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Les concerts des Freie sänger

Selon la tradition orale, les « chanteurs libres » ont également interprété des œuvres « atonales » et étaient ouverts à l’introduction de moyens musicaux avancés dans la musique de combat prolétarienne. Lorsque Hanns Eisler s’est exprimé à l’occasion de la représentation de sa musique pour « Maßnahme  » de Brecht en 1932 à la Tonhalle de Düsseldorf, les « chanteurs libres » étaient nombreux et « sympathisaient »(25) avec les positions esthétiques d’Eisler. Ortmann n’ayant composé aucune œuvre « atonale  », il n’apporta aucune impulsion dans ce domaine.

On rapporte toutefois qu’à partir de 1929, les « Freie Sänger » chantèrent des œuvres de leur ami Erwin Kiest, dont certaines étaient « atonales ».(26) L’une des pièces de Klestschen sur un texte d’Erich Mühsam s’intitule « Wir wohnen in den Häusern grauer Steine... » (Nous habitons dans des maisons de pierres grises...). Elle ne contient encore aucune dissonance harmonique, le compositeur « ose » simplement dans la strophe quelques changements de tonalité quelque peu « vertigineux » afin d’exprimer le caractère « chaotique » du texte.

Nous habitons dans des maisons de pierres grises
(Erich Mühsam) --- Erwin Kiest

1. Nous habitons dans des maisons de pierres grises, Nous venons des usines et des bureaux

. (Refrain)

Bonjour, bonjour, prolétaires, ouvrez les yeux, ouvrez les roses.
Nous avons parfois du travail, parfois pas.
Nous sommes un numéro pour notre maître.
Bonjour, bonjour, bande de gris, le front libre.
La blanche, la peste, maintenant vous devez la détruire,
la peste blanche, maintenant vous devez la détruire.

2 . Nous sommes les enfants des prolétaires sans droits,
nous n’avons pas de jeunesse dorée,
nous ne pouvons pas prier de bons dieux,
nous sommes opprimés par le lourd fardeau
quotidien, écoles et du sport,
vous n’avez pas besoin de travailler,
vous dansez dans les fêtes,
vous parlez de .....

Refrain . : H a l l o , h a l l o , D u P r o l e t a r ...

(D’après une tradition orale transmise par A. Binder ; enregistrée par Ulrich Klan)

Il convient de noter le lien entre les «  Freie Sänger  » et les bourses ouvrières de la FAUD rhénane. Celles-ci ont activement encouragé la création d’autres chœurs sur le modèle des « Freie Sänger 04 » de Düsseldorf. Le journal « Der Syndikalist » écrivait en 1920 :

Dans de nombreux endroits, nos camarades ont décidé de créer des chorales syndicalistes. Nos camarades de Düsseldorf ont sans doute été les premiers à réussir à créer une chorale mixte, composée d’hommes et de femmes, qui accomplit un travail exemplaire. La chorale compte environ 200 membres et a trouvé en P.H. Ortmann un chef d’orchestre au talent rare... M. Ortmann a réussi à trouver les prémices d’une musique qui correspond à notre vision du monde. (

27)
*
Une autre chanson de P.H. Ortmann, dont les paroles sont de Heinrich Kämpchen, doit être reconstituée ici :

Appel au réveil
(Heinrich Kämpchen, P.H. Ortmann)

Homme des montagnes, réveille-toi, que tu sois dans une galerie ou dans un puits
Enveloppé de fumée de poudre, prépare-toi à lutter pour la liberté.
Tu as assez tardé, dormi et rêvé, l’aurore jette ses rayons, une nouvelle vie commence.
N’entends-tu pas la bataille ?
Tes frères se battent déjà, ils se tiennent droits en rangs serrés, toi seul dors encore et es fatigué.
Te plaindre de ta misère n’apporte rien et ne te nourrit pas, cela ne fait que te rendre ridicule
« Aide-toi, Dieu t’aidera »
« Réveille-toi enfin, montagne, réveille-toi, nuit, tu as assez duré
encore hésité, les rêves ne dureront plus longtemps !
Prépare-toi à te défendre, combats avec l’armée des frères, toujours courageux et déterminé ! Homme des montagnes, réveille-toi !

Par la suite, des chœurs de « chanteurs libres » ont vu le jour dans différentes villes et quartiers de la région rhénane et bergische :
Düsseldorf : Freie Sänger Bilk, -Unterrath-Thewissen, -Lyra Oberbilk, - Harmonie Eller, -Derendorf-Rath
Hamborn : Chœur mixte « Morgenrotte »
Elberfeld : Freie Sänger
Wiesdorf : Freie Sänger
Uerdingen : Freie Sänger(28)
Dans la région westphalienne, on signale l’existence des « Freie Sänger » de Mengede et Dortmund, mais le « Syndikalist » précise pour Dortmund qu’il ne s’agit pas d’une fondation des syndicalistes, mais que (la chorale) existait depuis longtemps et qu’elle avait été reconstituée sur une base libre. »(30)

Un grand concert commun de ces chorales (et d’autres chorales régionales) a été organisé en 1921. Le 9 octobre 1921, peu avant le 13e congrès de la FAUD à Düsseldorf, «  environ 700 chanteuses et chanteurs  » se sont réunis dans la Kaisersaal de la Tonhalle de Düsseldorf pour un concert commun. Aux chœurs mentionnés ci-dessus se sont ajoutées d’autres associations de chanteurs plus éloignées des anarcho-syndicalistes : « Freiheit  » Homberg-Hochheide, « Freiheit  » Moers et « Freiheit  » de Krefeld.(31)

De telles fêtes chorales de masse étaient courantes dans le mouvement ouvrier lors d’occasions spéciales — et les anarcho-syndicalistes rhénans célébraient le 13e congrès de la FAUD comme une occasion spéciale. L’accent mis sur le caractère massif était un phénomène de l’époque — non seulement dans le mouvement ouvrier, avec ses fêtes sportives ou chorales de masse , mais aussi dans les concerts bourgeois de l’époque : les orchestres prenaient des proportions gigantesques – par exemple, la «  Symphonie des 1000  » de Mahler avait depuis longtemps atteint la limite de la capacité de la plupart des salles de concert.

Selon des témoignages oraux et écrits, la Tonhalle de Düsseldorf était « bondée » lors du concert des «  Freie Sänger » (Chanteurs libres), tout comme la salle de concert « Fredenbaum  » à Dortmund lors d’une représentation d’« environ 200 » chanteurs et chanteuses des « Freie Sänger 04 ». Après le concert à Dortmund, des affrontements violents ont éclaté entre les chanteurs ouvriers et la police à la gare centrale de la ville(33).

À la demande des « Freie Sänger » de Düsseldorf, la FAUD décida lors de son 13e congrès d’obliger les bourses ouvrières et les fédérations affiliées à faire des dons pour le « Freie Lied  » (chant libre). Cela devait permettre de financer les partitions pour les nombreuses chorales et l’organisation de la « Freie Sänger-Gemeinschaft » (communauté des chanteurs libres), qui publiait un « bulletin d’information » et, à la fin des années 1920, un journal intitulé « Freie Sänger ». Il n’existe plus aucun exemplaire de ces publications.

La remarque la plus remarquable est celle qui précise «  qu’une partie des dons reçus doit être destinée à redonner à notre compositeur, le camarade P.H. Ortmann, la possibilité de travailler en premier lieu comme compositeur  ».(34) Anton Rosinke, qui écrivait cela dans le cadre de la confirmation de dons reçus (entre autres de Munich, Magdebourg, Berlin...), semble avoir réussi à imposer cette « occupation  » d’un compositeur au sein de la FAUD – le fait qu’Ortmann ait été déclaré « camarade » est peut-être également lié au fait que les syndicalistes « syndicalistes « cultivés » dans leur critique de cette nouvelle dépense « superflue ». Ortmann semble avoir été cofinancé par l’organisation jusqu’en 1930 – « puis nous n’avions plus d’argent pour le payer. »(35)

Parmi les nombreuses représentations des « Freie Sänger », nous ne citerons ici que celles qui montrent l’éventail musical dont ils disposaient et qui prouvent que, malgré l’importance accordée à la « chanson engagée », ils ne méprisaient pas pour autant les œuvres de la Renaissance et du Romantisme.

Ainsi, le 7 octobre 1922, les « Freie Sänger 04 » organisèrent à la Tonhalle une « soirée des maîtres anciens » avec des chœurs madrigaux du XVe/(36) Les chanteurs libres participaient également aux « fêtes Kropotkine » organisées chaque année par la Bourse du travail, notamment avec des œuvres d’Ortmann sur des textes du poète anarchiste Mackay (37). Ces chanteurs et chanteuses ouvriers rhénans n’étaient pas des fanatiques austères de l’« art engagé », même si, avec un certain ironie, on dit d’eux rétrospectivement : «  Nous voulions prendre d’assaut le monde avec nos chants  ! » (38)

Lors des soirées de divertissement organisées par les fédérations industrielles anarcho-syndicalistes, ils interprétaient également des chansons rhénanes burlesques et absurdes. (« Et une chèvre a le cœur si lourd qu’elle ne tient qu’un petit morceau de pain... » (Une chèvre a le cœur si lourd qu’elle ne tient qu’un bout de morceau de pain...)(39) En collaboration avec des ensembles instrumentaux, les « Freie Sänger » interprétaient des œuvres classiques et des compositions chorales d’Uthmann. L’année 1929 marque l’apogée musicale de leur activité. En collaboration avec leurs amis de la « Volkskunstgemeinschaft Berlin-Wedding », un orchestre prolétarien de 50 jeunes musiciens dirigé par Erwin Klest, déjà mentionné, les « Freie Sänger » interprétèrent à Düsseldorf-Gerresheim l’« Ouverture en sol mineur » de Bruckner, la 5e symphonie de Dvorak, deux œuvres chorales du chef de chœur communiste Franz Landè (Wuppertal) et des œuvres d’Ortmann. (40)

L’année suivante, plus de 100 Freie Sänger de Düsseldorf rendirent la pareille aux Berlinois, ce qui aboutit également à une représentation commune.

Nous ne pouvons pas nous faire une idée complète de la façon dont les compositions d’Ortmann et leur interprétation par les « Freie Sänger » ont sonné. Deux critiques émanant du camp social-démocrate ont été conservées, mais elles ne disent presque rien sur la musique d’Ortmann et indiquent principalement ce que les critiques auraient préféré entendre. Le directeur musical de Düsseldorf, Paul Moedebeck, écrivait ainsi à propos du concert du 9 octobre 1921 : « La salle était bondée, aussi bondée que la Kaisersaal ne l’est habituellement que lors de grands rassemblements politiques de la révolution. Comme cela aurait été beau de chanter devant une foule aussi imposante des chants populaires venant du fond du cœur, qui auraient enthousiasmé la masse. Les Freie Sänger ne semblent pas connaître les chants populaires, et nos héros de la musique ne semblent pas non plus les apprécier. Ils ne savent chanter que les chœurs de leur chef, M. Ortmann. C’est très triste. »

Ce critique écrivait à propos d’Ortmann : « On voyait que le compositeur avait du talent. Mais on ne voyait rien de plus... Il est encore très insignifiant et le restera s’il ne trouve pas la seule voie qui soit la bonne... (41)
Le journal social-démocrate « Westfälische allgemeine Volkszeitung » s’est exprimé dans le même sens après le concert de Dortmund :

Le chef de chœur a fait entendre sept œuvres chorales de taille variable qu’il avait composées lui-même et qui ont toutes déçu, ne serait-ce que parce qu’il s’était délibérément subordonné aux textes... Nous ne voulons pas ici rouvrir le vieux débat sur la mesure dans laquelle l’art engagé peut réellement créer des valeurs artistiques.

Dans les œuvres d’Ortmann, tout est lourd, rigide.... S’il voulait au moins se limiter à soigner ses petits chœurs lyriques et chanter nos bonnes vieilles chansons populaires avec sa grande troupe de chanteurs... C’est tout simplement horrible d’entendre dix fois dans le refrain « Na-zi-onen » avec « Schwertern und Kanonen » (épées et canons). Laisser éclater « Sozialismus, Militarismus, Parlament und Kapital » (socialisme, militarisme, parlement et capital) dans des vagues de forte éclatantes et frapper de tels blocs dans la salle de concert plus (42).

Le critique trouvait-il la musique « horrible » ou se sentait-il perturbé dans son sentiment patriotique par le fait que « Na-zi-onen » rimait avec « Kanonen » ? Nous ne le savons pas. Malgré le peu d’informations factuelles qu’elles fournissent, ces critiques reflètent bien l’atmosphère et la forme du débat sur l’« art tendancieux » à l’époque. On trouve un exemple de l’applicabilité politique de cet art ci-contre.

La «  Freie Sänger-Gemeinschaft » (Communauté libre des chanteurs) a été dissoute lors de la prise du pouvoir par les nazis. Dans le cadre d’un procès civil, les nazis s’intéressèrent à nouveau tout particulièrement à elle et arrêtèrent début 1934 de nombreux membres des « Freie Sänger-Chöre » (chœurs libres). Dans ce contexte, toutes les partitions furent remises aux autorités.

Après 1945, ces chorales ne se reformèrent pas. Ils étaient sans doute trop étroitement liés aux bourses du travail de la FAUD et à l’activité militante réelle de leurs membres pour pouvoir continuer à exister en tant que simples « associations traditionnelles » (43). Les associations de chanteurs et de sport ouvriers des autres courants socialistes ont d’ailleurs connu le même sort.

Après 1945, la plupart d’entre elles n’ont pas pu être rétablies ou ont disparu après peu de temps. Le déclin de ces organisations culturelles prolétariennes a marqué la fin du mouvement ouvrier indépendant et contre-culturel en Allemagne, qui a survécu dans ses appareils bureaucratiques, mais dont l’esprit avait été brisé. Cela s’est d’abord manifesté chez ses « maillons faibles », qui reposaient sur de simples communautés d’idées, dont le mouvement anarcho-syndicaliste.

Prolétaire Peier Concert der Communauté de foi populaire Berlin-Wedding.

Que cette soirée artistique, qui s’est tenue le 17 novembre, soit pour les centaines de prolétaires qui y ont assisté un signal lumineux de leur revendication d’humanité !
La présence de ces jeunes prolétaires de Berlin-Wedding ici, dans la zone interdite, n’était-elle pas un acte de véritable solidarité prolétarienne ? Combien de moments éthiques se trouvent dans le développement de cette communauté !

Si l’expression « L’art au peuple par le peuple » nous semblait jusqu’à présent souvent être une simple phrase, , nous trouvons cette exigence incarnée de manière vivante dans cette communauté .
Des prolétaires éveillés, amateurs de musique, et des enfants des écoles laïques se sont unis sous la direction de leur camarade et éducateur Erwin Klest pour former une communauté artistique qui, au cours d’une lutte socialiste acharnée et d’un travail sacrificiel de plusieurs années, a atteint une maîtrise musicale sans précédent. En raison des prix d’entrée prohibitifs, tous les véritables lieux d’art sont jusqu’à présent restés fermés au prolétariat. La « Volkskurstgenteinschaft Wedding » a mis un terme à cette situation culturelle. Un abonnement annuel au prix de 1,50 M. donne droit à quatre concerts. La valeur d’un tel travail culturel est inestimable.

Les liens fraternels qui unissent la « Freie Sängergemeinschaft » (Association libre des chanteurs) et la « Volkskunstgemeinschaft Wedding » (Association artistique populaire de Wedding) ont incité ces dernières à se rendre à Düsseldorf pour rendre visite à leurs frères exclus, au prix de lourds sacrifices financiers.

Des amis de l’esprit venus de près et de loin ont rempli la grande salle de concert. Une expérience d’une rare beauté. Un orchestre prolétarien sacrifie son temps et son argent, quitte son lieu de travail à l’usine et parcourt 500 km pour rendre visite à ses amis de l’esprit rhénans afin d’y accomplir de manière désintéressée un travail culturel prolétarien. Pour retourner dès lundi dans le train-train quotidien...

Gloire au chant de tous les prolétaires unis dans la solidarité !

Quel contraste entre les orchestres bourgeois et cette communauté de jeunes travailleurs ! Les costumes sont ceux des travailleurs. Le chef d’orchestre et la baguette sont superflus ; le maître, le camarade Klest, est également musicien (il joue du piano), et pourtant, les différents instruments s’assemblent parfaitement pour former un tout. Nadi Anton Bruckner, l’ouverture en sol mineur et la « Cinquième Symphonie » du tchèque Anton Demiksangen, les Freie Sänger Orimanns « Lied des Trutzes » et « Auferstehung ». Nous avons ensuite entendu les nouvelles œuvres de Franz Laude « Der Ilemger » pour chœur d’hommes et une berceuse prolétarienne d’après un émouvant poème d’Ihoffmann v : Fallersleben.

Puis, à l’occasion du 100e anniversaire de la mort de Franz Schubert, le camarade Klest-Berlin a donné le coup d’envoi d’une célébration au cours de laquelle l’orchestre a interprété le mouvement solennel de la « Symphonie Adlten » — l’« Inachevée » — et une partie du Singspiel « Rosamunde » avec beaucoup de chaleur. Les Freie Sänger ont également rendu hommage au maître viennois en interprétant l’une de ses grandes œuvres. C’est avec un profond sentiment de gratitude envers nos jeunes musiciens berlinois et notre camarade Klest que le public nombreux s’est lentement dispersé.

Camarades et amis de l’esprit ! Tout autour de nous, nous sentons monter les services de la décadence dans notre société moribonde. La corruption est partout. Une société est-elle capable, avec l’argent, d’accomplir un travail culturel auprès des hommes ? Cette culture mensongère, qui s’étale comme une prostituée dans les soi-disant lieux d’art bourgeois, doit disparaître ! Son corps est lépreux !

Créez dans vos propres communautés la source de joie et d’élévation dont nous avons si cruellement besoin pour lutter contre ce monde de mensonges.

A. Rosinke, Communauté libre des chanteurs

Extrait de : Der Syndikalist (1929), n° 49