Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Sacré-Cœur comme symptôme

Sacré-Cœur, son règne n’a pas de fin est un docu-fiction de long-métrage à petit budget (environ 800 000 €) réalisé par Sabrina et Steven Gunnell. Le film alterne séquences de fiction et des entretiens avec des personnes impliquées dans le culte du Sacré-Cœur. La fiction reconstitue principalement les moments forts de la vie de Marguerite-Marie Alacoque, une religieuse ayant eu des visions entre 1673 et 1675 mais va mettre également en images la crucifixion (sans les deux larrons : manque de moyen sans doute…). Au cours de ces visions, le Christ lui aurait confié "la dévotion à son Cœur brûlant d’amour pour l’humanité". Béatifiée le 18 septembre 1864 puis canonisée le 13 mai 1920, la religieuse est depuis l’objet d’un culte. Les entretiens de la partie documentaire portent sur l’actualité du message incarnée par cette "sainte". Interviews de clercs comme l’abbé Matthieu Raffray, proche des milieux catholiques identitaires ou Étienne Kern, le recteur du sanctuaire de Paray-le-Monial où Marguerite-Marie Alacoque est enterrée, et de laïcs comme Louis Bouffard, un étudiant en droit atteint de myopathie de Duchenne, porte-parole des Associations familiales catholiques pour le débat sur la fin de vie depuis mai 2024. Tous témoignent de leur foi éclairée, renforcée par le Sacré-Cœur.

Spécialisée dans la vente de films chrétiens et catholiques, la société SAJE qui le distribue n’a eu accès, à sa sortie le 1er octobre, qu’à une petite combinaison de salles de cinéma ; par ailleurs, il n’a pu obtenir des exploitants qu’un nombre restreint de séances. C’est le lot commun des petits distributeurs [1] qui ne sont pas en mesure de jouer le rapport de force avec l’exploitation. Par ailleurs, cette exposition restreinte correspondait bien au cœur de cible de son public potentiel : les messalisants. Ceux qui assistent à la messe une fois par semaine ne représentent que 3 ou 4% des Français qui se déclarent catholiques dans une société largement sécularisée : dans une étude de l’Ifop publiée le 2 juin 2025, À la question Croyez-vous en Dieu ?, 59 % des personnes interrogées répondent non.

"On s’attendait à faire 20 000 entrées" note Hubert de Torcy, le fondateur de SAJE, membre, par ailleurs, de la communauté de l’Emmanuel [2]. Or Sacré-Cœur a déjoué tous les pronostics en se classant 4ème des sorties de la semaine avec seulement 155 salles proposant en moyenne seulement deux séances hebdomadaires. Dès la semaine suivante, le film était présent dans 223 cinémas. Un mois après sa sortie, Sacré-Cœur avait dépassé la barre des 300 000 entrées. Et après six semaines d’exploitation, il cumule plus de 400 000 entrées. Certes la combinaison de salles a été ouverte et l’exposition nettement améliorée, mais Sacré-Cœur affiche un ratio nombre de spectateurs par séance vraiment époustouflant. Et cela dans une conjoncture extrêmement morose pour la fréquentation des salles de cinéma :
"2025 accuse un nouveau décrochage historique : un million d’entrées perdues par semaine sur les huit premiers mois par rapport à 2019. La prévision annuelle avoisine les 155 millions, soit, au minimum, − 20 % par rapport à l’avant-Covid-19." [3]

Or, il est difficile, voire impossible d’attribuer ce succès aux qualités esthétiques du film. Les témoignages des clercs comme des laïcs sont filmés avec une extrême platitude. Quant aux reconstitutions des visions de la sainte et de la crucifixion, elles atteignent un tel degré de kitsch que La Passion du Christ de Mel Gibson (2004) pourrait passer pour un film néo-réaliste… La mise en images de sa plus célèbre vision au cours de laquelle Jésus lui aurait montré puis confié son cœur brulant atteint les sommets du pompiérisme. L’affiche donne une image conforme à l’esthétique du film :

Si bien qu’on ne peut que partager l’avis de Michel Guerrin, Rédacteur en chef au journal Le Monde :
"On a trouvé le film pénible, en raison, c’est peu de le dire, d’un manque de distance par rapport au sujet. Le propos est illuminé, proche du prospectus pour un aller simple au paradis, attisé par des miracles aussi limpides que ceux de super-héros dans un film Marvel. Autant dire qu’on est loin du chef-d’œuvre de Pasolini L’Evangile selon saint Matthieu (1964)."

Michel Guerrin intervient pour attribuer ce succès aux attaques de la "gauche culturelle" qui "ne comprend pas qu’en voulant tuer le film catholique “Sacré-Cœur” elle le soutient" [4]. Et il est vrai que le film n’a bénéficié d’une large couverture médiatique qu’à partir du moment où il a suscité une polémique autour des entraves à sa diffusion au nom des principes de la laïcité. Couverture médiatique assurée par les médias de l’oligarque Bolloré dont plusieurs sont partenaires du film [5]

Le premier accro est survenu quand la régie publicitaire de la SNCF et de la RATP, Mediatransports, a refusé de participer à la campagne d’affichage jugée, selon elle, "confessionnelle et prosélyte". Accro bientôt amplifié par la décision du maire de Marseille, Benoît Payan d’annuler la projection du film au château de la Buzine, géré en régie municipale, en invoquant la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Saisi par les réalisateurs et Stéphane Ravier, sénateur proche du RN, le juge des référés a donné raison aux réalisateurs et a enjoint d’autoriser la diffusion du film Sacré-Cœur : "Une décision qui devrait faire sourire la Bonne Mère" [6].

Enfin, ce fut au tour de Ciné 32 de susciter la polémique. Fondée en 1978 par Alain Bouffartigue, l’association gère en propre ses sept écrans et ses 940 fauteuils à Auch ainsi que ses dix salles réparties sur neuf communes du département. Elle assure également la programmation et l’animation des huit salles sur cinq communes dont le département est le propriétaire. Une situation unique en France : le département s’est porté acquéreur des petites salles rurales menacées de fermeture au moment de la crise des années 80 et en a confié la gestion à une association issue de la Ligue de l’Enseignement et de sa Fédération des Œuvres Laïques… Fidèle à ses racines, Ciné 32 ne pouvait s’associer à la diffusion d’un film ouvertement "catho-tradi" mais a fait l’erreur tactique d’expliquer en interne sa décision et cela par courriel. Ce courriel annonçait que l’association ne "travaillera pas avec ce distributeur", le distributeur de "Sacré-Cœur" car "il s’agit d’un film d’extrême droite uniquement chroniqué par des médias du même bord et des sites catholiques intégristes". Evidemment, le courriel a "fuité" et les réactions outragées n’ont pas tardé : "Censure", "christianophobie"… Et cela même si le message précisait cependant : "Vous êtes toutefois libres de le programmer mais ce sera sans nous et cela n’apparaîtra pas dans notre programme".

Erreur tactique car le nombre élevé de films (744 films inédits en 2024 soit plus de 14 par semaine) qui sortent chaque semaine oblige les programmateurs de tous les écrans à faire des choix dictés par la connaissance de leur public et leur relation avec les distributeurs. Habituellement, ils n’ont pas à expliquer ni, encore moins, à justifier leurs choix. Si Ciné 32 l’a fait, c’est que le sujet était déjà sensible. Et de fait, la polémique a amplifié le bouche-à-oreille et la mobilisation des catholiques les plus investis :
"Affiches à l’entrée des églises, diffusion des horaires des séances sur WhatsApp, verre avec des fidèles pour parler du film… Le père Jean-Marc Pimpaneau, curé de l’église Saint-Louis d’Antin à Paris, a œuvré pour la diffusion du docu-fiction. "J’ai senti que c’était ma mission de le promouvoir", explique le religieux, qui a aussi obtenu du cinéma situé à 200 mètres de son église que de nouvelles séances soient programmées." [7]

L’extrême droite a évidemment exploité cette opportunité. Dès le 09 octobre à l’issue de la première semaine d’exploitation Boulevard Voltaire se réjouit du succès du film suite à "Une promo assurée par la RATP et la SNCF" alors même que les " films woke font un bide" [8].

Le film est devenu ainsi un marqueur identitaire et un symptôme de la segmentation à l’œuvre dans nos sociétés. Segmentation qui se manifeste dans la réception du film. Pour Étienne Kern : "Ce film a des qualités artistiques bien supérieures aux documentaires que l’on produit habituellement dans le monde catholique [9]. Montage, constitution, bande-son, images… Tout le travail de réalisation donne un produit de bonne qualité." [10] D’évidence, nous n’avons pas vu le même film.

Segmentation également dans le rapport au film : aller le voir devient un acte militant, d’affirmation publique de sa foi. Les exploitants qui ne le programment pas sont vertement accusés de censure. À Biarritz, Le Royal dispose, en façade, d’un panneau électronique permettant d’afficher six films. En raison du petit nombre de séances prévues, Le Sacré-Cœur n’a pas fait partie de la sélection : des spectateurs mécontents ont dénoncé cette "censure" avec virulence…

En revanche, nous pouvons suivre Étienne Kern lorsqu’il soutient que : "Dans un contexte aussi anxiogène que le nôtre aujourd’hui, avoir le rappel d’un message de paix, d’amour et de transformation de la vie, ça touche les cœurs, parce que les gens en ont besoin." [11]

Segmentation enfin dans les réponses apportées à la crise du sens : "C’est le Sacré Cœur revu par les communautés charismatiques. Au-delà de la polémique qui lui a permis de faire le buzz, le succès inattendu du film montre que dans nos sociétés postchrétiennes, le religieux reste vivant." [12] Si nous reprenons les pourcentages de l’IFOP déjà cités (À la question Croyez-vous en Dieu ?, 59 % répondent non), il est impératif de questionner ce religieux qui reste vivant

Mato-Topé