Une riche voiture de maître aux armes de Guillaume Coupesarte, futur Duc d’Auge,
Seigneur de cette région verdoyante et vallonnée, sise entre la mer et les grandes forêts
majestueuses du Perche, se dirigeait vers le célèbre haras de Bellou au rythme infernal des quatre chevaux. Les percherons diligenciers écumaient sous les claquements secs du fouet et les cris d’un cochet rougeaud. Deux cavaliers lourdement armés et vêtus de plastrons d’armure, ouvraient la voie en bousculant les piétons et forçant les charrettes à se garer sur les bas-côtés. Deux autres spadassins
fermaient la marche.
La diligence quitta la route de Livarot pour s’engager sur le chemin de Bellou. Elle
longeait le vaste domaine du haras. Des petits prés entourés de haies taillées hébergeaient des
poulinières ou des étalons qui assuraient la richesse et la renommée du domaine, de la
pointe de la Bretagne jusqu’aux confins de la Germanie. Plusieurs centaines de chevaux de différentes races composaient ce cheptel d’exception. A l’approche du manoir, les herbages laissent place à de larges prairies entrecoupées de pistes de dressage. Un véritable champ de course avec une tribune couverte jouxtait la demeure principale.
La rudesse et la folle vitesse de la folle chevauchée intriguèrent les palefreniers pourtant habitués aux visites bruyantes du sieur Coupesarte à son ami Bellou, maître des lieux. Cavaliers et diligence ralentirent à peine avant d’entrer dans l’allée menant au manoir. Les graviers parfaitement ratissés crissèrent sous les sabots des chevaux. L’attelage ralentit en effectuant une grande courbe gracieuse dans la cour-haute, afin de se présenta face au perron de la magnifique bâtisse de trois étages, fleuron de l’architecture à pans de bois du Pays d’Auge. Les différentes époques de constructions, nettement perceptibles à un œil averti, formaient un ensemble harmonieux. Les fondations en pierres blanches et en silex noir en damier soutenaient d’énormes piliers porteurs en chêne. Les tenons et mortaises des poutres plafonnières et tous les encorbellements s’ornaient de sculptures traditionnelles, des frises allégoriques couraient le long des sablières chanfreinées. Les toits à pans brisés fortement inclinés renforçaient l’harmonie naturelle du lieu.
L’un des cavaliers démonta pour ouvrir la portière du véhicule. Un ecclésiastique bedonnant, sans âge, vêtu d’une soutane noire, en descendit lentement. Une large ceinture pourpre à liserés noirs indiquait qu’il s’agissait de l’archiprêtre de la chapelle ducale. Il se dirigea d’un pas solennel vers la porte du manoir. Une femme portant une coiffe de dentelle rigide lui ouvrit.
— J’apporte un message et une malle à remettre en main propre au sieur Bellou de la partdu duc. Veuillez le quérir, mon enfant.
— J’y vas à hyie et à digédâo [1]. Mons’eu l’Abbé. Poireautâez dans la pyiche à préchyi (pièce où l’on parle, salon) d’avec la Dame.
En habitué du lieu, le messager se dirigea vers le salon au décor cossu où une femme alitée par une grossesse difficile était installée dans un confortable fauteuil. Elle l’accueillit cortoisement. Une conversation formelle débuta jusqu’à ce qu’un homme solidement charpenté en botte de cheval et en tenue de travail, arrive, légèrement
essoufflé.
— Monsieur l’Archiprêtre, j’enlève ma blaude [2]et je vous rejoins.
Victor Bellou revint suivi de la cuisinière qui portait un plateau encombré d’une bouteille de baire (cidre bouché) d’une infusion de sauge et d’un assortiment de palets au beurre salé accompagné d’un impressionnant pot de confiture de lait.
— Sieur Bellou, le duc m’envoie en mission confidentielle avant la cérémonie du sacre. Il requiert votre aide dans une affaire délicate et personnelle, dit l’ecclésiastique en jetant un regard en coin à l’épouse assise dans le fauteuil. Voici son message revêtu du sceau ducal.
Le maître du haras prit l’épais parchemin roulé, cerclé d’une cordelette de lin fermée par un
sceau métallique dont il examina attentivement les figures : deux tours crénelées jaillissant des
vagues et surmontées de la devise « Régner et Te servir ». Les deux tours symbolisaient le pouvoir clérical et ducal, tandis que la mer rappelait la volonté de conquête et de domination maritime du nouveau Duc. Lentement, Victor Bellou sortit un couteau de sa poche qu’il ouvrit avec des gestes contenus.
— Que me veut encore ce maudit Guillaume Coupesarte ? La tête de l’abbé ne m’inspire pas confiance. Sa présence n’est pas de bon augure, se dit-il en dépliant la missive calligraphiée par son ami d’enfance.
« Cher Victor,
Ton Duc fait appel à son compagnon de toujours pour résoudre un grave problème d’honneur et de justice. Après le terrible drame du décès de mon épouse adorée et avant mon remariage avec l’héritière du Bessin, la semaine prochaine, en même temps que le Sacre, mon cœur brisé s’est consolé dans les bras d’une douce enfant du pays que tu connaissais. Le fruit de cet amour impardonnable vint au monde dans les derniers souffles de la charmante Blanche.
Mon âme, torturée par le chagrin, se tourne vers son ami et confident. L’enfant s’appelle Jean-Jacques, prénom que murmura la pauvre mère dans son dernier soupir. Il t’attend dans la diligence, emmailloté et endormi par une rasade de calva, confortablement installé dans une malle en osier. Je m’en remets à toi et je te remercie de le déposer le plus vite chez les sœurs de Crouttes, tenant un orphelinat, dans la plus parfaite discrétion. L’archiprêtre ne connaît pas le contenu de ma lettre, ni celui de la malle.
Surtout que ton grand cœur et la profonde piété de Colombe ne vous poussent pas à garder
l’enfant. L’avenir d’Auge et le fabuleux destin qui m’incombent de réaliser la mission de l’Église
Universelle, d’apporter la parole du Christ Retrouvé aux peuples barbares sont en cause. En signe de
ma repentance et de ma pénitence, l’abbé te donnera un titre de propriété d’un petit domaine,
celui de Volther, situé derrière Saint-Evroult dans la charmante vallée jouxtant la Touques. A sa
majorité, tu remettras le titre de propriété au jeune homme. En attendant, je te confie sa garde et son entretien.
J’aurai le plaisir de te remercier des services rendus au duché et à l’Église en t’adoubant Comte de Bellou, à l’issu, des cérémonies de la semaine prochaine.
Par-devant Dieu et les hommes.
Ton dévoué et ami fidèle ami Guillaume, Duc d’Auge et du Bessin.
Victor Bellou resta songeur quelques secondes, puis il répondit au regard interrogatif
de son épouse par un léger haussement d’épaules accompagné d’une moue dubitative.
— Monsieur l’archiprêtre, j’accepte la mission de mon ami le Duc. Assurez-le de mon aide
et de la parfaite exécution de sa requête dans les meilleurs délais. Je vous aide à descendre la
malle.
L’ecclésiastique salua la maîtresse de maison en lui souhaitant une heureuse délivrance, puis il
précéda Victor Bellou. Celui-ci profita du départ du révérend pour demander à Colombe Bréhal de lire la missive.
A suivre...