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Les anarchistes et le devoir de mémoire, Auschwitz, Nuremberg, 80 ans après
Clément Denuit

Note de lecture

A quoi bon commémorer, ériger des monuments qui résistent au temps si au final, les hommes n’apprennent rien de ce qu’ils conservent. On dit « plus jamais ça », et pourtant les génocides continuent et recommencent. Le Devoir de mémoire nous prend la tête, mais ne change pas nos cœurs.

Ce livre conçu par le Pacifiste libertaire Pierre Sommermeyer et composé d’articles pour la plupart publiés dans le Monde Libertaire nous rappelle que lors du Procès de Nuremberg en 1945, « les 24 hiérarques du régime nazi » présents furent jugés pour crime contre l’Humanité. Or, 80 ans plus tard, ce sont « les dirigeants de l’État d’Israël qui sont poursuivis pour crime contre l’Humanité ».

La notion de crime contre l’Humanité a été définie pour la première fois à Nuremberg essentiellement pour juger et condamner le génocide des Juifs d’Europe, et 80 ans plus tard, c’est l’État hébreu qui doit répondre de cette incrimination. Malgré la mémoire du génocide, l’État d’Israël peut actuellement se comporter comme une puissance génocidaire vis-à-vis du Peuple palestinien. Qui aurait songé à un Nuremberg du sionisme, ou d’un certain sionisme ? C’est à croire que le Devoir de mémoire peut parfois servir à soutenir les crimes du présent.

L’ONG israëlienne B’Tselem écrivait en juillet dernier : « De nombreux dirigeants, notamment en Europe et aux Etats-Unis se sont non seulement abstenus de prendre des moyens efficaces pour mettre fin au génocide, mais l’ont rendu possible en affirmant le « droit à l’autodéfense » d’Israël ».

Alors quelle attitude les anarchistes peuvent-ils adopter à l’égard de ce devoir, eux qui ont la réputation de n’aimer ni les devoirs ni l’obéissance ?

La principale chausse-trape à éviter consiste à retenir d’Auschwitz et des autres crimes honteux évoquées dans l’ouvrage que tous les hommes seraient porteurs du mal et que la condamnation pour crimes contre l’Humanité nous pendant tous au nez, il ne faudrait pas trop distinguer les criminels et les victimes. Ce serait en tout cas la conclusion désastreuse à laquelle peut mener un contresens fréquent sur le concept de « banalité du mal » forgé par Hannah Arendt à l’occasion du Procès Eichmann en 1961.

Pierre Sommermeyer fait bien de nous le rappeler : Arendt n’a jamais voulu dire qu’Eichmann était un cas banal qui courait les rues, mais que le mal n’a pas de profondeur. Si nous tirons comme enseignement de la mémoire de ces crimes contre l’Humanité que le mal est banal et qu’au fond nous sommes tous coupables, alors mieux vaut encore perdre la mémoire !

Voilà qui déresponsabilise, alors que l’auteur soutient, à juste titre, que l’Anarchiste doit cultiver sa capacité à décider de manière autonome, que chacun doit prendre son entière responsabilité. « A quoi sert-il de commémorer la catastrophe de l’obéissance, écrit Pierre Sommermeyer, si l’on n’enseigne pas la désobéissance ? »

L’État français prétend défendre la paix, mais les Élus ne réhabilitent pas les Fusillés pour l’exemple de la Grande Guerre. Et que fait l’État israélien aux refuzniks, aux objecteurs de conscience de l’État hébreu qui comme Sommermeyer lors de la guerre d’Algérie désobéissent et refusent de s’associer à un massacre ? Il les enferme pendant des mois.

Être anarchiste, « c’est préférer l’axe horizontal qui nous réunit aux autres, à leurs souffrances et à leurs joies », à l’axe vertical et autoritaire du monument. Pas besoin de pierres pour trouver ce chemin.

Clément Denuit

Les anarchistes et le devoir de mémoire, Auschwitz, Nuremberg, 80 ans après, de Pierre Sommermeyer - Les Editions du Monde Libertaire- 152 pages - 10 euros