Après la scission organisationnelle et idéologique avec le SPD en 1908, les associations professionnelles suivantes de la Freie Vereinigung existaient dans la région rhénane et bergique jusqu’à la Première Guerre mondiale : (1)
| Elberfeld, Viersen | Düsseldorf, Mülheim/Ruhr, Duisburg | Hamborn | Düsseldorf | Düsseldorf | Elberfeld |
| bâtiment | Mineurs | usine | bois | Tailleurs | textile |
Les membres de l’organisation étaient principalement issus des métiers artisanaux. Parmi les travailleurs du textile, il s’agissait principalement de tisserands de la région du Bas-Rhin, qui étaient organisés au sein de la « Freie Vereinigung ». Le prolétariat industriel proprement dit n’était que marginalement représenté. Jusqu’aux années 90 du siècle dernier, les artisans et les ouvriers qualifiés formaient le noyau dur du mouvement syndical allemand (2). Ce n’est qu’au début du siècle que les ouvriers d’usine ont afflué vers les syndicats.
Au-delà des divergences politiques, le conflit sur la forme d’organisation syndicale, d’une part dans les associations professionnelles locales, d’autre part dans les syndicats centraux, peut être interprété comme un processus de redéfinition des bases sociales du mouvement syndical. Rudolf Boch a abordé ce conflit dans son histoire sociale des meuleurs de Solingen. (3) Pour Solingen et le Bergisches Land, il arrive à la conclusion suivante :
Dans les premières années qui ont suivi l’abrogation de la loi sur les socialistes (1890), l’idée d’une fédération industrielle centralisée a trouvé un écho favorable, en particulier parmi les couches ouvrières historiquement « plus jeunes » qui travaillaient dans des secteurs déjà plus industrialisés.
Les groupes ouvriers traditionnels de la région du Bergisches Land, qui à l’époque étaient encore largement intégrés (principalement comme travailleurs à domicile) dans des processus artisanaux, ont en revanche persisté à s’organiser de manière décentralisée au sein d’associations professionnelles spécifiques à leur métier, qui garantissaient une représentation exclusive des travailleurs relativement hautement qualifiés, disposaient en partie de « chambres de conciliation » paritaires avec les entrepreneurs et imposaient dans certaines professions (notamment par le biais de restrictions en matière d’apprentissage). Bien que ces couches traditionnelles de travailleurs aient été de plus en plus entraînées dans le tourbillon des changements industriels, ce processus s’est déroulé de manière si différente et avec un tel décalage dans le temps qu’une série de groupes de travailleurs ont encore craint, au cours des deux dernières décennies avant la Première Guerre mondiale, un nivellement de leur position socio-économique en adhérant à la Fédération allemande des métallurgistes ou à la Fédération allemande des travailleurs du textile.(4)
Ce processus de restructuration sociale eut naturellement des répercussions sur le SPD. Boch décrit cette situation pour le SPD de Solingen, où l’influence des « socialistes artisans », les associations professionnelles, fut brisée au cours des dix dernières années avant le tournant du siècle. Les meuleurs de Solingen avaient des contacts avec la « Freie Vereinigung », mais les ont rompus parce qu’ils étaient plus proches des syndicalistes que des socialistes sur la question du rapport au parlementarisme et de la grève générale politique.(5)
D’après l’état actuel des recherches, la « Freie Vereinigung » a pu, après sa scission idéologique avec le SPD, maintenir sa position dans les associations locales où :
– 1. Il existait de forts courants antiparlementaires dans les organisations locales du parti, comme à Düsseldorf, où Carl Windhoff était membre du comité directeur du SPD jusqu’au début du siècle. L’un de ses adversaires au sein du SPD écrivait rétrospectivement à propos de Windhoff : « Il a en effet commis une erreur fondamentale dans le domaine syndical en voulant introduire des méthodes syndicalistes sous forme d’actions directes. »(6)
– 2. les associations locales où prédominaient de fortes tendances anarchistes, comme à Elberfeld. Les anarchistes les plus actifs d’Elberfeld à l’époque, Franz Klinger et Hermann Steinacker, étaient actifs au sein de l’association des tailleurs. (7) Les tisserands d’Elberfeld-Barmen avaient également des tendances anarchistes. (8)
Une différence essentielle entre les membres « traditionnels » et les nouveaux membres du syndicat résidait dans leur rapport au progrès technique et au travail. Cette thèse de Boch sur les associations professionnelles de Solingen peut être transposée, avec certaines réserves, à une grande partie des groupes professionnels de la « Freie Vereinigung ».
Les associations professionnelles se caractérisaient par un rapport extrêmement sceptique, voire clairement hostile, au développement technique. Leurs membres – pour la plupart des artisans « indépendants » travaillant à domicile avec leur propre outillage – se sentaient menacés par des processus de travail de plus en plus mécanisés et capitalistiques. Leur critique du capitalisme et leur rapport à la social-démocratie étaient déjà marqués depuis les années 1860/70 par une critique du développement de la force productive du capitalisme, à laquelle ils opposaient leur « utopie concrète » de l’« Association des producteurs libres », qu’ils entendaient comme le maintien des structures artisanales et artisanales à petite échelle, avec l’élimination de la propriété privée et de l’économie concurrentielle. Le DV, représentant des classes ouvrières travaillant déjà largement dans des usines, encourageait au contraire à la volonté de s’adapter aux possibilités du « progrès technique ». Il critiquait le capitalisme avant tout pour son incapacité supposée à assurer une distribution équitable et pour le blocage socialement conditionné d’un développement encore plus rapide des forces productives. Pour la DMV et les couches sociales qui la soutenaient, le socialisme avait perdu son caractère concret immédiat. Il était reporté au jour où le capitalisme aurait développé les forces productives ou ne serait plus en mesure de les développer davantage.(9)
La référence de Peter Lösche à l’importance des traditions corporatives et solidaires pour le développement du syndicalisme allemand est confirmée par les documents disponibles.(10)
La base sociale de la FAUD jusqu’en 1924
Pendant la révolution allemande de 1918/19, la composition sociale de la « Freie Vereinigung » a changé. La plupart des membres étaient désormais issus des grands effectifs de l’industrie minière, sidérurgique et métallurgique, principalement implantée dans l’ouest de la Ruhr et dans la région de Düsseldorf.
Ces grandes entreprises se caractérisaient par :
– 1. Le fait que leurs effectifs avaient en partie explosé pendant la guerre mondiale ou que l’augmentation des chiffres de production avait été obtenue par une extension considérable du temps de travail.
– 2. Le fait qu’une grande partie des effectifs avaient joué un rôle de premier plan dans les mouvements de grève pendant et après la guerre et avaient ainsi fait des expériences négatives avec les organisations ouvrières établies.
Les nouveaux membres de la FAUD étaient désormais en grande partie des ouvriers qualifiés ou non qualifiés qui, jusqu’alors, n’avaient généralement pas adhéré aux syndicats. •
Changements dans la structure de la main-d’œuvre
La rationalisation de l’économie, amorcée avant la guerre mondiale et intensifiée par celle-ci, avait profondément modifié la structure et le caractère de la classe ouvrière. Des indices de ce changement se trouvent dans l’étude de l’Association pour la politique sociale sur les conditions de travail dans la grande industrie, conçue par Max Weber et qui visait à déterminer « quels effets la grande industrie fermée a sur la personnalité, le destin professionnel et le « mode de vie » extra-professionnel de ses travailleurs, quelles qualités physiques et psychiques elle développe chez eux et comment celles-ci se manifestent dans l’ensemble de la main-d’œuvre. »(11)
En 1912, les premières analyses synthétiques de Marie Bernays(12) et Alfred Weber(13) ont été publiées. Selon ces analyses, les changements suivants se dessinaient dans la structure de la classe ouvrière :
– 1. Diminution du nombre de travailleurs qualifiés : dans l’industrie textile, par exemple, il ne restait plus que 30 % de travailleurs qualifiés, et dans l’industrie électrique, seulement 19 %.(14)
– 2. Émergence d’une nouvelle couche de travailleurs non qualifiés et tendance à l’homogénéisation de la classe ouvrière :
« L’introduction des machines provoque parmi la masse des travailleurs... un processus descendant et ascendant, un nivellement énorme, en partie progressif, en partie violent, des masses ouvrières, qui fait certes remonter à la surface les travailleurs les plus intelligents et les femmes, mais qui
fait en partie descendre de leur piédestal la couche des ouvriers qualifiés.« (15)
– 3. Une redistribution par âge sur fond d’exploitation accrue de la main-d’œuvre : sur les 16 000 métallurgistes interrogés, seuls 20 à 25 % avaient plus de 40 ans et seulement 5 à 10 % avaient plus de 50 ans.(16) Parmi les ouvrières du textile, 90 % avaient moins de 40 ans et plus de 35 % avaient entre 17 et 21 ans. (17)
– 4. Augmentation du travail féminin.
Pour ce nouveau type de travailleurs, les travailleurs de masse, le travail n’est plus une source d’identité, il ne fait plus partie de la personnalité comme c’était le cas pour les ouvriers qualifiés ou les artisans.
Selon Alfred Weber, ces travailleurs « qui s’appauvrissent dans leur petit coin de travail (...) sont tellement désemparés intérieurement qu’ils ne peuvent même pas parler de leur travail ni se plaindre de leur misère ». (19)
La misère psychologique et l’incapacité à s’exprimer qu’il constatait sont l’expression directe de la situation professionnelle et personnelle de ces ouvriers qui, pendant leur journée de travail qui durait alors encore 12 à 14 heures, étaient réduits à l’exécution de tâches primitives, comme des appendices de la machine. De plus, dans les grandes entreprises, les ouvriers de masse étaient soumis à une structure hiérarchique répressive. Dans une étude du DMV (Association centrale des employeurs allemands) de 1912 sur l’industrie lourde allemande, il est dit à propos du traitement des ouvriers :
Comme autrefois les princes et les comtes traitaient leurs paysans, dans les forteresses modernes des magnats de la sidérurgie, les surveillants, les contremaîtres, les ingénieurs et les directeurs traitent les ouvriers industriels. Ils les considèrent comme des « serfs » et les insultent et les traitent avec mépris à leur guise et selon leur bon vouloir. (20)
Citons à titre d’exemple le traitement réservé aux ouvriers de l’usine Krupp à Essen :
Dans 13 départements de l’entreprise, on rapporte que des expressions telles que singe, fainéant, chameau, porc, Polack, chien galeux, tête de mouton, âne, bétail, rhinocéros, vieille canaille, sont monnaie courante. Il règne parfois une ambiance de caserne et les supérieurs sont prompts à lancer toutes sortes de remarques sarcastiques et de menaces. Dans le département des générateurs de l’usine Martin V, on entend souvent : « Si ça ne vous plaît pas, il y en a d’autres qui attendent à la porte, ou si vous êtes épuisés, d’autres viendront, et si ceux-là sont épuisés, d’autres encore viendront... » (21)
Les conditions de vie misérables des ouvriers de l’industrie lourde sont illustrées par le fait qu’ils étaient considérés comme de véritables coolies par les mineurs de Hamborn, qui appartenaient pourtant à la catégorie des travailleurs les plus défavorisés selon les normes de l’époque. (22)
Avant la Première Guerre mondiale, le taux de syndicalisation des ouvriers des hauts fourneaux et des aciéries était très faible : en 1913, seuls 5,36 % (8 207 membres) étaient syndiqués à la DMV (23), ce chiffre laissant supposer que les rares ouvriers qualifiés de l’industrie sidérurgique étaient les plus enclins à se syndiquer.
La « politique répressive et autoritaire » (24) des industriels de la sidérurgie empêchait toute organisation syndicale efficace, tout comme les longues heures de travail. « Le pire, se souvient un responsable, c’était chez les ouvriers métallurgistes. Les longues journées de travail, encore prolongées par des heures supplémentaires quotidiennes, mais surtout les doubles équipes le dimanche, ne laissaient pas aux ouvriers le temps de reprendre leurs esprits et les empêchaient de participer à des réunions d’information. » (25)
Avant la Première Guerre mondiale, les grèves étaient très rares dans l’industrie sidérurgique. Chez les ouvriers métallurgistes de Hamborn, il n’y eut « qu’une grève de quatre jours des ouvriers des hauts fourneaux (1905), une journée de grève de 50 ouvriers des hauts fourneaux (1911) et une grève de cinq jours du personnel des locomotives et de la manœuvre (1913).(26)
Quant au lien entre la mentalité de ces couches ouvrières « influencées directement par... par (leur) milieu social » (27) et leur radicalité et leur adhésion aux organisations syndicalistes après la guerre mondiale, nous ne pouvons donner ici que des réponses provisoires. Pour clarifier cette question de manière satisfaisante, il faudrait examiner, outre la situation du travail dans les différentes branches industrielles, la réalité concrète de la vie dans chaque localité, dans la mesure où les sources existantes le permettent. L’étude d’Erhard Lucas sur le radicalisme ouvrier à Remscheid et Hamborn constitue un travail pionnier dans ce domaine. Pendant la période révolutionnaire, ces deux villes étaient des centres du radicalisme sous des formes très différentes.
Hamborn est le centre d’un mouvement de mineurs qui formulent des revendications économiques très importantes et agissent de manière extrêmement radicale pour les faire valoir... Remscheid, en revanche, est le centre d’une classe ouvrière qui, depuis toujours, est imprégnée de social-démocratie, et ce dans sa variante radicale, c’est-à-dire pour laquelle l’objectif de la conquête du pouvoir étatique, puis de la socialisation des moyens de production, n’est pas une simple formule.
Alors que Remscheid était une ville industrielle traditionnelle dont le développement était passé d’une culture artisanale prononcée à des relations commerciales étendues, puis à la grande industrie, Hamborn était une ville du capitalisme pleinement développé, qui était passée en peu de temps d’un village à une grande ville et qui appartenait pratiquement à la famille Thyssen. À Remscheid, les sociaux-démocrates et les syndicats ont remporté de grands succès en matière de politique sociale, tandis qu’à Hamborn, ils menaient une existence obscure et le pouvoir des entrepreneurs restait intact. Lucas distingue les mentalités des travailleurs de Remscheid et de Hamborn comme suit :
Remscheid
Hamborn
Continuité Sécurité relative
Relations sociales traditionnellement patriarcales
Planification rationnelle de l’avenir
Discontinuité dans le parcours de vie
Incertitude quant aux perspectives d’avenir
Anonymat aliénant, déterminé par le capital
Orientation vers l’immédiateté(29)
L’adhésion massive à la « Freie Vereinigung » (Association libre) eut lieu à Hamborn lorsque la propagande des syndicalistes, qui mettait l’accent sur la lutte économique et l’action directe et rejetait la politique salariale centralisée des syndicats, ainsi que la structure fédéraliste, s’avérèrent adaptées aux expériences et aux exigences du mouvement.
La base sociale de la FAUD à Wuppertal
Un dossier policier sur des communistes connus à Wuppertal permet de se faire une idée plus précise de la base sociale du syndicalisme à Wuppertal au début de la République de Weimar.(30) Nous avons mentionné que les syndicalistes et les anarchistes s’étaient engagés dans le KPD jusqu’au début de 1919. Les membres de la FAUD qui ont ensuite pris la direction du mouvement à Elberfeld-Bannen figurent dans cette liste, de sorte que la base sociale du KPD à ses débuts correspondait à peu près à celle de la « Freie Vereinigung » ou de la FAUD. Le nombre de membres du KPD était estimé entre 700 et 1200 en avril/mai 1919. (31) Lors du congrès fondateur de la FAUD, 1200 membres étaient déclarés pour Elberfeld. La liste de la police comptait au total 247 noms, dont 234 hommes et 23 femmes. La profession était indiquée pour 188 noms, répartis comme suit : (32)
108 ouvriers qualifiés
66 ouvriers non qualifiés
45 métallurgistes ouvriers d’usine 24
9 ouvriers du textile ouvriers 31
20 ouvriers du bâtiment ouvriers des transports 3
6 imprimeurs/typographes journaliers 3
28 artisans ouvriers du bâtiment 4
chauffeurs 1
14 autres
4 commerçants contrôleurs de santé 1
3 commerçants retraités 1
1 Drogueriste Agriculteur 1
1 Avocat Serveur 1
Technicien 1
Dans 54 cas, l’ancienneté dans l’entreprise était indiquée. Parmi ceux-ci, 19 étaient employés par la société Jäger. Sur les 19 indiqués, 13 étaient des ouvriers qualifiés et 6 étaient des ouvriers non qualifiés ou semi-qualifiés.(33) Peu avant la Première Guerre mondiale, l’usine comprenait deux fonderies de fonte grise, une fonderie d’acier, une fonderie de fonte malléable ainsi que de vastes ateliers d’usinage. Peu avant la guerre, l’entreprise comptait 1 300 employés,(34) mais ce nombre avait au moins doublé pendant la guerre, puisqu’en 1917, environ 2 000 employés étaient en grève.(35)
Comme des ouvriers ont été licenciés après la Première Guerre mondiale en raison du recul de la production, on peut estimer qu’il y avait environ 1 300 à 1 500 employés en 1919/1920. En 1921, l’entreprise comptait 1 150 employés (36), mais ce chiffre est tombé à 500 en 1924.(37)
L’entreprise Jäger constituait une exception dans la structure principalement artisanale de la vallée de Wuppertal. Il n’existait pas de concentration comparable d’ouvriers industriels dans la région. En 1919, l’industrie métallurgique d’Elberfeld comptait 138 entreprises employant au total 3 795 personnes.(38) Si l’on se base sur un chiffre de 1 300 employés, l’entreprise Jäger représentait 34 % de tous les employés de l’industrie métallurgique et 6,8 % de tous les ouvriers industriels d’Elberfeld. (39) Malheureusement, selon les informations fournies par la société « Kugelfischer », il n’existe plus de documents d’entreprise de la société Jäger datant de cette époque permettant de se faire une idée précise de l’origine, de la composition, de l’âge et du contexte de vie du personnel.
La demande adressée par le DMV à ses membres le 7 novembre 1918 « de ne pas faire grève et de tenir les jeunes en bride »(40) indique que de nombreux jeunes travailleurs faisaient partie du personnel.
L’ensemble des travailleurs de l’industrie métallurgique à Elberfeld se répartissait comme suit selon l’âge et le sexe : (41)
Total 5962
Ouvriers de plus de 21 ans : 3525
Ouvrières entre 16 et 21 ans : 710
Ouvrières de plus de 21 ans : 1162
Jeunes hommes entre 14 et 16 ans : 410
Jeunes femmes entre 14 et 16 ans : 151
En raison du travail extrêmement pénible dans les fonderies, on peut supposer que la proportion de femmes dans l’effectif n’était pas aussi élevée que dans les autres entreprises métallurgiques. Le nombre de femmes actives est passé de 1 872 en 1918 à 402 en 1919 (42), en raison de la réintégration des anciens combattants.
Outre les ouvriers de l’entreprise Jäger, une grande partie des ouvriers qualifiés et des artisans étaient syndiqués. Les tailleurs étaient particulièrement radicaux. Sur les 28 artisans, 6 étaient tailleurs.
La proportion de bourgeois et de petits bourgeois était marginale. Le seul intellectuel était l’avocat Bernhard Lamp, déjà mentionné. Les radicaux avaient une base solide parmi les chômeurs. À Wuppertal, le chômage était très élevé après les guerres en raison de l’industrie textile fortement orientée vers l’exportation.(43) Les données disponibles semblent confirmer les thèses de Robert Wheeler selon lesquelles
– 1. les ouvriers industriels, en particulier ceux des industries nouvelles, ainsi que les ouvriers qualifiés qui se sentent menacés dans leur position traditionnelle ont davantage tendance à adopter des positions radicales.(44)
– 2. la concentration d’une masse importante d’ouvriers favorise le radicalisme (45)
– 3. les partisans d’un point de vue « radical » sont plus jeunes que les partisans de la tendance conservatrice et que plus une personne est organisée depuis longtemps dans le mouvement ouvrier, plus elle a tendance à soutenir des positions « conservatrices ».(46)
La troisième thèse s’applique particulièrement à Wuppertal. La main-d’œuvre social-démocrate traditionnelle de Wuppertal, en particulier les ouvriers du textile, était plutôt modérée en 1918/1919 et s’orientait vers les deux partis sociaux-démocrates, l’USPD et le SPD. Ce n’est qu’après sa fusion avec l’USPD fin 1920 que le KPD a pu exercer une influence plus importante sur les travailleurs de Wuppertal. Lors des élections à l’Assemblée nationale en juin 1920, il n’a obtenu que 854 voix sur 170 000 électeurs.(42) Ce chiffre extrêmement bas indique que le courant antiparlementaire – anarcho-syndicalistes et communistes de gauche – était dominant au sein du KPD de Wuppertal à cette époque, car à ce moment-là, tant la FAUD que le KAPD s’étaient séparés du KPD.
La différence constatée par Erhard Lucas entre les syndicalistes, « animateurs » des grands effectifs de la Ruhr occidentale, politisés par leur confrontation avec le groupe de travail politique des syndicats et les communistes de gauche en tant qu’« opinion leaders » de petits groupes conspirateurs politisés par l’expérience de la contre-révolution militaire de 1919, semble s’appliquer dans les grandes lignes à Wuppertal. (48)
Les ouvriers de l’entreprise Jäger étaient à la tête des mouvements de grève de cette époque et rien n’indique qu’ils aient participé aux actions putschistes du KAPD.(49)
Conflits internes à la FAUD, reflet de la composition hétérogène de l’organisation
Les conflits internes à la FAUD en 1921/22 peuvent être interprétés comme le reflet des différentes couches ouvrières représentées au sein de l’organisation.
Parmi les partisans de la lutte syndicale quotidienne figuraient les principaux membres de la FAUD qui appartenaient déjà à l’organisation avant la guerre, tels que Kater (Berlin), Windhoff (Düsseldorf), Strucken (Viersen), ou qui étaient déjà organisés dans d’autres organisations ouvrières avant la guerre, comme les syndicalistes de Mühlheim autour de Heinrich Reuß.
Les partisans de la tendance « plus radicale » avaient surtout leur base parmi les métallurgistes de Düsseldorf, qui venaient des grandes entreprises de la ville, notamment Mannesmann, Rheinmetall, les usines de pressage et de laminage Reisholz et Lierenfeld et la société Schlöndorff. En raison de l’énorme augmentation de la production d’armement, notamment chez Rheinmetall, dont l’effectif passa de 8 000 à 40 000 employés, outre le recours à des travailleurs étrangers et à des prisonniers de guerre, qui ne pouvaient pas couvrir la demande en main-d’œuvre, des campagnes de recrutement furent menées dans tout le Reich et des travailleurs issus d’industries en friche furent transportés quotidiennement dans des trains spéciaux, par exemple depuis Barmen, pour aller travailler. (50)
Pour de larges couches de métallurgistes de Düsseldorf, la discontinuité dans le parcours de vie constatée par Lucas chez les ouvriers de Hambom, l’incertitude quant aux perspectives d’avenir, l’aliénation due au capital et la détermination à atteindre des objectifs immédiats étaient particulièrement marquées. Par exemple, la grève générale spontanée qui éclata en 1922 chez Mannesmann fut provoquée par l’obligation pour les ouvriers de rembourser une avance qu’ils avaient reçue.
Si les porte-parole du courant plus anarchiste de la FAUD de Düsseldorf avaient une telle influence, c’est parce que leur agitation correspondait à la mentalité de ces couches ouvrières dans des situations concrètes, mais on ne peut pas parler d’anarcho-syndicalistes convaincus. Ni la FAUD ni les syndicats libres n’étaient pas en mesure de fidéliser durablement ces couches ouvrières à l’organisation.
Il est toutefois remarquable dans ce contexte que la majorité des ouvriers n’aient quitté les syndicats qu’après les luttes perdues de 1923, lorsque la journée de 8 heures, leur principale conquête de la révolution, a été supprimée. Cela signifie qu’en adhérant à l’organisation, ils exigeaient également que celle-ci soit efficace. L’efficacité d’une organisation syndicale à long terme était naturellement plus grande chez les ouvriers qualifiés et les artisans que chez les ouvriers de masse, car ils n’étaient pas interchangeables comme ces derniers et avaient donc généralement des perspectives d’avenir plus sûres.
Deux exemples illustrent à quel point les positions dépendaient de la place occupée dans le processus de production et comment la situation de travail concrète influençait l’orientation idéologique.
Ernst Binder (Düsseldorf) a écrit à propos de l’attitude au travail du carreleur Carl Windhoff :
Carl effectuait un travail de carreleur d’une précision méticuleuse. Lorsqu’il posait des carreaux, il se souciait peu ou pas du tout de ce qui se passait autour de lui. À la pause de midi et le soir, il fallait toujours lui demander d’arrêter de travailler. (51)
Windhoff lui-même soulignait fièrement dans un article que son ancien employeur avait confirmé devant le tribunal cantonal en 1932 que « C.W. est un travailleur propre et consciencieux ».(52)
Cette opposition reflète le conflit sur le plan matériel. Les groupes professionnels tels que les carreleurs considéraient leur travail concret comme globalement satisfaisant. Ils ont pu obtenir des améliorations de leurs conditions de travail et de vie, telles que la réduction du temps de travail et la suppression du travail à la tâche, grâce à un travail syndical acharné et continu.
En revanche, le type de travailleur incarné par Hans Schmitz ne pouvait imaginer sa libération qu’en lien avec des changements révolutionnaires. Pour lui, le travail syndical à long terme ne constituait pas une issue à la « tyrannie ». Cela explique le rejet de toutes les concessions tactiques dans le travail syndical quotidien, comme par exemple celle des comités d’entreprise légaux. Et pour eux, ce que Rosa Luxemburg écrivait en 1905 à propos des luttes des mineurs s’appliquait : « L’opposition entre le capital et le travail (...) est trop vive et trop violente pour pouvoir être démantelée sous la forme de luttes syndicales pacifiques, planifiées et partielles. »(54)
Une question très intéressante, à laquelle il n’est pas encore possible de répondre en l’état actuel des recherches, est de savoir dans quelle mesure le « fond mentalitaire agraire » de nombreux ouvriers industriels a joué un rôle dans l’émergence de formes syndicalistes de lutte et d’organisation. (55)
Cette thèse est défendue par Lucas pour Hambom.
La grande solidarité immédiate qui s’est développée parmi les ouvriers de Hamborn était en grande partie le fruit de leur psychologie sociale agraire. Comme nous avons tenté de le montrer, elle était pour eux une question de survie.(56)
Les tentatives de propagande rurale de Hans Schmitz à la fin des années 1920 montrent que, contrairement au marxisme traditionnel, les anarcho-syndicalistes rhénans et bergais ne méprisaient pas les paysans et faisaient une tentative modeste mais sérieuse pour réduire quelque peu l’opposition entre la ville et la campagne.
