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7 - Retour et calme avant la tempête.
Le voile se lève.

Le retour vers Salines prit plus de temps en raison d’un chargement copieux d’huîtres blainvillaises, ces perles du Cotentin. La veille au soir, Flo se surpassa, après une dégustation au couteau, elle servit un velouté d’huîtres d’une finesse rare, suivi de tourtes aux huîtres et aux crabes dignes de la haute gastronomie.

Le lendemain matin, dans la grisaille, les Augeois reprirent le chemin de Bellou. Les adieux furent tristes. Jean-Lô vécut son premier drame de la séparation avec dignité. Les deux garçons partagèrent le siège du conducteur avec Marie-Jeanne qui respecta leur silence avec philosophie tout en faisant mentalement le bilan de cette longue escapade.

— Dites donc, les garçons, les mouettes sont plus bavardes que vous. Les huîtres passent mal ? ironisa-t-elle.

— …

— La punition ne vous a pas plu ? insista-t-elle.

— C’est maintenant la punition. Sans Justine, je suis vide comme une coquille d’huître gobée par Robby. Y reste plus rin de rin, avoua l’amoureux.

— Tu pourras lui écrire et l’inviter à Bellou.

— Ce n’est pas pareil d’écrire, on ne peut ni embrasser ni toucher.

— Ah ! Crois-tu que tu aurais embrassé et caressé sous l’œil chafouin du chapelain ? demanda-t-elle.

— Ben sûr que non, reconnut Jean-Lô.

— Alors, tu vois qu’il faut profiter des bons moments de la vie comme ils viennent, sans bouder son plaisir. Nous ne savons jamais quelles surprises elle nous réserve, crois-moi, dit-elle.

— Toi, ce n’est pas pareil, tu n’es pas amoureuse, s’emporta-t-il.

— Jean-Lô, tu n’es pas digne d’être le fils de ton père et de mon amie Colombe, s’emporta-t-elle. Quel est mon nom de famille ?

— Delahaie. Pourquoi ?

— Delahaie-Abertywynn. Tu devrais le savoir. Mon mari et mon père sont morts noyés lors du naufrage de leur bateau. Je suis toujours amoureuse de lui, mon garçon. Un vrai amour ne s’oublie pas. Ni la distance, ni même la mort ne changent rien. C’est ce qui fait la différence entre un sentiment et une sensation.

— J’avais oublié, Marie-Jeanne. Je m’excuse, mais c’est vraiment triste de partir.

— Et toi, Jean-Jacques, les crabes ont mangé ta langue ?

— Non, mais je regrette de partir, car nos promenades avec le père Farham étaient passionnantes. Je n’avais jamais discuté comme ça auparavant. J’ai l’impression que le monde des idées est comme un océan qui s’éloigne avec l’horizon au fur et à mesure que j’avance.

— Une bonne comparaison. Le père Farham est dans son pays un érudit renommé, tu as eu beaucoup de chance qu’il soit là pendant notre séjour. C’est lui qui a dirigé la reconstitution de la langue latine à partir de vieux livres retrouvés dans les ruines.

— Marie-Jeanne, avant de partir, il m’a donné ses livres pour que je continue à apprendre tout seul. J’aurais préféré continuer mes leçons avec lui. Je veux tout apprendre.

— Écoute, Jean-Jacques, tu as les capacités nécessaires aux études. Malheureusement, le seul endroit où tu pourras progresser est le séminaire du pape. As-tu envie d’aller y étudier ?

— Je veux apprendre. Le père Farham dit que les erreurs sont les bornes de la vérité. De toute façon, je devrais, sinon, retourner chez les Frères d’Aubry-Le-Panthou. Je ne suis pas fait pour être un cultivateur ou un éleveur de chevaux comme Jean-Lô. Alors…

— Nous en parlerons avec Victor à notre retour au haras. Jean-Lô, j’ai l’impression que Robby s’ennuie en tête de convoi. Il va finir par se démancher le cou à force de se tourner vers nous pour voir si tu le rejoins.

— J’y vais, je suis certain qu’il a encore trouvé un moyen d’améliorer sa nouvelle invention.

À la demande de Robby qui souhaitait revoir son ami Hardoin Tortisambert, les Augeois décidèrent de passer par Saint-Lô, lieu de résidence du Baron de la Vire. Ils évitèrent Coutances et ses troupes papistes vigilantes. Ils gagnèrent leur destination à travers le bocage. À Cerisy, un membre du réseau les renseigna sur le chemin menant à la résidence d’Hardoin, installée dans le manoir-fortin d’Agneaux, une propriété attachée à son titre nobiliaire. Juste avant la grande descente vers la Vire, lieu de l’exploit et de la blessure de Robby, ils prirent à gauche une vaste allée bordée d’arbres centenaires qui les mena à un petit château fortifié dominant la rivière et servant d’octroi. Une chapelle rutilante se dressait à l’entrée du domaine, derrière le mur d’enceinte crénelé de meurtrières. Un prêtre revêche intercepta le convoi :

— Nous rendons visite au Baron Tortisambert, dit civilement Robby.

— Monsieur le baron de Tortisambert n’attend aucun visiteur. Il ne reçoit pas les vadrouilleux.

— Veuillez annoncer le Chevalier Robert de Goin, de retour de mission à l’évêché de Coutances en compagnie des enfants du Comte de Bellou, de mauvaise humeur et de surcroît chevalier de l’ordre de Sainte-Thérèse, dit-il en bombant le torse et découvrant sa poitrine décorée.

— Mais certainement ! répondit l’ensoutané avec force courbettes.

— Quel langage, Robby ! ironisa Marie-Jeanne.

— Je t’en foutrais des « de » à ce tchuraé", s’emporta-t-il.

Subitement, Robby lança son cheval au galop, sauta de sa monture et se précipita dans les bras d’une montagne de muscles qui lui asséna de grandes claques dans le dos.

— Mordiou de Mordiou, té icite, c’est-y pas criyablle, répétait le géant.

— Ben, gars, j’allons pas arpassaer la Vire, sans vaire l’Hardoin dans son fief, lui répondit Robby.

Une fois les retrouvailles terminées, le baron fit bon accueil aux visiteurs. Marie-Jeanne reçut un baisemain de haute cour accompagné d’un accent digne de la foire aux camemberts de Moustier. Hardoin s’empressa d’inviter ses amis à passer la nuit dans son manoir, qu’il leur fit visiter. Les chambres et la salle à manger, situées à l’arrière, offraient une vue magnifique sur les méandres de la Vire bordés d’un chemin de halage. Ensuite, Hardoin mena Robby, accompagné de Jean-Lô, inspecter son domaine. Derrière le mur du jardin, une grande ferme-caserne en schiste couverte d’un épais chaume bruissait.

— Mes troupes sont au repos après les nouvelles patrouilles, leur expliqua-t-il.

La nuit arriva rapidement. Ils se retrouvèrent dans la salle à manger éclairée par de grands chandeliers suspendus au plafond. Dans la vaste cheminée, un mouton rôtissait.
Sans façon, il convia ses invités à passer aux choses sérieuses, car une grande carcasse comme la sienne consommait son pesant de pitance, expliqua-t-il.

— Monsieur le baron, nous sommes arrivés sans crier gare, aussi me suis-je autorisée à proposer la cuisinière du comte, qui voyage avec nous, en renfort à vos fourneaux. Nous revenons du bord de mer et quelques bourriches de blainvillaises nous attendent.

— Madame, une amie du comte et de mon père, je crois, a tous les droits sous mon toit.

— En effet, votre père est plus qu’un ami pour le comte, c’est un frère. Mais vous savez, je me souviens de vous en train de jouer dans les hâloirs de Moustier avant mon départ pour la Grande-Bretagne. A mon retour, après le décès de mon époux, vous aviez quitté Auge pour vivre vos aventures en compagnie du Robby.

— Évidemment, votre nom complet m’a complètement fait oublier les Delahaye de Montgomery. Pas de baron, madame, Hardoin, je suis toujours un gamin malgré la carrure et les dorures du logis.

— Eudes Tortisambert se désespère de ne pas avoir de vos nouvelles. Depuis que Robby travaille au haras, il n’ose plus s’enquérir de vous, dit Marie-Jeanne.

— J’ai fui le fromage, comme Robby la forge. Mon père attendait beaucoup de moi. En tant qu’aîné et seul garçon, il me désignait comme le futur fromager Tortisambert sans gloire. Le duc a donné un espoir de grandeur à des gamins comme nous, même si beaucoup sont morts ou estropiés aujourd’hui. Avec le temps, le tourbillon des conquêtes et les responsabilités a estompé le passé. Je n’ai jamais su comment renouer le contact et me réconcilier.

— Il n’est jamais trop tard, Hardoin. J’ai repris contact avec la famille Goin à ma sortie de convalescence. Si tu veux, je peux transmettre ton bonjour à ta famille, proposa Robby.

— Si la nuit n’est pas trop courte, je te donnerai une lettre à remettre à mon père.

Flo apporta de grands plats d’huîtres, l’atmosphère se détendit. Robby demanda des nouvelles des anciens camarades. Hardoin garda manifestement une certaine réserve dans ses propos.

— Si nous commençons à parler des amis, nous ennuierons la compagnie. Que dirais-tu d’une bonne moque de Gueuze quand tout le monde sera couché ? demanda-t-il.
Le repas s’éternisa sans que de véritables conversations ne s’engagent. Le lendemain matin, Robby réapparut avec une tête de fêtard repenti. Une terrible gueule de bois accompagnée d’une migraine le réduisit au silence une bonne partie de la matinée. À la halte du midi, il sortit de son mutisme.

— J’ai bien fait de quitter la troupe ducale, avoua-t-il. L’Hardoin est complètement prisonnier de sa position. À part nos vieux souvenirs, il est d’une tristesse que le calva n’arrive pas à dissiper. Il n’est pas baron, mais Marron de La Farce. Il s’apitoie sur lui-même sans réagir. Son enthousiasme de jeunesse disparu, il n’envisage pas pour autant de sortir de cette situation. Il vient d’être nommé capitaine-brigadier de toutes les forces du Cotentin et responsable des douanes intérieures. Sa loyauté envers le duc est plus forte que sa lucidité. C’est dommage, il aurait fait une excellente recrue. Quelle tristesse de voir un ami se détruire sans pouvoir l’aider ! Il m’a quand même chargé de remettre une lettre à son père et d’embrasser sa mère et ses sœurs.

— Côté cuisine, c’est une souillonne bigote aux fourneaux, ajouta Flo. Impossible de s’infiltrer, c’est trop dangereux. Hardoin a la réputation d’être un trousseur de jupons sans malice. Les soutanes hantent les murs du manoir comme les fantômes les contes d’enfants.

— Au moins, nous avons appris qui dirige la police papiste dans le Cotentin, dit Marie-Jeanne. Notre voyage aura été très fructueux. Eudes Tortisambert sera un peu moins triste de recevoir des nouvelles de son fils.

Le Grand-duché de l’Ouest, comme on l’appelait désormais, courbait l’échine devant la tyrannie politique et économique. Pendant cinq ans, la Résistance poursuivit son implantation en profondeur ; elle parvint à contenir au mieux les diktats de Coupesarte. Les réseaux fonctionnaient parfaitement sans répression excessive. Un système de plus en plus rigoureux de cloisonnement permit d’éviter les infiltrations papistes. Au nez et à la barbe du nouveau vicaire de la chapelle comtale, Victor Bellou se consacra totalement à la Résistance, laissant son fils prendre progressivement en main la gestion du Haras, charge que Jean-Lô accomplit avec énergie et compétence. Sa passion pour les chevaux et sa science du dressage firent de lui, malgré son âge, un maître unanimement respecté. Le pape avait nommé un nouvel aumônier aguerri à Bellou. Mais il avait introduit, sans le savoir, dans la bergerie un loup, qui allait former le stratège futur artisan de sa perte. En effet, le père-chapelain avait une passion rare pour le jeu d’échecs qu’il transmis au fils du comte dès son entrée en fonction. Jean-Lô se lança à corps perdu dans l’apprentissage de ce noble art. Le « pousseur de bois » devint un redoutable adversaire qui dépassa rapidement son professeur ravi des progrès de son élève. Plusieurs soirs par semaine et le dimanche après-midi, les deux hommes s’affrontaient dans une pièce isolée du manoir. Très vite, Victor Bellou encouragea son fils, et Jean-Lô parvint à neutraliser le prêtre. Les débuts de Jean-Lô furent difficiles. Les mouvements des pièces sur l’échiquier restèrent ésotériques jusqu’à ce que le révérend lui montre les enjeux stratégiques.

— Tu pousses du bois comme un bûcheron, lui disait-il, régulièrement. Pourtant, tu diriges le plus grand haras que je connaisse, donc tu penses, tu anticipes les difficultés. Les échecs sont un modèle, un condensé de la vie. Tu paies la moindre erreur plusieurs coups plus tard comme dans la vie quotidienne.

Tu as devant toi le monde en soixante-quatre cases.
Une fois les bases échiquéennes assimilées, le révérend se lança dans l’art de la stratégie. Jean-Lô admira sa science échiquéenne ; progressivement, il découvrit les subtilités du jeu : gambit, domination du centre, blocage et fourchette devinrent les instruments de la lutte territoriale. Les cases du plateau symbolisaient à la fois la vie économique et politique. Le prêtre citait un auteur dont on ne connaissait qu’une seule citation : « La décision par les armes représente pour toute opération de guerre, grande ou petite, ce que le paiement en espèces représente pour les transactions matérielles »
Le conflit symbolique dans l’espace restreint de l’échiquier prenait donc une dimension universelle, ce qui n’échappa pas au futur maître des Écuries d’Académie. La rivalité psychologique entre les deux joueurs se transforma en une vaste guerre idéologique souterraine.

L’art des ouvertures, les tactiques complexes des mouvements coordonnés, la subtile utilisation des pions engendrèrent des batailles acharnées. Jean-Lô découvrit de lui-même le pouvoir de blocage de l’adversaire,ce qui le contraignait à de lourdes tactiques de contournement, à des pertes de temps et de matériel. La possibilité de promotion du pion en une autre pièce plus forte, " noble ", disait le père Chapelain, l’initia à une autre philosophie de la vie. La faiblesse apparente dissimule une force cachée. Le respect du pion fait la force du roi en fin de partie. Jean-Lô s’en ouvrit un jour à Victor et Marie-Jeanne qui lui tinrent un discours inattendu.

— La valeur du Roi se mesure à sa capacité à protéger ses pions en vue de les promouvoir, dit Victor. L’art de gouverner consiste donc à respecter ses sujets et ses alliés. Dans les échecs, le roi n’est pas le souverain réel. Le vrai roi, c’est le joueur. La figure du pouvoir n’est donc pas celle que l’on croit. Le roi n’est pas le roi ; par ailleurs, la reine a plus de possibilités de mouvement, donc de puissance que son maître. Le roi n’est qu’un pantin entre les mains du joueur. Le pouvoir réside ailleurs que dans la représentation. Cette leçon tirée du jeu d’échecs est celle que nous vivons tous les jours.

— Jean-Lô, tu as compris, je pense, que derrière le duc, notre pantin local, œuvre une main noire, celle du pape, intervint Marie-Jeanne. Nous sommes engagés dans une lutte mortelle contre lui. Ce combat dure depuis presque vingt ans. Beaucoup de personnes que tu connais participent à cette guerre de l’ombre.

— Depuis longtemps, je me doute que vous cachez tous les deux une activité occulte parfaitement dissimulée derrière un respect scrupuleux des autorités et des convenances, avoua Jean-Lô. Le chapelain, le mouchard du pape, n’y voit que du feu. Depuis notre fameuse punition et ce voyage à Salines, je me suis souvent interrogé sur le sens de certains propos, de certains voyages ou des visites protocolaires que nous recevons à Bellou. Les recettes de cuisine m’intriguent encore !

— En effet, Jean-Lô, dit Victor avec une voix à la fois triste et énergique, Bellou est le cœur de notre action. Marie-Jeanne et moi sommes, avec quelques-uns de nos amis, depuis le début, à la tête de la Résistance. Nous vous avons, toi et Jean-Jacques, délibérément laissés dans l’ignorance de nos activités par sécurité. Les enfants n’ont pas à subir les engagements de leurs parents. Ensuite, nous avons jugé prudent de vous maintenir à l’écart. Actuellement, l’heure est grave. Notre combat entre dans une phase active extrêmement dangereuse. Je te remercie, mon fils, pour ta discrétion et pour l’énergie que tu déploies dans la gestion du haras dont je t’ai, volontairement et abusivement, laissé la direction. Notre combat reposera alors sur tes épaules. J’en suis navré, mais la vie est parfois un long fleuve aux méandres douloureux.
— Je suis fier de vous et je ferai mon possible pour vous aider, dit Jean-Lô.
— Tu nous aides déjà beaucoup en dirigeant Bellou et en neutralisant le chapelain. Continue ainsi, mais reste vigilant, dit Victor, en serrant son fils dans ses bras.

Jean-Lô redoubla de fougue, sa maîtrise de l’échiquier progressa. Le chapelain se prit au jeu ; il nota les parties qu’il commentait ensuite. Un sablier vint compléter l’arsenal des joueurs en leur imposant sa cadence infernale. Après le contrôle de l’espace, le temps devint une composante du duel. Enfin, le prêtre imposa à son élève des parties simultanées, puis en aveugle. Jean-Lô affrontait derrière un paravent un chapelain manipulant les pièces sur les échiquiers. Le jeune homme acquit ainsi une parfaite spatialisation des batailles, une mémoire mentale des positions et un art incomparable des combinaisons qui impressionnèrent les militaires doxhumains et qui anéantirent les troupes papistes.

De son côté, Jean-Jacques se trouvait au cœur de la tourmente théologique et herméneutique qui grondait dans les sphères religieuses du nord de l’ancienne Europe. Son entrée au séminaire papiste fut pour lui une immense source de bonheur intellectuel, mais aussi une immense source de déceptions et de tourments. Dans ses lettres à Marie-Jeanne, il évoquait pudiquement les pratiques fourbes et malsaines qui sévissaient dans les hautes sphères de la cour papale. Après son apprentissage du latin, ses capacités furent utilisées à la traduction des vieux textes grecs dits de la « Septante ». Par l’intermédiaire de Marie-Jeanne, Jean-Jacques entretenait une correspondance secrète avec l’ecclésiastique grand-breton Farham. Lors de ses rares passages à Bellou , le montrèrent amaigri et tendu, mais toujours aussi déterminé à poursuivre sa quête de savoir. Farham lui fit parvenir clandestinement un exemplaire de la Thora accompagné de notes sur la langue hébraïque collectées au sein des petites communautés judaïsantes des Flandres. Jean-Jacques Volther se lança alors dans l’étude clandestine des textes fondateurs de l’ancien christianisme. Ses positions théologiques devinrent progressivement tendancieuses aux yeux des papistes. Il dut se rétracter ; les autres érudits, jaloux de ses facilités, ne pouvaient pas se passer de ses connaissances. À cette époque, il commença son journal, qui deviendra à sa publication « les Confessions » de JJ Volther.

Un jour de printemps, Victor Bellou invita son fils en compagnie de Marie-Jeanne à une longue promenade qui les conduisit à la ferme de la Hanouillère, propriété de la famille Delahaye
.
— Jean-Lô, c’est ici, il y a vingt ans, que notre mouvement de résistance a commencé. Nous étions quatre jeunes idéalistes. Maintenant, nous préparons une opération d’envergure contre les troupes ducales. Coupesarte et Grandouet préparent l’invasion de la Grande-Bretagne. Nous organisons une riposte destinée à aider nos amis d’outre-Manche. En cas de difficulté, Marie-Jeanne tentera de se cacher avant de fuir le Duché. Nous avons dissimulé du matériel, des chevaux, des vivres dans la forêt des environs. Les archives de la Résistance , quant à elles, sont cachées dans le puits à l’intérieur d’une chambre forte creusée dans l’argile. L’ouverture est pratiquement introuvable sans le plan que tu devras mémoriser.

— Mais, est-ce prudent de me confier tous ces détails, car moi, aussi, je risque des ennuis ? demanda Jean-Lô.

— Je ne pense pas, car de toute façon tu ne sais rien de précis, sinon que Marie-Jeanne et moi, nous effectuons de nombreux voyages depuis des semaines. J’ai toujours pris soin d’avoir des papiers en règle et souvent j’agissais sur l’ordre du duc, malgré les nausées que mes courbettes m’inspiraient. D’autre part, les rapports du chapelain, que nous avons réussi à consulter, te décrivent comme un jeune homme sérieux et travailleur, le véritable maître du haras. Aux yeux du duc, je ne suis qu’un vieil ami naïf, tout juste bon à rendre de menus services, un dilettante qui laisse son fils gérer sa fortune. Cette sécurité suffisante te donnera un peu de temps pour organiser votre fuite, si nécessaire.

— Bien, père, dois-je prendre tous ces documents en partant ? dit-il.

— Non, ils sont trop volumineux. Ils décrivent toutes les spoliations engendrées par les méfaits de Coupesarte et de Grandouet. Ils constituent les preuves irréfutables, patiemment recueillies, vérifiées et archivées par Marie-Jeanne avec l’aide du réseau. Ils sont enfermés dans des barils hermétiques. Toutefois, en cas de départ précipité, Marie-Jeanne emportera avec elle un petit coffre.

— Je préfère me taire, même si les questions se bousculent dans ma tête, dit Jean-Lô.

— C’est très sage. Finissons-en avec les consignes. Voici le repère nécessaire à l’identification de l’emplacement des archives. D’autre part, la profondeur exacte n’est pas indiquée et je ne la connais même pas. Seule, une certaine corde te permettra de la trouver. Elle sera dissimulée dans la boîte à outils située au sommet de l’éolienne du puits. Sinon, une personne de confiance te communiquera un chiffre au cas où elle disparaîtrait. Enfin, je pars, sur ordre du duc, livrer des chevaux de trait pour les grands travaux de rénovation du Saint-Siège au Mont-Saint-michel, qui ruine notre pays. Le haras est mis à contribution, mais c’est le prix à payer pour notre action en cours. De son côté, Marie-Jeanne se rend dans le Bessin pour recruter les dames de compagnie de son amie la duchesse immobilisée par la maladie de son fils. Nous serons absents pendant plusieurs semaines. Bellou repose sur tes seules épaules. Pierre Minquier m’accompagne et Robby assurera la sécurité de Marie-Jeanne.

— Non, il m’a été confié quelques jours avant ta naissance, et le décès de ta mère, afin que je le conduise à l’orphelinat. Colombe et moi, nous voulions l’adopter. Mais son père, plutôt son géniteur, s’y est opposé. Cela aurait évité de graves tourments à Jean-Jacques. Nous vous avons élevés comme des frères jumeaux. Nous sommes très fiers de vous. Je ne peux pas t’en dire plus pour l’instant. Mais un jour vous saurez la vérité. Je vous la dois à tous les deux, raconta Victor Bellou.

Cette journée à la Hanouillère fut l’un des seuls vrais moments d’intimité et de joie familiale qu’ils vécurent en regrettant l’absence de Jean-Jacques.