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2 - Jean-Jacques Volther en route vers son destin.

Il revint seul en portant une malle en osier ordinaire qu’il posa délicatement dans le salon.
— Tu as accepté cette mascarade sans broncher, constata la jeune épouse.
— Oui, je n’avais guère le choix. J’aurais préféré mettre l’enfant en nourrice dans une famille du haras. Je crains que les lubies de Coupesarte deviennent de plus en plus extravagantes. L’influence de l’évêque de Lisieux éclate au grand jour. Nous aurons bientôt un duc de l’Ouest, car c’est clairement la prétention de Guillaume et de l’évêque, Jean Grandouet, qui brûle d’être proclamé Jean I, pape de la nouvelle Église. La douce Auge choit entre les mains de deux pires escrocs de son terroir.
— Que comptes-tu faire, mon chéri ?
— D’abord, je vais vérifier l’état du pauvre enfant, puis atteler une voiture et livrer le paquet. Au retour, je m’arrêterai chez Eudes Tortisambert pour l’avertir de la situation.

L’enfant, sanglé dans la malle, dormait d’un sommeil lourd. Les cahots du voyage avaient provoqué des vomissements aux relents alcoolisés que Victor nettoya sans faire appel à son personnel. Un trousseau de nouveau-né et une bourse remplie d’argent accompagnaient Jean-Jacques Volther vers son destin.
— C’est un beau poupon aux traits fins, remarqua Colombe.
— Oui, répondit Victor, il ressemble étrangement à Blanche Aubin, que j’ai connue en jouant avec son gredin de grand frère pendant les vacances chez ma grand-mère maternelle, à Orbec. Elle était toujours calme et joyeuse, une vraie demoiselle que nos jeux guerriers effrayaient sans cesse. Quelle tristesse ! Je m’arrangerai avec la mère supérieure du couvent et nous prendrons l’enfant de temps en temps. Il aura le même âge que notre diablotin gigoteur.
— J’en serais parfaitement heureuse, car je ne suis pas certaine d’avoir la possibilité de t’offrir une famille nombreuse.
— Si je pars tout de suite, je pense rentrer avant la nuit. Dois-je rapporter quelque chose de Moustiers, ma douce Colombe ?

Après s’être assuré de la sécurité de l’enfant, Victor Bellou installa la malle dans une voiture confortable tirée par un cob paisible adapté à ce genre de transport fragile et clandestin. À la sortie de Bellou, il décida de prendre la route de Lisores, plus rapide. En ce mois de mai, la campagne d’Auge resplendissait sous les pommiers en fleurs. Dans les haies, une multitude d’oiseaux s’affairaient. Le long de la route, les talus étaient couverts de primevères et de coucous en fleurs. Les premières orchidées mauves dressaient déjà leur tête élégante. Victor menait un train léger pour préserver le sommeil de son passager et profitait des charmes de la nature augeronne parée de ses plus beaux atours. Après la dangereuse descente, il laissa sa monture prendre un trot soutenu et contourna Moustiers par la route de la laiterie de son ami Tortisambert. Le fumet caractéristique des camemberts à l’affinage sortait des hâloirs en briques rouges. Il arriva rapidement en vue du prieuré de Crouttes et mit sa monture au pas. La vaste maison centrale à colombage jouxtait un immense pressoir à pommes, la fierté des sœurs couventines de Sainte-Marie de la Monne. Victor Bellou gagna le parloir où il demanda à voir la mère supérieure, sœur Christophine, cousine germaine de sa défunte mère.
Une femme d’une quarantaine d’années vêtue d’une simple robe noire, la tête couverte d’une coiffe blanche aux larges bords amidonnés, signe de sa fonction, l’accueillit avec un sourire.

— Une visite de ce mécréant de Victor , dit-elle. Quelle surprise !
— Toujours aussi caustique, ma très chère sœur. Hélas, j’accomplis une démarche bien triste. Je t’amène un jeune « pouchin de haie » que j’ai pris en charge après le décès de sa pauvre mère. Son père, un ami, m’a prié de vous l’apporter discrètement.
— C’est le troisième en deux ans que tu nous livres avec toujours le même discours, répliqua sévèrement la religieuse.
— Je sais. Je comptais l’adopter, car Colombe ne pourra pas enfanter autant que nous le souhaiterions. Sa grossesse est si délicate que je crains pour sa santé. L’enfant se nomme Jean-Jacques Volther. Son géniteur nous a expressément interdit de le garder sous notre toit.
— Notre devoir est de l’accueillir, mais étant un garçon, nous le transférerons chez les pères d’Aubry-le-Panthou quand il sera en âge de quitter notre toit.
— Je sais. Colombe et moi, nous souhaitons le prendre régulièrement en pension ; il tiendra compagnie à notre enfant. Ma cousine, je te confie sous le sceau du secret que la mère de l’enfant était une amie d’Orbec dont tu connais la famille.
— Blanche Livet ! Murmura la mère supérieure, morte en couches selon les dernières nouvelles. Je comprends trop bien ton embarras, Victor. Nous chérirons l’enfant et tu le prendras à Bellou aussi souvent que la santé de Colombe le permettra.

— Je te remercie, Christophine. J’ai ajouté dans le berceau une seconde bourse destinée à son entretien ainsi qu’à celui de vos autres jeunes pensionnaires. Rends-nous visite à la naissance de notre petiot, ma cousine.

Victor Bellou se dirigea vers Moustiers. Il traversa la rivière par le pont des Hospices, puis se dirigea vers la grande place du marché entourée d’échoppes. Au fond de la place, l’église récemment installée dans les anciennes halles aux grains faisait entendre ses carillons. Il répondit aux salutations des passants. La demeure imposante des Tortisambert se trouvait à côté du moulin en contrebas de l’église. Il entra dans la cour, puis se dirigea vers le petit logis transformé en bureau.
— Ben l’boujou, Eudes ! salua Victor en voyant son ami penché sur son gros cahier de compte.
— Tiens, Victor, à c’t’heu ?
— J’ai déposé un nouveau colis chez ma cousine Christophine. Sur le chemin du retour, j’ai pensé qu’un brin de causette avec le gars Eudes, autour d’une moque, chez Flaubert, serait une bonne détente.
Les deux compères se dirigèrent vers la brasserie « Buvard et Gros Pichet » ; ils trouvèrent une table au fond près des lambics aux cuivres rutilants.
— Encore une livraison à Crouttes me disais-tu, relança le fromager.
— Oui. Un garçon cette fois-ci. Je voulais te parler de la situation. La semaine prochaine, nous sommes invités au sacre du duc. Tu as devant toi le futur comte de Bellou. Les titres et les sous-titres pleuvent comme vache qui pisse. J’ai l’impression que Coupesarte se transforme en Coupe-jarrets. Je crains que les cérémonies du sacre soient l’occasion de nouvelles facéties peu réjouissantes. Si j’en crois mes oreilles, il faut s’attendre au pire.
— Je sais. Hardoin, mon aîné, veut s’enrôler dans la milice qui est en cours de levée. Avec son copain Robby Goin, le fils du maréchal-ferrant, ils ne parlent que de ça. Le maître d’armes de Coupesarte enrôle les têtes creuses d’Auge. On commence à voir des mercenaires flamands à l’auberge du « Cheval ailé ». J’ai cru comprendre que Sa Grandeur, le Trou Duc, voulait conquérir les îles, le Cotentin et s’attaquer aux principautés de Bretagne. Le Bessin ne lui suffit pas.
— Le charpentier de Bellou est allé dans le Perche, la semaine dernière, acheter une coupe de bois et il a parlé avec Ydolf Coupesarte, le frère de Guillaume, qui lui a fait part de ses doutes concernant le décès de sa belle-sœur. Ce qui confirme nos propres soupçons. Ydolf craint pour sa sécurité, car il a refusé de livrer le bois de charpente marine que son frère exigeait en cadeau pour ses secondes épousailles. D’après la quantité demandée, le Duc envisagerait la construction d’au moins cinquante navires de guerre de tous gabarits.
— Tu as raison, le Coupesarte devient dangereux. Mon pauvre Victor, tu es le seul qu’il écoute encore un peu, constata Eudes Tortisambert.
— Désormais, je crains que mon influence soit nulle depuis que Grandouet a mis la main au collet du grand nigaud de nos jeux d’enfants. Sa folie des grandeurs et son besoin de dominer ont contaminé Coupesarte. Guillaume m’écoute ’core un peu, par nostalgie de notre vieille complicité de beuveries des années folles, mais à chaque fois que je fais une timide remarque de ma part, il me traite de bileux et me rétorque que je ne comprends rien aux enjeux de notre époque. Bref, je ne suis qu’un palefrenier inculte juste bon à caser ses pouchins de haie.
— Que peut-on faire ?

— Pour l’instant, je ne vois pas de solution. Après la mascarade du sacre, nous sonderons nos amis et nous envisagerons une action plus concertée au retour du gars Delahaie et de sa sœur, proposa Victor. Ma Colombe aura petiautaée (accouché) d’ici là.
— Je vais voir et écouter de mon côté.
— Mon Totor, buvons cette mousse avant qu’elle ne s’évente. Mon genou me dit que les taxes affadiront bientôt la beichoun (bière ou cidre).
— Je te laisse à tes fromages. Je rentre à Bellou, je te tiendrai au courant des nouvelles au prochain marché de Moustier.