son monde :

— Si le débarquement en Grande-Bretagne avait réussi, la liesse serait perceptible, disait-elle avec raison.

— Mais nous n’avons aucune nouvelle de Victor et de ses alliés, s’inquiéta Jean-Lô.

— En cas de victoire de la Résistance, il était prévu de geler toutes les communications par mesure de sécurité. En cas d’échec, un message de dispersion générale devait parvenir à tous les relais. Nous n’avons rien reçu, il est impossible que tous les pigeons aient été interceptés, précisa Marie-Jeanne.

Jean-Lô évoqua alors sa rencontre avec Diégo et les possibilités de fuite vers Refuge. Marie-Jeanne lui demanda de commencer les préparatifs dans la plus grande discrétion en raison du retour du chapelain d’une humeur de chien enragé.

Trois jours plus tard, un convoi arriva à Bellou. Victor descendit de cheval titubant de fatigue et les traits tirés. Grelottant de fièvre, Pierre Minquier avait du mal à rester debout. La présence du chapelain empêcha toute explication. Jean-Lô s’occupa des chevaux fourbus et du rangement du matériel. Victor et ses acolytes dinèrent, puis ils se couchèrent. Marie-Jeanne s’ingénia à trouver une mission qui éloignerait le mouchard du pape. Le lendemain, le chapelain partit pour Lisieux remettre à Sa Sainteté une missive urgente du comte au pape concernant les travaux de reconstruction du Mont-Saint-Michel.

Le salon de Bellou accueillit les principaux membres du réseau, à l’exception de Louis Delahaie réfugié chez les Grands-bretons. Victor commença son récit :

— Mes amis, nous avons arrêté et mis en déroute la flotte ducale ; le prix à payer fut exorbitant et les conséquences risquent d’être imprévisibles et redoutables. L’annonce officielle ne devrait pas tarder. J’aimerais que Marie-Jeanne raconte son séjour dans le Bessin afin que nous puissions appréhender toutes les difficultés qui nous attendent.

— Comme prévu, nous sommes partis recruter les dames de compagnie de la duchesse. Chaque visite nous a permis de rencontrer les membres du réseau et de les alerter. Les ordres de réquisition des bateaux et des marins arrivèrent après nous. Peu de marins purent fuir à temps. Les autres se résignèrent à suivre les ordres. Les marins hauturiers, habitués aux grands navires, furent incorporés et mutés dans les escadres en formation entre Port-en-Bessin (Honfleur étant trop exposé) et Granville. Les membres de la Résistance reçurent l’ordre de retarder et de saboter au mieux le déploiement en cours. Les femmes des marins remplacèrent leurs époux à la pêche, leur seule source de subsistance. La colère grondait dans les chaumières. Mais un calme relatif s’installa sous la surveillance attentive des troupes en attente d’embarquement.

Une fois l’escadre en mer, nous avons achevé notre recrutement et nous nous sommes rendus à la résidence de la duchesse. Le manoir grouillait de mercenaires et de soutanes. La duchesse s’occupait de son fils toujours souffreteux depuis sa fièvre étrange. De retour à Bellou, nous vous attendions avec angoisse.

— Les marins du Bessin ont été merveilleux, mais ils ont payé un lourd tribut à la victoire, commença Victor. Après avoir livré les chevaux au Mont-Saint-Michel, j’ai rejoint Pierre aux Salines. La concentration des troupes dans le port de Granville m’a obligé à faire un large détour. Émile Bréhal avait commencé l’hébergement des marins bretons et de ceux d’outre-Manche, arrivés en renfort. Les dunes, jadis désertes, abritaient de nouveaux troglotats destinés à cacher les barques des arrivants. Très vite, il fallut les dissimuler dans les dunes au-delà de Blainville, car le nombre croissant de marins bretons fuyant la mobilisation ne cessait d’augmenter. Les chars à voile de Robby sillonnaient les plages pour transporter les vivres et les messages. La fabrication des armes, de radeaux et de matériel occupait tout le monde. Les femmes de Salines, aidées par les Blainvillaises, assuraient la pêche quotidienne. Les rares patrouilles ducales ne soupçonnèrent pas nos préparatifs. Ma nièce Justine et quelques Saliniennes occupaient le village des Blainvillais à Chausey, afin de repérer le départ de l’armada du port de Granville, où se préparait le difficile embarquement de toute la cavalerie ducale et de son équipement. L’attente éprouva nos nerfs.

Les exercices nocturnes en mer permirent de maintenir l’énergie et de canaliser l’anxiété générale. Granville étant ville interdite, nous ne pouvions pas, sans prendre de risques inutiles, obtenir d’informations sur l’avancement des préparatifs. Un pigeon nous avertit finalement du départ de l’escadre du Bessin. Un marin affecté au navire amiral du duc réussit à passer un message par l’intermédiaire de son frère ecclésiastique qui nous indiqua le lieu de rassemblement des deux flottes au large de Jersey. Coupesarte s’était réservé une issue de secours en cas de gros temps.

Le message codé en provenance de Chausey : « La mouette est partie. Goéland suit » nous parvint en fin d’après-midi. La seconde partie du message signifiait que Justine et ses amies prenaient la mer dans le sillage de l’escadre lourdement chargée et qu’elles tenteraient de nous confirmer la direction, la vitesse et l’état de la mer avant de regagner la côte. Le branle-bas de combat déclenché, les chars à voiles et les pigeons portèrent l’ordre de mise à l’eau. Deux heures plus tard, à la nuit tombante, trois cents bateaux, de la barque aux bisquines à trois mâts, se lancèrent à l’assaut des vagues de la marée montante. Un fort vent de noroît soufflait. En pleine mer, le vent forcit encore. Les petites embarcations, lourdement chargées, prirent des ris (diminuer leur voilure). Par prudence, chaque bateau allié avait à son bord un marin du Cotentin qui connaissait parfaitement les courants et la renverse lors du changement de marée. En pleine nuit, sans cette maîtrise de la mer, les repères étaient incertains. Les embarcations de la Résistance se répartissaient l’espace entre les îles en position d’attente. Les mâts furent rabattus afin que les vigies de l’escadre ne puissent pas apercevoir la flottille. La mer agitée malmena les équipages, qui conservèrent un peu de manœuvrabilité grâce à l’aviron. Une longue attente pénible commença. Vers le milieu de la nuit, la brume se dissipa, améliorant la visibilité, mais augmentant également le risque d’être repéré. Vers trois heures du matin, les bateaux de surveillance dispersés autour de la flottille des résistants donnèrent l’alerte. L’armada en provenance de Granville. Celle du Bessin ne devrait plus tarder. Aussitôt les équipages remirent la mâture en place. Les voiles prirent le vent et chaque esquif se positionna selon le dispositif longuement répété.

La flottille se divisa en deux. L’une se dirigea vers Granville, l’autre attendit l’arrivée des navires en provenance du Bessin.
Victor but un peu d’eau. Personne ne prit la parole.
— À partir de maintenant, c’est Pierre Minquier qui serait le mieux placé pour raconter la suite. En effet, il dirigea avec Émile Bréhat l’assaut des navires de la cavalerie. Je reprends ses propos ainsi que les témoignages des rares marins survivants. Dans un silence presque parfait les petites embarcations se dirigèrent vers le sud. Les marins préparaient leurs armes et ils mirent à l’eau les radeaux chargés de leur piège mortel, qui nécessitaient d’aborder l’ennemi par l’arrière pour bénéficier des courants et de l’effet de surprise, indispensable à la réussite de l’opération.

A l’approche des navires ducaux, les résistants laissèrent les radeaux suivre le courant au bout de leur cordage. Chaque radeau portait solidement amarrés des barils d’essence de térébenthine, d’alcool et d’huile, qu’un dispositif à retardement devait enflammer lors du choc contre la coque des navires ennemis. La précision et le minutage étaient la clé de la réussite, malgré les aléas de la mer agitée. Les navires ducaux, lourdement chargés, peinaient à réduire leur roulis dans le courant. Les hennissements des chevaux, affolés par l’inclinaison et les mouvements désordonnés des bateaux, dissimulaient les bruits éventuels des assaillants. Le premier radeau s’embrasa au contact du navire de queue du convoi. Quelques secondes plus tard, l’explosion des vapeurs d’essence projeta sur la coque et sur le pont un mélange huileux qui enflamma les cordages et les voiles. À coups de cornes de brume, l’alerte générale retentit. Les capitaines de l’armada décidèrent de louvoyer, ce qui créa la panique dans les cales où s’entassaient les chevaux. Plusieurs radeaux explosèrent. Par chance, l’un d’entre eux mit le feu à du fourrage et à du matériel entreposé sur le pont d’un bâtiment.

La mer se mit à refléter les flammes grandissantes. Beaucoup de radeaux n’atteignirent pas les cibles mouvantes. Mais, une fois la panique et la désorganisation suffisantes, les barques des résistants s’approchèrent à portée de tir des arbalètes. Des traits enflammés mirent d’abord le feu aux voiles des navires épargnés. L’armada éventée commença à dériver dans le courant qui la rabattait dangereusement vers les côtes. Le feu finit d’effrayer les chevaux. Les équipages durent alors se consacrer à la surveillance des montures, qui menaçaient de rompre leur licou. Subitement, un navire se mit à gîter, puis il prit l’eau. Des chevaux rompirent leurs attaches, dans un concert de cris et de hennissements ; il coula avec une rapidité effrayante. La débandade se généralisa. Plusieurs navires coulèrent rapidement, les autres partirent à la dérive dans le courant. Nous apprendrons plus tard que seuls trois bateaux avaient réussi à regagner Granville après une escale à Jersey. Toute la cavalerie d’invasion périt en mer. Une victoire amère, car les chevaux perdus représentaient une richesse, une force de travail qui allaient manquer cruellement dans les mois et les années à venir. Auge s’affaiblissait en sombrant.

Pierre et Émile hissèrent le pavillon de rassemblement. La quasi-totalité des embarcations de la Résistance répondirent à l’appel. Toutes voiles dehors, elles se dirigèrent vers l’autre bataille qui se livrait au nord. Lorsqu’ils arrivèrent au large du village de Carteret, un chaos indescriptible les attendait. La seconde bataille, comme nous nous en doutions, s’avérait plus difficile, car l’escadre du nord se composait essentiellement de navires de guerre barrés par des marins hauturiers expérimentés. De plus, ils transportaient des troupes bien entraînées et disciplinées. Les vigies ducales donnèrent l’alerte rapidement et l’effet de surprise ne joua pas complètement. Les résistants utilisèrent de petites catapultes installées sur leurs bancs de rames. Des voilures prirent feu mettant ainsi en panne un certain nombre de vaisseaux de l’armada. Les capitaines du duc réagirent avec sang-froid et discipline. Le trois-mâts amiral, sur lequel se trouvaient le duc, son fils aîné et les principaux officiers de l’armée d’invasion, fut rapidement entouré de navires de protection tandis que les autres se lancèrent à l’assaut des petits esquifs de la Résistance. Un ballet nautique de grande envergure se déroulait sur la mer agitée. La manœuvrabilité des légères embarcations permit d’éviter les tentatives d’éperonnage, mais le déluge de projectiles lancés par les troupes embarquées fit de nombreuses victimes. L’arrivée des renforts de la petite flotte de la Résistance évita un désastre. Telles des taons, les barques se lancèrent aussitôt à l’assaut des géants des mers. Beaucoup de nos marins moururent criblés de flèches. Plusieurs de nos barques parvinrent à incendier les voilures ennemies, ce qui rééquilibra la bataille. Au lever du jour, le spectacle ressemblait à celui des grandes batailles navales du XVIIe ou XVIIIe siècle, peintes par les artistes de ces époques lointaines. Sur la mer agitée flottaient des débris auxquels s’accrochaient des marins très souvent blessés. Pierre et Émile se jetèrent dans la bataille, suivis par des Grands-bretons emportés par une rage héroïque. Les derniers radeaux furent largués. Les frêles barques harcelèrent les énormes nefs de guerre. Une mutinerie orchestrée par les marins d’Ouistreham ajouta une confusion incroyable. Les mutins parvinrent à prendre la barre du navire qu’ils lancèrent toutes voiles dehors à l’abordage d’un vaisseau en flammes. L’éperonnage échoua, mais le feu se propagea à leur voilure, immobilisant et neutralisant ainsi une puissante unité navale ducale. Pierre, à la tête de plusieurs équipages, pénétra dans le pré-carré du vaisseau-amiral. Au prix de pertes effroyables, ils incendièrent en partie la voilure ennemie.

Certains marins grands-bretons précipitèrent, sans espoir de retour, leur barque contre les gouvernails des navires ennemis. Aucune de ces embarcations ne survécut à ces actes de bravoure. Les marins les plus chanceux furent repêchés par les autres bateaux de la Résistance venus en renfort. Pierre fut l’un des rares survivants. Sa baignade dans les eaux glaciales est la cause de son état actuel. Émile Bréhat périt lors cet assaut incroyable. L’invincible armada de Coupesarte se débanda. Les survivants de la Résistance quittèrent les eaux de la bataille, puis ils prirent la direction des côtes sans être poursuivis. Une coalition de marins fiers et décidés avait infligé une défaite inespérée, rendant l’invasion impossible.

Des pigeons nous avertirent de l’issue des combats. À partir de Salines, j’ai envoyé les chars à voile patrouiller le long des côtes. Pendant deux jours, nous avons pu récupérer les survivants épuisés et grelottants. La plupart des blessés sont morts avant d’atteindre les plages. Nous les avons enterrés dans les dunes afin de ne pas alerter le clergé papiste. La joie de la victoire ne cachait pas la douleur et la tristesse causées par la mort de parents, d’amis et de camarades de combat. Pierre Minquier revint délirant de fièvre. Nous l’avons ramené, avec d’autres marins dans le même état que lui, à Salines sur un char par une nuit venteuse. Le troisième jour, la mer ne rejetait sur le sable que des cadavres, déjà partiellement dévorés par les crabes. Le triste bilan de notre douloureuse victoire se solde par : au moins cinq cents morts ou disparus dans les rangs de la Résistance, la destruction des flottilles de pêche du Cotentin et de Nord-Bretagne. Nous estimons que toute l’escadre de Granville a coulé ou a été gravement endommagée dans la bataille. La cavalerie lourde et l’intendance sombrèrent dans les flots. L’escadre du Bessin a, pour sa part, perdu la moitié de ses vaisseaux à trois ou quatre mâts.

On peut dire que la marine du Grand-Duché de l’Ouest est hors de combat pour de longues années. Le duc et son fils semblent saufs. Après une escale à Jersey, les navires survivants reprirent la mer à destination de leurs ports d’attache en Auge et dans le Bessin. Nous avons décidé d’appeler la partie de la mer située entre les îles et le Cotentin le " Passage de la Déroute".
Très vite, nous avons tenu conseil dans le grand troglotat de Salines. Nous avons décidé de disperser les marins et leurs familles afin d’éviter les représailles ducales qui ne tarderaient pas. Certains partirent en exil avec les rescapés grands-bretons. Les autres choisirent l’exode dans leur famille. En quelques heures, a côte ouest du Cotentin était devenue, un désert de dunes parsemé de tombes anonymes. Les survivants de la famille Bréhat suivirent Justine dans son voyage. »
Victor, la voix brisée par la douleur, cessa son récit. Son auditoire resta silencieux. Marie-Jeanne reprit la parole une fois son émotion contenue.

— Vingt ans de luttes clandestines, une bataille navale gagnée, certes nous pouvons être fiers de notre mouvement, malgré nos larmes. Mais le combat n’est pas fini. La répression commence, nous devons nous ressaisir et faire face à nos responsabilités.

Un long débat s’engagea dans l’atmosphère pesante du manoir, cœur stratégique de la Résistance. Devant l’évidence des forces amoindries du mouvement et de l’impossibilité de lutter militairement contre le sabre et le goupillon, les chefs de la Résistance décidèrent, la mort dans l’âme, de suspendre les activités clandestines afin de préserver la vie des réfractaires et de maintenir un embryon de réseau. La défaite finale du duc nécessiterait l’aide extérieure d’une vaste coalition des forces de tous les pays concernés par l’impérialisme ducal. Les pigeons et les messagers partirent le jour même dans toutes les directions. En deux jours la Résistance s’enfonça dans une clandestinité encore plus profonde, comme une épine dans la chair de Coupesarte.