nudisme, libre pensée et soif révolutionnaire de savoir
Outre les partisans personnels de Friedrich dans la région de Berlin, la résistance à l’idée d’un « syndicat de la jeunesse » comprenait principalement les districts de « Rhénanie/Westphalie » et « Saxe »(9). Les jeunes anarchistes et syndicalistes devaient non seulement faire face aux plans d’organisation centraux de la « Junge Menschheit » berlinoise, mais aussi à des positions similaires chez les leaders syndicalistes régionaux Windhoff (Düsseldorf) et Reuß (Mülheim).
Fin 1920, le « Syndikalist » publiait un article du membre berlinois du GK Franz Barwich intitulé « Que veut notre jeunesse ? », où il réclamait une fois de plus un noyau syndical au sein de l’organisation de jeunesse.
Barwich y critiquait notamment la « Junge Menschheit » qui, bien que contrôlée par la rédaction berlinoise du Syndikalist, faisait trop de concessions au séparatisme juvénile. Une jeune anarchiste de Duisbourg réagit par un contre-article furieux qui, comme nous le verrons, était typique de l’attitude des groupes rhénans et bergais et qui, malgré toute sa rébellion, révélait les espoirs placés dans la « Junge Menschheit » en tant qu’organe commun de la jeunesse anarcho-syndicaliste . On y lit :
Si tu penses pouvoir remodeler la jeune humanité à ta guise, tu te trompes. La « Jeune humanité » est le journal de la jeunesse et nous appartient ; elle appartient à cette jeunesse qui se sent jeune et qui est encore capable de penser jeune, et non à ces camarades âgés et aigris, dont tu fais partie, qui veulent donner des leçons à la jeunesse, qui n’osent pas eux-mêmes s’envoler vers d’autres mondes, qui ne savent ni rire ni pleurer dans la lutte pour un monde nouveau... Tu dis dans ton article que les fédérations sont le terreau dans lequel la jeunesse prend racine. Tout à fait vrai ! Nous voulons dépasser ce terreau, nous devons prendre notre envol comme de jeunes oiseaux, nous devons devenir indépendants, sinon le terreau deviendra un marécage et nous perdrons le bon chemin, notre chemin... Nous ne devons pas remettre en question nos propres aspirations et nos propres envies... nous ne voulons pas être des marionnettes et nous défouler uniquement dans les jeux et le sport, nous voulons travailler ensemble à la construction d’un nouveau monde dans lequel la jeunesse aura aussi des droits. (10)
L’auteure Franziska Krischer critique ensuite le langage et la façon de penser hostiles aux jeunes et aux enfants de « nombreux camarades plus âgés » et cite à ce sujet la réaction des enfants de son groupe d’enfants de Duisbourg (!) à une conférence donnée par un membre adulte
de la FAUD lors d’une fête pour enfants.
« Eh bien, je te le dis, cet homme « savant » a prononcé un discours depuis sa haute tour de sagesse, truffé de mots étrangers que la plupart des camarades plus âgés ne comprenaient pas... : « Seg, Scheng, ek wönschne, de Käl deht obhöre, an die Brödkes (en berlinois : Schrippen) köme an die Reih, wet de Deuwel, wat de do bubbelt, ek kann nex begriepe. »
Elle rapporte un autre exemple tiré de ses confrontations quotidiennes avec les « anciens » :
Un magnifique dimanche, ... cinq garçons et trois filles de la jeunesse syndicaliste se rendirent au Rhin pour se baigner. Les filles ne savaient malheureusement pas nager..., les garçons... se baignaient nus. Nous, les filles, étions vraiment contentes de pouvoir voir un homme dans son état naturel, tel qu’il était vraiment (sans aucun vestige de culture)... Notre joie fut seulement gâchée par quelques personnes âgées (des camarades syndicalistes) qui arrivèrent et dirent que le monde n’avait encore jamais vu une chose pareille, que nous étions des cochonnes, etc.
... Étions-nous des porcs parce que nous avions vu un homme sans maillot de bain ? Non, les porcs, c’étaient ces vieux « boucs » qui voyaient quelque chose de méchant dans un corps nu... Le comité directeur a encore une fois réprimandé les jeunes à ce sujet. Mais cela nous importe peu, nous ne sommes pas encore sexuellement surexcités. Nous continuerons à pratiquer la culture du nu, malgré tout. Et c’est ce genre de personnes que tu veux nous envoyer, honte à toi !
Ces exemples te montrent que les vieux sont restés les mêmes, seuls leurs noms ont changé, ce sont des vieux communistes. C’est pourquoi il ne faut pas nous mettre de barrières, rendez la « jeunesse » à la jeunesse. Nous ne voulons pas seulement être « largement » associés à la collaboration,
nous voulons écrire notre propre journal...
»
Si les jeunes voulaient d’un côté l’autonomie, ils dépendaient de l’autre de soutiens financiers pour leur organisation et leur travail de propagande. Il existait un consensus fondamental sur le fait que « que les groupes de jeunes devaient mener un travail d’éducation politique, qu’il fallait lutter contre la simple affirmation de l’instinct ludique des jeunes par des jeux de plein air, des randonnées et la pratique de la musique, et que ces activités sociales devaient être utilisées comme moyens d’éducation pour les tâches politiques et sociales. » (12) Cela suscita des contradictions au sein des bergische Jugendgruppen (groupes de jeunesse de la région de Cologne-Berg) lorsque des membres dirigeants de la FAUD se prononcèrent en faveur d’un soutien financier réservé aux organisations de jeunesse affiliées à la FAUD. Voici un article de Walter Tacken, chauffeur, membre de la « Freie Jugend Morgenröte » (Jeunesse libre de l’aube) d’Elberfeld, paru dans le journal « Schöpfung » du 12 juillet 1921 :
Je me vois contraint de traiter ici les... commentaires des camarades Rocker et Windhoff. (Ils)... vont dans le sens où... seuls les groupes affiliés à la FAUD peuvent bénéficier d’un soutien financier pour la jeunesse. Or, il existe des groupes qui ne peuvent pas collaborer avec les camarades plus âgés, car ceux-ci tentent de leur imposer une certaine contrainte à laquelle ils ne peuvent se soumettre en tant que révolutionnaires... , c’est-à-dire lutter pour leur liberté comme les camarades plus âgés. Au lieu d’essayer de comprendre la jeunesse (ce qui est impossible, car on n’est pas jeune !), on lui coupe toute possibilité d’exister en ne la soutenant pas, et on agit comme le capitaliste qui jette à la rue l’ouvrier qui ne veut pas se plier à sa volonté, mais qui est révolutionnaire...
Mais c’est là une interprétation tout à fait autoritaire et capitaliste... qui contredit l’entraide (en tant que modèle pour la jeunesse) entre tous ceux qui luttent pour la liberté, puisque la jeunesse veut elle aussi un socialisme sans domination et qu’à travers cette lutte contre tout ce qui est ancien, elle n’est pas réactionnaire, mais révolutionnaire. Au lieu de se réjouir que la jeunesse se rebelle contre toute forme d’autorité, même s’il s’agit de ses parents, on veut toujours se tenir derrière la jeunesse pour veiller à ce qu’elle ne fasse pas de faux pas, à ce qu’elle ne se trompe pas, à ce qu’elle ne se cogne pas les cornes, ce qui lui permettrait justement d’acquérir de l’expérience, et ainsi à ce qu’elle ne devienne jamais indépendante et n’apprenne jamais à voir le monde clairement.
Au contraire, la jeunesse doit toujours absorber les expériences des anciens, qui sont pourtant très anciennes, pourries, qui proviennent d’une époque très ancienne, alors que nous nous trouvons actuellement dans une époque révolutionnaire, où nous allons déjà accumuler nos expériences. C’est pourquoi, vieux camarades, laissez la jeunesse tranquille, laissez-la être libre, révolutionnaire et fougueuse. « La jeunesse consciente, c’est la révolution ! »
Il convient de mentionner la réponse critique de la rédaction de « Schöpfung » (qui était elle-même un élément d’opposition au « syndicalisme pur » et à la GK berlinoise). « Ce ne sont pas les grands discours qui comptent, mais les actes », y lit-on, et l’auteur déplore que les jeunes dépensent leur argent en tabac « et soient sous l’emprise de la culture capitaliste, pour laquelle ils gaspillent beaucoup d’argent ». Par ailleurs, les jeunes « âgés de 16 à 25 ans ne peuvent tout de même pas prétendre avoir compris toute la « question sociale », ce pour quoi la génération précédente a eu besoin de toute une vie... ».