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Les relations avec la FAUD

L’enthousiasme initial de nombreux anarcho-syndicalistes locaux pour la colonie fit bientôt place à une attitude sceptique et distante, peut-être en raison des divergences entre les colons eux-mêmes. Les éloges verbeux de la « Freie Erde » dans la presse anarcho-syndicaliste se firent plus rares, les appels aux dons de la « Freie Erde » pour « denrées alimentaires, semences, matériaux de construction de toutes sortes, bois, caisses, briques, outils, enclumes, forges de campagne... » (33) restèrent sans réponse.

légende de Freie Erde Hilden Erkrath. En 1921, un groupe d’anarchistes a tenté de réaliser leur rêve d’un monde anticapitaliste.

On ignore ce qu’il est advenu des contacts avec les groupes de colons de Cologne et d’Uerdingen et de ces derniers eux-mêmes. Au-delà du rapport de police cité, le groupe d’Uerdingen est mentionné dans la « Schöpfung » (13 août 1921) et chez Theissen/Walter/Wilhelms. Selon eux, les colons d’Uerdingen étaient également « militants » et recouraient eux aussi à la « occupation de terres » (34). À notre connaissance, il n’y eut toutefois pas de tentatives concrètes de colonisation dans d’autres centres précurseurs de la FAUD tels que Hamborn ou Mülheim/Ruhr.

Deux projets de colonisation peut-être inspirés par la Freie Erde, « Freie Erde Düsseldorf-Derendorf » et « Freie Siedler Duisburg-Hochfeld » (!), ne sont mentionnés qu’une seule fois (35). À Düsseldorf, la solidarité pratique s’est rapidement estompée. Au début, on pouvait encore lire des excuses dans la « Schöpfung » :
... mais ici encore, les conditions de transport jouent un rôle, car lorsque les camarades rentrent chez eux après le travail et ont déjeuné, il ne leur reste qu’à peine une heure pour travailler, car ils doivent déjà penser au trajet du retour, qui dure environ 4 heures. Personne ne peut se permettre le prix élevé du tramway.(36)

C’est ce qu’a déclaré l’assemblée du «  district indépendant de Bilk  », fortement anarchiste, au sein de la FAUD — le soutien des membres de la FAUD, plus syndicalistes, n’en était que plus faible.
Au cours de ces mois, l’idée de la colonie a déclenché dans le « Syndikalist  » et dans la « Schöpfung  » une controverse similaire à celle qui avait éclaté au sujet du mouvement de jeunesse : La FAUD devait-elle être davantage une « communauté d’intérêts » de l’organisation syndicale de masse ou une « communauté d’idées » composée de petits groupes déterminés à « passer à l’action » ? La rédaction de la Schöpfung, en particulier les deux rédacteurs, l’ancien ouvrier du bâtiment Fritz Köster et l’imprimeur Heinrich Drewes, originaire d’Elberfeld, sympathisaient avec les colons.

Le nom même du journal trahissait déjà les idées de Landauer : son sous-titre était «  Organe social-révolutionnaire pour un nouveau territoire socialiste ». De même, les « districts indépendants » d’Eller et de Bilk, ainsi que les membres de la FAUD de Gerresheim, qui étaient généralement aussi organisés au sein de la FKAD anarchiste, soutinrent dans un premier temps la colonie. (37) Au sein de la GK berlinoise, les partisans de la colonie trouvèrent un allié en la personne de Fritz Oerter. Ils étaient opposés à la vieille garde des syndicalistes, représentée dans la région par Windhoff et Reuß, et à Berlin par Barwich, Winkler et Kater, pour qui la colonie n’était qu’une « utopie ».(38)

Cette dernière tendance l’emporta, ce qui se ressentit également de manière concrète à Düsseldorf. Les colons étaient de plus en plus livrés à eux-mêmes. Faute de soutien, tous les projets ambitieux qui visaient, dans l’esprit du concept de la bourse du travail, à transformer la « terre libre » en une « coopérative productive » furent peu à peu abandonnés. Pendant un certain temps, l’idée fut encore défendue avec acharnement. En août 1922, alors que les limites du projet étaient évidentes depuis longtemps, que les forces, les moyens et le soutien de la FAUD ne suffisaient pas pour construire une deuxième ou une troisième maison et que les légumes cultivés couvraient à peine les besoins propres, les membres de la colonie exigeaient dans la « Schöpfung » (Création)

Il appartient désormais aux camarades de la FAUD de décider si cette organisation syndicale syndicaliste a une réelle valeur en tant que seule organisation révolutionnaire de la classe ouvrière, ou si elle n’est qu’une pâle copie des syndicats centraux, où l’on parle beaucoup, mais où l’on échoue lorsqu’il s’agit d’agir avec force. Les camarades de la colonie nous feront parvenir leurs produits en éliminant les intermédiaires. Si l’un des camarades de la FAUD a besoin de quelque chose qui est produit dans la colonie, il doit se le procurer par l’intermédiaire de l’organisation. Ainsi, un cordonnier s’est installé là-bas. Toutes les chaussures à réparer doivent être envoyées au camarade par les points de collecte des quartiers, afin que d’autres cordonniers puissent s’y installer... De même, quelques menuisiers s’y installeront prochainement avec leurs outils, et il faudra procéder de la même manière avec leurs produits... C’est la tâche de la bourse du travail... (39)

Un article rédigé par un membre de la colonie montre que dès octobre 1921, les colons de la « Terre libre » avaient déjà à déplorer le manque d’implication pratique de l’« organisation » et devaient se défendre contre le reproche d’« embourgeoisement ». On peut y lire :
Nous devons bien sûr veiller à ce que le mouvement des colons ne tombe pas dans le piège bourgeois. Nous pouvons l’empêcher en devenant, en tant qu’organisation, le porte-drapeau du mouvement des colons. (40)

L’auteur, Hans Fröhlich, ouvrier du bâtiment impliqué dans la colonie depuis le début, rejette l’idée « qu’il faille attendre de pouvoir procéder à l’expropriation » et souligne la « valeur éducative de l’exemple de la colonie » lorsqu’il poursuit : Si l’on exige cela, on peut tout aussi bien exiger que notre presse et toute la littérature qui a pour mission d’éclairer les esprits soient mises en veilleuse jusqu’à ce que le moment de l’expropriation soit venu

L’article se termine par une convocation au prochain congrès de la FAUD, le 13e, afin qu’il « examine cette question de manière approfondie ». Et Fröhlich cite le « Lied des Trutz » (Chanson de la défiance), qui était une sorte d’hymne des anarcho-syndicalistes de Düsseldorf et de leur « communauté libre de chanteurs » :
« Retenez bien les paroles... de la merveilleuse composition de P. Ortmann : Une flamme brûle encore, une graine germe encore, ne désespère pas, au commencement était l’action.

Le congrès ne parvint pas à « apprécier » la question des colonies dans le sens d’un soutien aux colonies anarcho-syndicalistes « en tant qu’organisation ». Cela privait les colonies du fondement pratique de leurs idées liées aux bourses du travail. L’idée extensive de la bourse du travail resta encore quelque temps le modèle justificatif des colons, avant qu’ils ne commencent à se résigner à la rupture de leurs rêves et à leur isolement. Un article tardif, déjà résigné, résume :

Les camarades actifs dans la colonie « Freie Erde » ont cherché à établir des liens avec les coopératives urbaines. Ils se sont tournés il y a longtemps vers la bourse. Mais... on n’y comprend pas encore aujourd’hui le travail pratique... Le groupe de colons... est désormais une association coopérative productive enregistrée dont la mission est de cultiver et de défricher des terres dans un esprit anarchiste et communiste, d’apprendre à travailler et à vivre comme si la révolution sociale avait déjà eu lieu. (41)

Il ne restait qu’une idée, une maison, deux familles vivant dans une autarcie modeste, un lieu de rencontre – bien que la « révolution sociale » n’ait pas eu lieu.

Tentatives coopératives

Anton Rosinke

Tout au long de leur histoire légale, de 1918 à 1933, les anarcho-syndicalistes rhénans et bergisch ont sans cesse tenté de former des coopératives. D’une part, beaucoup d’entre eux étaient des membres – critiques – des coopératives de consommation ou de construction social-démocrates. Anton Rosinke, par exemple, forgeron à la « Düsseldorfer Waggonfabrik (Düwaggon) », était, en raison de sa grande estime parmi les ouvriers de Düsseldorf, non seulement le seul anarcho-syndicaliste à trouver un emploi dans cette entreprise, bien que l’« embauche » des ouvriers de la « Düwaggon » était déterminée par le syndicat allemand des métallurgistes –, mais il était également membre, avec sa famille, de la coopérative de construction social-démocrate-communiste « Siedlung Freiheit », avec laquelle les employés de la « Düwaggon » avaient construit au début des années 1920 un vaste lotissement ouvrier à Düsseldorf-Vennhausen.

D’autre part, il existait des expériences anarcho-syndicalistes de coopératives, dont on ne connaît que quelques fragments. La plus grande et la plus importante de ces tentatives fut la création d’une coopérative de boucherie à Dülken, qui fut plus tard combinée avec une coopérative de construction. Soutenue par la section locale très active de la FAUD et de la PAB Rhénanie à Dülken, l’entreprise du maître boucher anarcho-syndicaliste indépendant Hermann Dortans s’est agrandie à partir du milieu des années 1920 et a commencé, avec l’aide de membres de la FAUD et de la SAJD travaillant après leur journée de travail pour un salaire minimal, à produire plus que les besoins locaux. Conformément aux exigences des différents groupes locaux et fédérations industrielles, les livraisons s’étendaient jusqu’à Krefeld, Düsseldorf et Elberfeld, sans passer par les intermédiaires, mais sur la base d’une « auto-exploitation » intensive des aides anarcho-syndicalistes, qui assuraient la production presque sans rémunération et la distribution des produits sans aucune rémunération. Ce système a fonctionné jusqu’en 1933. Des membres de la SAJD de Wuppertal ont également participé à cette initiative en tant que collaborateurs et fournisseurs, les livraisons étant parfois effectuées à vélo (!) et souvent combinées à des services de messagerie entre les différents groupes.

Parallèlement, le groupe FAUD de Dülken, autour de Dortans, a commencé en 1926, à construire des immeubles de deux étages sur des terrains acquis légalement, dans le cadre d’une coopérative de construction anarcho-syndicaliste composée de 10 personnes de conscience. Deux pâtés de maisons comprenant au total 10 maisons ont vu le jour. De toute évidence, la construction en blocs avait été choisie non seulement pour des raisons architecturales et financières, mais aussi pour des raisons idéologiques. Dans une discussion dans les lettres des lecteurs du « Syndicaliste » sur le thème de « l’habitat prolétarien », de tels blocs d’habitations étaient préconisés dans le sens d’une communauté plus étroite et d’une « entraide » (42) — ce qui correspond à la théorie et à la pratique de nombreuses coopératives d’habitation socialistes de l’époque.

Le groupe de Dülken a également dû faire face à de graves accusations d’« embourgeoisement » de la part des autres membres de la FAUD, auxquelles Dortans a répondu en 1929 dans un brillant article (« Experimentalsozialismus ») publié dans le « Syndikalist ». Quelques passages éclairent l’argumentation et la situation au sein de la FAUD. Dortans écrit ainsi (43) :
« ...on ne peut voir dans le changement de mode de vie une lutte des classes. C’est une question de goût et d’individu... Nous ne construirions plus dans ce style (Blockbauweise), car l’expérience a montré que la maison idéale est la petite maison individuelle, mais spacieuse. Dortans ne voit pas la garantie contre la dérive vers le « réformisme » dans des définitions organisationnelles et techniques du cadre extérieur de la « culture sociale de l’habitat ». Selon lui,pour résoudre de telles questions, il faut des hommes, des hommes et encore des hommes. En fait, le socialisme présuppose l’existence même de l’homme. Ceux qui forment le groupe de choc doivent au moins être entiers.

Il échappe habilement à l’accusation d’embourgeoisement : comment pourrait-il en être autrement pour la cause de l’humanité si tous, sans exception, n’étaient plus capables de résister à une maison aussi stupide ? Certes, soulignons-le encore une fois, les dangers sont grands, les conditions difficiles, mais si cette petite épreuve n’est pas surmontée, alors le socialisme, alors l’anarcho-syndicalisme est une utopie et ne pourra jamais se réaliser. Il s’avère que le seul membre de la coopérative qui soit resté « révolutionnaire » et qui réponde aux exigences de la critique anarcho-syndicaliste est Dortans lui-même. Cela donne une idée de la pression idéologique qui régnait également au sein de la FAUD lorsque Dortans rapporte :

Il faut souligner qu’on ne peut pas parler chez nous d’une culture de l’habitat véritablement socialiste. Certes, nous avons construit les maisons en coopérative, écarté les entrepreneurs, les contremaîtres et les autorités, travaillé en commun jusqu’à l’achèvement des maisons, puis chacun a emménagé dans la maison qui lui avait été attribuée par tirage au sort et y a fait ce qu’il voulait. Sur les dix camarades qui ont commencé à construire ces maisons à l’époque, seuls deux font encore partie du mouvement aujourd’hui... certains ont même été exclus par nous. Et comme s’il fallait préciser qu’il ne fait pas partie des « troglodytes » de la « Terre libre », la démarcation avec la « droite » est suivie d’une autre avec la « gauche » :

Il faut savoir que ce ne sont pas des cabanes en bois ou des habitations troglodytes qui ont été construites, mais des maisons à deux étages.

Même si Dortans se présente ici de manière très intéressée comme un anarcho-syndicaliste « intègre », il faut mentionner que, dans les années qui suivirent, il tenta effectivement de mettre en pratique ce qu’il revendiquait comme une double exigence :
La lutte des classes n’est pas abolie (par les expériences socialistes), l’activité révolutionnaire n’a pas à s’arrêter ici.

Hermann Dortans resta l’un des organisateurs les plus actifs de la FAUD dans toute la région et devint, dans la résistance illégale contre les nazis, l’un des points de contact les plus importants pour les camarades en fuite. Ce qu’il avait formulé dans cet article de 1929 prit ici tout son sens :

À cela s’ajoute que nos propres maisons peuvent parfois rendre de très grands services à un mouvement révolutionnaire. On accorde l’hospitalité aux camarades en fuite comme on le souhaite..
Dortans a personnellement aidé de nombreux persécutés antifascistes à franchir la ligne de fuite de la FAUD à la frontière hollandaise, au péril de sa vie. Il a été condamné à deux ans et demi de prison lors du « procès des syndicalistes ». Après 1945, il a adhéré au SPD et est devenu maire de Dülken.

D’autres regroupements coopératifs d’anarcho-syndicalistes sont signalés à Krefeld et Düsseldorf-Stockum. À Krefeld, où la FAUD comptait encore quatre fédérations industrielles (44) en 1929, une coopérative de consommation fut créée dans les groupes locaux de Krefeld-Oppum, Bochum et Linn. Elle fut fondée en août 1929 sous le nom de « Frei Wirtschaftliche Arbeiterbörse » (Bourse libre des travailleurs). On ne sait rien de plus sur son sort. À Stockum, entre 1932 et 1934, des chômeurs anarcho-syndicalistes ont construit leur propre lotissement « am Haidhügel », qui comptait « environ 15 maisons ».