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Pooja, Sir de Deepak Rauniyar
Un polar népalais : une curiosité instructive

Sous nos latitudes, les films de fiction népalais sont tellement rares sur les écrans (grands comme petits) que le dépaysement produit par Pooja, Sir (en salle depuis le 23 juillet) ne peut être que total. Dépaysement d’autant que le film se déroule dans la région du Teraï au sud du pays. Aux antipodes donc des clichés et des stéréotypes ! Bien loin de Katmandou et de ses hippys aux cheveux longs tirant sur leur shilom, loin encore des paysages prestigieux de l’Himalaya, avec ses sommets à plus de 8000 mètres, ses sherpas valeureux et, aujourd’hui, l’embouteillage et l’accumulation de déchets sur la voie principale d’accès à l’Everest.

Pooja, Sir se passe, de surcroit, exclusivement en ville. À deux brèves exceptions : à la fin du générique lorsque l’inspectrice Pooja quitte Katmandou pour gagner son affectation puis lors de son retour dans la capitale pour s’occuper de son père hospitalisé, le réalisateur choisit un plan général en plongée (vraisemblablement réalisé par un drone) sur une route en pleine nature. Pour le reste du film, les prises de vue sont filmées en scope mais la lumière est rare, le ciel est gris, le temps sombre. Gros plans et plans rapprochés prédominent et perturbent la perception de l’espace. Le refus de l’exotisme est délibéré et assumé. En outre, cette forme correspond bien à un film policier.

Pooja, Sir a été réalisé par Deepak Rauniyar sur un scénario coécrit avec son épouse Asha Maya Magrati, également interprète du rôle principal. Le scénario laisse place à une dimension autobiographique indéniable et assumée. Alors que son épouse vient du nord, Deepak appartient à la minorité Madhesi du sud du pays et a souffert de cette condition. C’est avec un certain contentement que Deepak peut affirmer : "C’est le premier film népalais à mettre en scène un personnage madhesi sans en faire un sujet de moquerie" [1].

Interviewée par Variety, Asha Maya Magrati est, en ce sens, explicite :
"This is our story, our life story. And whenever we go outside, when we are traveling, the other light-skinned people, they talk about him [Rauniyar] so badly, they treat him badly. It really hurts me. And I try to fight everywhere, wherever I go. This really urgent story we have to tell the people what we are doing. And also make them understand what they are doing, knowingly or unknowingly." [2]

Dimension autobiographique également, dans l’épisode du père malade qui permet de préciser le portrait de l’héroïne mais qui renvoie au décès du père d’Asha durant la préparation du film.

Le titre évoque l’héroïne prénommée Pooja, une capitaine de police qui entend être appelée Sir par ses subordonnés. Lorsque le premier jour, devant l’équipe, son adjointe Mamata (Nikita Chandak) lui donne du Madame, elle la reprend sèchement : "Je préfère Monsieur". "Pourquoi vous ne voulez pas apparaître comme une faible femme ?" réplique la très féminine, très brune et très belle (nous sommes au cinéma !) Mamata. Les deux femmes finiront pas faire équipe… Pooja ayant l’intelligence de s’appuyer sur la connaissance du terrain de son adjointe.

Lors de son entretien avec Thierry Cheze, Deepak Rauniyar précise :
"Pour écrire ce scénario et raconter la police de l’intérieur, nous avons donc fait beaucoup de recherches et d’entretiens. Nous savions très tôt que le rôle principal devait être joué par une femme. Mais au Népal, moins de 3 % des policiers sont des femmes. Il a fallu du temps pour instaurer la confiance. Petit à petit, certains policiers ont commencé à se confier, nous invitant chez eux, dans leurs bureaux. Et au fil de ces conversations, nous avons découvert quelque chose d’inattendu : de nombreuses policières de la génération de Pooja étaient queer. Cela a tout changé. Nous avons décidé que Pooja serait queer elle aussi." [3]

À cette fin, Asha Maya Magrati a composé un personnage dénué de tout glamour, à l’allure vraiment très masculine : cheveux très courts, jean et tee-shirt, absence de maquillage, etc. À aucun moment, elle ne laisse apparaître la moindre faille. C’est chez elle, sous la douche, qu’elle peut se permettre de craquer…

Asha Maya Magrati : un rôle de composition

Asha Maya Magrati : un rôle de composition

Dans ce polar très bien mené, Pooja est donc envoyée dans le sud pour résoudre une affaire urgente et sensible : deux enfants ont été enlevés. Si l’un des deux est l’enfant d’une femme de peu, l’autre est le fils du député local. Lorsque Pooja arrive, elle découvre, et le spectateur à travers son regard, la ville depuis le véhicule de police qui est venu la chercher : images morcelées par les vitres de la carrosserie et surtout images de manifestations violentes, pneus enflammés, débris de toutes sortes sur la chaussée.

Nous sommes en 2015 dans la province du Madhesh, à la frontière avec l’Inde. Or en 2015, le projet de nouvelle constitution discutée à l’assemblée nationale donne lieu à une contestation radicale dans cette région de plaines du sud-est du Népal. Lors des manifestations, des policiers sont même tués et la répression policière cause de nombreuses victimes dont des enfants. La mort des enfants sera, du reste, évoquée dans le film : interpelé par une journaliste, Madan (Dayahang Rai, le grand acteur du cinéma népalais), le commissaire, tient à préciser que les parents ont bien été indemnisés.

La communauté madheshi considérait que la constitution n’allait pas assez loin. Car cette minorité demeurait sous-représentée notamment en raison du mode de scrutin retenu (système majoritaire à un tour combiné avec une partie de proportionnelle) et au redécoupage territorial. En effet, les Madheshis subissent des discriminations notamment en raison de la couleur de leur peau réputée plus foncée que les autres Népalais et parce qu’ils ne parlent pas le népali, qui est la langue dominante et officielle (maternelle pour 45 % des Népalais). Langue officielle et officiellement lingua franca pour un petit pays multi-ethnique où l’on ne compte pas moins de soixante ethnies et castes différentes et plus d’une centaine de langues maternelles. Lingua franca officielle ? Dans le film, lorsque Pooja est invitée à manger chez la grand-mère de Mamata, son adjointe madheshi, c’est en anglais qu’elle remercie la grand-mère de Mamata pour son plat délibérément trop épicé (test classique à l’égard des "étrangers")… Par ailleurs dans le reste du film, l’anglais, la langue de l’ancien colonisateur, est couramment employée dans les formules de politesse ou dans les ordres donnés aux policiers.

Venue de Katmandou, du nord du pays donc, Pooja appartient à l’ethnie dominante. Comme Asha son interprète, c’est une Pahari, une "habitante des collines", une "véritable" népalaise donc. Lors d’un échange entre les deux policières, Mamata dit à Pooja que si elle subit les discriminations liées à son sexe (son camarade de promotion est commissaire et dirige la police de la ville quand elle n’est qu’inspectrice), elle bénéficie, en revanche, de son statut de Pahadi à la peau claire.

Même à la deuxième vision, il est impossible, pour un spectateur occidental, de percevoir les nuances de peau permettant de distinguer les individus et partant de les discriminer. Ce spectateur toujours éprouve la même difficulté à percevoir les différences, dans les films japonais qui abordent les discriminations à l’égard des Coréens. Où l’on repense en souriant à Aimable (Raimu dans La Femme du Boulanger de Marcel Pagnol, 1938) : "Tous les Chinois sont pareils, tous les nègres se ressemblent"…

Alors que les autochtones y parviennent très bien… Au tout début du film, une scène montre un couple Madhesi (encore une fois, le spectateur sous nos latitudes ne comprendra leur appartenance ethnique que plus tard dans la fiction) à qui la patronne d’un restaurant refuse de vendre des momos, ces raviolis tibétains, officieusement considéré comme le plat national du Népal. Mépris assumé sans complexe (il n’est donc pas socialement sanctionné !) : la restauratrice prétend ne plus avoir de momos alors qu’ils sont servis ostensiblement à d’autres clients…

Par ailleurs, le spectateur qui n’aurait pas fréquenté l’INALCO, ne distinguera pas les trois différentes langues utilisées dans le film. Le dépaysement est donc assuré.

Puis, plus l’enquête de Pooja avance, et plus il se retrouvera en terrain connu, en terrain déjà balisé dans les (bons) polars. En effet, l’inspectrice découvre que les enfants enlevés fréquentaient la même école publique dont la directrice, une Pahadi venue du nord, n’est autre que l’épouse du député et la mère de l’enfant enlevé. L’école est gérée par un conseil d’administration présidé par le frère de la directrice. Comme l’école, la cantine scolaire a été privatisée et une bonne partie des subventions a été détournée… Tout cela au vu et au su de tous et, évidemment, en toute impunité.

Le député exprime violemment son mépris pour les fonctionnaires de police. Il intervient dans l’enquête à plusieurs reprises n’hésitant pas à transgresser le respect des procédures : par exemple, il permet à sa femme d’interroger une suspecte contre l’avis de Pooja mais avec l’accord de Madan, le commissaire, etc. Le préfet agit de même : il fournit une liste de suspects à interpeler, le coupable se trouvant forcément parmi eux. La liste est composée d’opposants notoires et de journalistes qui seront effectivement arrêtés. L’un d’entre eux sera même retrouvé pendu dans sa cellule…

Arrogance des puissants, mépris des petites gens, des bras nus, discrimination des minorités à la peau réputée pas assez claire et manipulées bien sûr par l’étranger (en l’espèce l’Inde). Pas étonnant que le film ait rencontré quelques difficultés pour sortir en salles au Népal. Mais après le très bon accueil dans les festivals internationaux, il le fallait bien.

La censure a imposé des coupes. La plus notable concerne la suppression d’une interview à la télévision du premier ministre K.P. Sharma Oli stigmatisant les députés madhesis qui s’opposaient au projet de constitution, en les qualifiant de "mangues pourries" et se permettant même ce bon mot : "Quelques-unes tombent de l’arbre, mais l’arbre reste". Premier ministre en 2015, K.P. Sharma Oli par ailleurs Président du Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) depuis 2014 est à nouveau en exercice depuis le 15 juillet 2024…

La commission de censure a également exigé le sous-titrage des dialogues en hindi. Car l’hindi serait une langue étrangère et peu comprise au Népal alors qu’elle est couramment parlée au sein de la communauté madhesi du pays et que les films de Bollywood sont habituellement présentés sans sous-titres au Népal. J’ai repensé à ces berbérophones en Algérie qui affectaient de ne pas comprendre l’arabe et commentaient pourtant les feuilletons égyptiens présentés à la télévision… Au Népal également, la langue constitue un outil politique majeur dans la construction nationale, mais un outil également discriminant.

Refusant tout exotisme, Pooja, Sir propose une plongée fort instructive dans le Népal d’aujourd’hui et, cela à travers une intrigue policière accessible au plus grand nombre.
Mato-Topé