Les éditions La Lenteur ont traduit et fait paraitre en 2024 cet essai d’une écrivaine féministe italienne très importante dans son pays et pratiquement inconnue ici.
Joyce Lussu, 1912-1998, ancienne résistante au fascisme mussolinien, se situe au croisement d’un féminisme de lutte de classe et du mouvement pacifiste.
Elle est née en 1912, issue d’un milieu de la bonne bourgeoisie, de propriétaires terriens, mais fille d’un couple d’intellectuels antimilitaristes, libéral pour son père, révolutionnaire pour sa mère.
La famille doit fuir l’Italie fasciste après la violente agression des « chemises noires » contre son père, accusé d’écrire des articles contre le régime.
Cet exil va mener la famille en Allemagne, en Suisse, puis pendant 4 ans au Kenya.
Joyce est éduquée dans une école pacifiste suisse, la Fellowship School, sur les rives du lac Léman, inspirée de la philosophie hindoue :
« Le pacifisme de la Fellowship School était typique de la culture radicale des années 1920, après le massacre abominable de la guerre mondiale (10 millions de soldats et 10 millions de civils tués, 20 millions de blessés des causes de la guerre et 20 millions de plus suite à l’épidémie qui avait suivi, sans compter les destructions astronomiques de biens et de territoires).
Les intellectuels bourgeois cherchaient à donner à la révolte de la conscience populaire un tour différent et opposé à celui de la révolution d’Octobre, mais ils tâtonnaient dans le noir, ne trouvant pas dans les traditions des classes dirigeantes européennes, fondées sur le militarisme, sur le colonialisme et sur le racisme, un courant philosophique et politique auquel se raccrocher, et qui soit un peu plus consistant que les communautés de quakers ou de mormons.
Excluant comme matrice possible les mouvements des classes subalternes qui se réclamaient des trois Internationales, les pacifistes se trouvèrent dans un vide idéologique qu’ils cherchèrent à combler en allant puiser dans des courants exotiques, alambiqués et complètement étrangers aux travailleurs européens, comme la philosophie hindoue, réactionnaire par son spiritualisme interclassiste. »
En revenant d’Afrique, elle rentre alors dans un mouvement de résistance « Giustizia e Liberta » qui cherche à fédérer l’opposition au régime de Mussolini. Elle épouse Emilio Lussu, un militant antifasciste sarde. Puis elle entre dans la lutte armée et participe à la guerre auprès des Alliés.
Après la guerre elle s’engage dans le mouvement mondial pour la paix. Avec son mari, ils s’installent en Sardaigne. Sa carrière d‘écrivaine prend alors son essor et à partir des années 50, elle rencontre beaucoup de militants et de leaders africains en lutte contre le colonialisme : Agostinho Neto, José Craveirinha. Elle anime des comités de soutien aux luttes contre le colonialisme. Elle traduit aussi le grand poète communiste turc Nâzım Hikmet.
Avec son mari ils partagent aussi des convictions féministes. En 1952 elle participe au congrès des femmes sardes.
Dans cet ouvrage, autobiographique, elle introduit chaque chapitre de souvenirs personnels, de moments de rencontre avec des parcours de vie, qui étayent ces convictions et leur donnent une vie et une profondeur très intéressante.
Elle y développe son discours, d’historienne et de militante féministe et décoloniale, contre la guerre et contre la prégnance de la guerre dans la société, même en temps de paix.
Mais elle le fait en analysant très finement le rapport historique, anthropologique, entre le recours à la violence des hommes et la domination qu’ils exercent sur les femmes.
Dans ce livre, le chapitre sept, en particulier, envisage le début de la domination masculine comme lié à la découverte de l’usage des métaux.
« Le grand tournant historique qui a marqué le début de la position subalterne de la femme dans la société est probablement la découverte de l’usage des métaux et l’apparition, puis l’établissement d’ homo faber, qui n’a pas de pendant féminin, à qui aucune femina fabra ne correspond. Pourquoi la femme, qui avait géré la transformation des matières provenant de la terre, des plantes, des animaux, ne devient-elle pas, elle aussi, forgeron, pourquoi ne maîtrise-t-elle pas ces nouvelles matières métalliques qui ouvrent tant de possibilités fabuleuses ? L’homo faber invente les pioches et les épées, les charrues et les bijoux, tandis que la femme se répète, qu’elle reste rivée au métier à tisser et à la marmite.
Est-ce un choix ? Est-ce un ordre ? Qu’est-ce qui a poussé les femmes à confier aux hommes la défense du territoire, à leur laisser le monopole de la curiosité pour l’immensité au-delà des frontières, le privilège de l’aventure à travers monts et vallées inconnus, l’exclusivité des rencontres avec, et des affrontements contre d’autres hommes et d’autres communautés ?
Les guerriers vont vers l’inconnu et l’imprévisible avec leurs forgerons et leurs poètes, ils jouent à de grands jeux qui exigent une cruauté bestiale, mais aussi un courage et une imagination bien humains, quand les femmes restent immobiles, dans l’horizon fermé des choses connues. Pourquoi cette division des activités, cet écart entre les caractères ?
Pourquoi fait-on endosser à la femme l’entière responsabilité de l’éducation des enfants, au lieu d’exiger que l’homme fasse sa part du travail ? Pourquoi renonce-t-elle à l’aventure exaltante que constituent la recherche, la curiosité, la prise de risque ? »
Ce qui l’amène à proposer au mouvement féministe de son temps de s’emparer de la question de la guerre. De ne pas laisser cette question comme se résolvant comme par miracle dans un avenir égalitaire alors qu’elle est le point central de la domination.
On pourra reprocher à cet essai son titre, qui laisse penser qu’il traite de la transsexualité, alors qu’il critique le « privilège » des femmes de ne pas faire l’armée. (Ce qui est de moins en moins le cas).
J’estime aussi que ses positions, parfois campistes, (L’Est contre l’Ouest, le Sud contre le Nord) sont très liées à l’époque de guerre froide, puisque cet essai a été écrit, en 1978.
Je trouve aussi que ce livre défend une vision un peu angélique des guerres de libération coloniales. La notion de « guerre juste », que Joyce Lussu condamne pour les États et les églises, y redevient envisageable. Or, on sait vient que presque toutes ces guerres de libérations nationales ont débouché sur des dictatures militaires.
Mais on pourra surtout y admirer le style grâce à cette première traduction en français. Enfin des idées politiques, féministes, écrites dans une belle langue poétique, fluide et personnelle !
Et puis, cet essai nous permet de réfléchir sur la question fondamentale qu’il pose : le machisme est-il le produit de la guerre ? Et peut-on abattre l’un sans l’autre ?
