CHRONIQUE : A propos du livre de Marc Raeff
Origins of the Russian Intelligentsia
The Eighteenth Century Nobility** New York, 1966, 248 p.
Entre les cinq ou six historiens américains qui ont renouvelé depuis quinze ans l’histoire de la Russie, Marc Raeff se distingue par un style sévère qui donne au lecteur un rare plaisir : celui d’un raisonnement fort, pénétrant, inévitable. Ici son art trouve sa forme la plus achevée.
En histoire, rien ne s’oublie. L’Intelligentsia, telle qu’elle se forme au milieu du XIIIème siècle, reprend en compte les conflits qui déchirent la noblesse de l’ancien siècle, les révèle dans la mesure où ils lui ont donné naissance. La filiation peut se lire en ordre ascendant — qui est peut-être l’ordre naturel de l’histoire — ou en ordre descendant, et ainsi fait Marc Raeff. Ce faisant, il est vrai, il s’expose à cette objection que la noblesse étant telle, il aurait pu en sortir autre chose que l’Intelligentsia, et ainsi ne résout-il pas entièrement le problème pendant depuis cent ans : pourquoi ce groupe privilégié, l’Intelligentsia, a-t-il choisi le refus et la révolte ? Mais, à notre tour, suivons la démonstration.
La conception communément admise selon laquelle, au XVIIIème siècle, la noblesse a obtenu de l’État satisfaction, impliquerait que la Russie a évolué vers une société aristocratique. Or on voit au contraire se produire un schisme entre cette noblesse, prétendument comblée, et l’État. Pourquoi ce sentiment d’altérité entre eux (l’État) et nous (la « Société »), qui se marque si fort ? La réponse doit être cherchée dans ce qui caractérise, entre toutes, la noblesse russe : la nature de sa relation à l’État.
Point de noblesse hors du Service. Les germes de ce qui aurait pu devenir un ordre féodal — l’autonomie, la hiérarchie des prestations et des droits — n’ont pas survécu à l’extermination du Terrible. Jamais la noblesse n’a pu s’appuyer sur un pouvoir local, et le statut familial, tel qu’il est sanctionné dans le Mestni5estvo, [1] dépend en dernière analyse du Service. D’où une première contradiction : entre famille et Service, rod et SluEba. Mais la tendance est de donner au Service un caractère de plus en plus personnel, dépréciant de ce fait le rang familial, interdisant la formation d’une caste héréditaire aux droits reconnus. Y poussent les besoins d’une administration en marche vers sa « rationalité », et l’appétit de la basse noblesse qui voit dans le mérite la seule chance de s’élever. Et, d’ailleurs, que faire d’autre que servir ? Le domaine, réglé par la coutume, n’offre ni carrière de rechange ni vie sociale acceptable. Vivre noblement n’est possible que près du Prince.
La révolution pétrovienne identifie la Russie à l’État russe et resserre la règle que le Service donne seul droit au privilège économique et social. La Table des Rangs établit que la richesse est héréditaire (mais non le statut) et qu’une personne en service a préséance, quel que soit son rang, sur quiconque ne sert pas. Cela rouvrait le vieux débat sur la définition de la noblesse : hérédité ou Service ? L’afflux des « hommes nouveaux » démocratise la noblesse, introduit l’individualisme dans un groupe déjà faiblement solidaire. Le Service n’est pas seulement obligatoire, il est permanent. Le noble est saisi dans une machine impitoyable qui ne fonctionne qu’en le dépersonnalisant. Il est coupé de ses racines. Il doit appliquer aveuglément des décisions prises à l’échelle de l’Empire, dans l’abstrait. Le domaine n’est qu’une source de revenus, il n’est pas un établissement. L’idéal militaire imprègne les relations humaines, informe les procédures de commandement, s’accorde avec l’esprit sommairement rationaliste de l’entreprise pétrovienne, la manie statistique. Les enfants du clergé réussissent particulièrement bien à s’adapter aux nouvelles normes et aux techniques d’administration : ne risquent-ils pas un jour de « court-circuiter » la noblesse de souche ?
Mais l’antique question — qu’est-ce qu’un noble ? — n’est pas résolue pour autant. Car, en transportant sur le mérite personnel révélé par le Service, la définition de la noblesse, Pierre (Le Tsar) n’a pas aboli le statut familial. Ne pouvait-on soutenir que la famille noble a le privilège exclusif de former l’esprit convenant à un serviteur de l’État ? C’est l’éducation — bientôt l’éducation de type occidental — qui fait le noble : en cela l’idéal de l’homo novus est satisfait. La vieille relation personnelle entre l’Homme de Service et le Tsar disparaît. Entre eux se dresse maintenant une abstraction, l’État. Mais cet écran n’est jamais pleinement accepté, ni par le noble qui en ressent la frustration, ni par le souverain qui tâche de maintenir quelques liens personnels avec sa noblesse.
Ce n’est pas la seule contradiction. L’introduction du service permanent privait le domaine et toute l’économie russe de ses cadres naturels, situation dommageable au noble comme à l’État. Mais ni celui-ci ni celui-là ne songent à la modifier hors du cadre du Service : le Service est la raison d’être du noble. On se tourna donc vers des congés, des exemptions, des compromis.
La noblesse formée aux traditions militaires désire le monopole de l’administration civile. Mais en même temps elle le dédaigne et préfère pour ses enfants les nouvelles écoles militaires et les écoles privilégiées. Alors s’introduit une nouvelle incertitude : est-il plus important d’être bien élevé ou d’occuper un grade élevé dans la Table des Rangs, fût-ce au titre civil ? De toute manière, ces deux ambitions ne peuvent être atteintes que dans le Service, et l’obligation de celui-ci n’est donc pas mise en question. Bien davantage, elle est, au niveau personnel, pleinement intériorisée.
En effet, c’est à travers le Service que l’enfant noble acquiert le savoir technique et la culture. Au corps des Cadets, dans les régiments de la Garde, il se décrasse de sa province. Le Service donne même parfois l’occasion de franchir les frontières de l’Empire. Il remplace les liens familiaux brisés. Pouchkine disait que le lycée de Tsarskoe Selo était sa véritable patrie : l’enfant se détache de sa patrie réelle et découvre, vis-à-vis d’elle, sa supériorité. On observe chez le noble russe du xvine siècle ce qu’on reconnaît souvent aujourd’hui chez l’étudiant africain ou musulman : la dénationalisation, et, par compensation, un chauvinisme de désespoir. Comme faisant partie de ses fonctions d’administrateur, le noble russe se sent tenu d’appliquer les méthodes occidentales, de briser les traditions locales, de reproduire dans sa circonscription les relations disciplinaires qu’il a connues à l’école. Il veut se conduire avec ses moujiks comme Pierre avait fait avec sa noblesse. Au village, il joue au colonel, fâché (mais aussi honteux et vaguement coupable) que son serf ne se plie pas comme lui au jeu de l’Occident.
Les nobles veulent chaque année davantage être respectés par l’État comme des êtres humains et non comme les pièces d’une machine. Mais ils ne veulent à aucun prix d’une aristocratie fondée sur le sang, la richesse, l’influence politique. Ils veulent être égaux sous le Prince, dépendre en tout de lui. Tout le XIXèmesiècle impose la définition de la noblesse par le style d’éducation, par ce qui fait reconnaître au premier coup d’œil un barin. Ainsi s’efface potentiellement la hiérarchie intranobiliaire ; ou sinon celle-ci se fonde sur les bonnes manières. C’est ce qui de loin annonce le statut favorisé de l’Intelligentsia.
Le Service arrache le gentilhomme de son nid, lui ôte non seulement le souci des intérêts de la région où il sert, toujours à titre précaire, mais de sa classe elle-même, de son autonomie, de son existence en tant que corps. Les nombreuses tentatives de réaction nobiliaire (comme celle de Panin) n’ébranlent pas la nature foncièrement bureaucratique d’un groupe social qui n’a pas et, au fond, ne veut pas avoir d’autre principe d’unité ni d’autre idéal que servir.
Or c’est justement dans ce principe et dans cet idéal que la noblesse est menacée par l’évolution lente et peu perceptible qui s’annonce à la fin du XIXème siècle. Il se forme une dichotomie entre noblesse et bureaucratie. Un noyau de clercs subalternes grossit dans les chancelleries gouvernementales, assure la routine quotidienne, émancipe l’État de sa noblesse. Il n’en a plus besoin pour son service, mais seulement pour porter les Lumières dans les profondeurs du pays, pour être, dans le village, au nom de l’État, le Kulturtrdger.
Pour le jeune noble, émancipé depuis 1762, que faire, maintenant ? Son domaine ? Mais c’est, à cette époque, l’école de l’abrutissement. Et puis le Service est trop longtemps resté son idéal ; il se mépriserait lui-même. Ses paysans aussi auraient honte si leur maître n’avait droit qu’à un titre inférieur. Le voici donc aliéné de deux côtés : du peuple, par son origine, son éducation, sa fonction ; de l’État, qui ne veut plus de lui. C’est, me semble-t-il, une des observations les plus judicieuses de Marc Raeff d’avoir ainsi posé, à l’origine de la révolte du privilégié, un dépit amoureux. La haine pour l’État ne fait que répondre à son dédain. Dans l’opposition de l’Intelligentsia il y aura toujours, soigneusement caché et d’autant plus amer, un ressentiment.
Mais il est, indépendamment de celle-là, deux autres expériences qui vont faire l’éducation sentimentale de l’Intelligentsia. Ce sont l’école et l’appropriation des idées occidentales.
L’éducation de l’enfant noble est marquée d’un trauma. Ses premières années se passent dans la chaude anarchie de la grande famille russe, le monde gourmand et indulgent des njanja et des djadka. Voici qu’on lui propose comme nouvel idéal l’ordre, la discipline, l’effort. Puis on l’arrache à sa famille, on l’enferme au corps des Cadets, on le bat, on lui entre de force le règlement dans le corps. Il faut abandonner la mère et le père pour la famille froide des maîtres et des camarades. A ce prix seulement, il peut s’élever dans la société. L’éducation d’État est la seule qui existe et nulle part elle n’est à ce point la condition de toute carrière. Les valeurs inculquées au jeune noble, importées d’Allemagne, sont celles d’une bourgeoisie protes¬tante : être utile, remplir sa tâche. Valeurs individualistes, mais ici médiatisées par le souverain. Être traité comme un être humain, être socialement utile à sa patrie, telles sont les deux re7endications qui découlent tout naturellement d’une pareille éducation. Toutes deux sont déçues par un État peu soucieux des droits de l’homme et décidé à garder entre ses mains toute l’action sociale. Frustrée, la noblesse s’ancre dans le rejet.
Peu à peu elle transfère de l’État à ses concitoyens l’obligation morale de servir.
Quel rôle ont joué dans ce procès les idées occidentales ? Réfractées dans le milieu particulier qu’est la Russie, elle subissent un gauchissement, un glissement le long du spectre. La philosophie des Lumières était sollicitée de répondre aux problèmes inédits, inconnus à l’Europe, de la noblesse russe. Dignité de l’individu, confiance en la raison, en la volonté, rationalisation de l’éthique, utopie, tout cela, relié en Europe à un passé presque infini, prenait un sens nouveau pour une classe déracinée, nouvelle, embrigadée dans la transformation volontariste d’une société, forcée à l’individualisation. Cela aidait la noblesse russe à faire le point, mais sur des coordonnées douteuses, étrangères. C’est l’historicisme d’Occident qui lui a révélé qu’elle avait perdu le contact avec sa propre histoire, et le nationalisme, qui veut jeter un pont entre l’élite et le peuple, est lui-même en partie importé. La Franc-Maçonnerie fait, à la fin du siècle, la synthèse de toutes les aspirations (envers soi-même, envers autrui, envers le Peuple), comble à la fois la raison et le coeur, réalise l’unité sociale de l’élite sur la base de la seule éducation : la noblesse est prête alors à se muer en Intelligentsia.
L’État de Pierre le Grand voulait des serviteurs disciplinés. Mais la noblesse se forme un idéal de Service plus élevé, l’enrichit sans cesse. Elle veut servir plus que jamais, puisque le Service est le seul élément stable de son existence sociale, mais servir le Peuple aussi, et plus seulement l’État. Les désillusions successives, dont la dernière et la plus grave fut Arakeev, l’aliènent de l’État. Pour vivre selon les idéaux que la famille, l’école, le Service lui ont inculqués, il ne reste qu’une voie, la rébellion.
J’ai dû réduire aux lignes maîtresses une démonstration riche de nombreux corollaires tous rigoureusement déduits. La beauté du raisonnement est la beauté de ce livre : le compte rendu la trahit. Au moins devrait-elle le préserver d’un certain type d’objections. On ne manquera pas d’arguer, en effet, qu’il n’y a qu’une faible fraction de la noblesse russe qui ait été effectivement engagée dans les expériences de vie décrites ici comme décisives. Je ne crois pas que cet argument vaille contre une démonstration très consciemment et ouver¬tement fondée sur la méthode idéal-typique. Que peu de nobles aient emprunté le chemin qui a conduit à l’Intelligentsia révolutionnaire signifie seulement que les autres sont restés en deçà de la vie historique. S’ils y entraient, ce ne pouvait être que par ce chemin. Marc Raeff excelle à enfermer l’être humain dans des dilemmes, des systèmes de valeurs qui se contredisent, s’excluent par la seule force de leur cohérence interne. Il dresse, si l’on peut dire, les catégories logiques de la vie historique.
Aussi, après avoir dit mon admiration, s’il me faut émettre une réserve, elle portera sur l’efficacité, le mode d’action de ces catégories. Ce filet, aux mailles si serrées, est encore trop lâche. Son auteur lui-même le suggère : sa précieuse découverte de l’ambivalence affective vis-à-vis du souverain, que ne l’a-t-il davantage approfondie au niveau qui lui est propre ! On eût pu voir alors, sous le réseau solide des raisons avouées, une logique affective qui manque ici et sans laquelle on ne distingue pas toujours ce qui est raison véritable et ce qui est rationalisation. Ne sont pris en considération que les motifs conscients d’action, les opinions, même s’ils ne peuvent à eux seuls rendre compte des choix de l’Intelligentsia. Car enfin, dire que le noble russe se rebelle parce que le système de valeurs qu’il a fait sien est contradictoire avec celui de l’État, c’est croire qu’on se rebelle pour incompatibilité de valeurs ! Comme si l’homme s’engageait pour si peu de chose ! Sans doute est-ce là ce que disent les textes. Pourtant, comme l’écrit Michelet, « il faut entendre les mots qui ne furent jamais dits, qui restèrent au fond des coeurs ». Faute de quoi cet admirable ouvrage est quelquefois dupe des explications si fines qu’il propose et verse, par moments, dans l’abstraction.
Paris, 1967.
Alain BESANÇON.