Le mouvement syndicaliste anarchiste de jeunesse est né de deux tendances opposées : d’une part, les tentatives d’auto-organisation, historiquement plus anciennes, des jeunes anarchistes et syndicalistes, et d’autre part, l’initiative des anarcho-syndicalistes adultes dans les bourses du travail de la FAUD.
La quête d’auto-organisation des jeunes correspondait aux courants contemporains dans l’ensemble de la jeunesse, y compris chez les jeunes travailleurs à partir de 1918, avec la levée des restrictions imposées à la politique de jeunesse par la loi prussienne sur les associations. Celle-ci cherchait de plus en plus à « se trouver » et à définir ses propres formes de résistance et de vie face à l’expérience de la guerre, au chômage, à l’exploitation, à l’urbanisation et à la tutelle et la sous-représentation persistantes dans les organisations ouvrières. « Avec un certain retard par rapport au mouvement de jeunesse bourgeois, en raison de conditions matérielles, éducatives et juridiques (en matière d’associations) totalement différentes, le mouvement de jeunesse ouvrière a également développé une appréciation de la « culture jeune » autonome (1) et, plus généralement, l’idée d’indépendance vis-à-vis des adultes. Sur ce point, il existe des parallèles évidents avec le mouvement de jeunesse bourgeois, qui n’a toutefois pas été simplement copié, mais a eu un effet sur les jeunes travailleurs dans le cadre d’un processus de rivalité indirect, complexe, véhiculé par la différenciation prolétarienne et l’idéologie de classe, d’autant plus qu’il n’y avait souvent que peu de contacts directs avec les jeunes bourgeois et leurs associations.
La création de la « Freie Sozialistische Jugend » (Jeunesse socialiste libre) (Jeunesse socialiste libre) en octobre 1918, en présence de Karl Liebknecht, au sein de laquelle des jeunes ouvriers révolutionnaires proches du « Spartakus » et de l’USPD s’associèrent à des jeunes travailleurs et apprentis radicaux « libres » sur le plan organisationnel, notamment anarchistes et syndicalistes. La scission et la différenciation qui s’ensuivirent, qui s’expliquent par des conceptions différentes du socialisme et dans l’influence des partis rivaux USPD, KPD et KAPD, est décrite ainsi par Linse :
Dans le sillage du processus de différenciation interne au sein de la FSJ, il faut également voir l’émergence d’un mouvement de jeunesse anarchiste : en 1920, la FSJ s’était déjà scindée en quatre organisations de jeunesse prolétariennes : la Jeunesse communiste (KPD), la Jeunesse ouvrière communiste (KAPD), la Jeunesse socialiste prolétarienne (USPD) et la jeunesse anarchiste-syndicaliste, elle-même divisée en plusieurs factions. (2)
Contrairement aux autres organisations ouvrières radicales, le mouvement anarchiste de jeunesse était le résultat d’une scission au sein de la FSJ... qui adhérait à trois principes :
1) l’autonomie de la jeunesse
2) la décentralisation comme principe d’organisation
3) la non-appartenance à un parti ouvrier révolutionnaire(3)
Ainsi, à l’origine, le mouvement anarchiste de jeunesse n’est pas issu de l’une des deux organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes pour adultes existant en Allemagne, la FKAD et la FAUD. L’impulsion est venue principalement d’un jeune anarchiste, Ernst Friedrich, qui a quitté la FSJ au milieu de l’année 1919 et a publié son propre journal, Freie Jugend, à Berlin. Friedrich s’est engagé dans la création d’une « Fédération de la jeunesse révolutionnaire de langue allemande ». Dans son journal, il se détournait radicalement des idées de la « Ligue spartakiste » et prônait le « socialisme sans domination », le « rejet de la violence », la « liberté » et « l’amour ». Fin 1919, la « fédération » de Friedrich comptait prétendument 40 groupes locaux.(4)
Peu après la fondation de la FAUD, sa commission des affaires berlinoises et une « commission de la jeunesse » créée à cet effet par la Bourse du travail de Berlin ont mis en place leurs propres groupes syndicalistes de jeunes. Ils ont également publié un supplément jeunesse de l’organe de la FAUD, Der Syndikalist, intitulé Die junge Menschheit (La jeune humanité). Une résolution rédigée par Rudolf Rocker lors du 12e congrès national de la FAUD (décembre 1919) obligeait toutes les bourses du travail locales à « créer des organisations de jeunesse afin d’initier l’éducation de la jeunesse dans l’esprit du syndicalisme et du socialisme libertaire ». (5) Il s’est avéré par la suite que l’on entendait par là de simples « organisations de relève » ; les jeunes auraient donc dû s’organiser principalement dans des groupes professionnels syndicalistes.
Alors qu’Ernst Friedrich partait du principe que « la jeunesse anarchiste et syndicaliste appartenait nécessairement à la même organisation », les représentants berlinois de la FAUD niaient l’intérêt particulier de la jeunesse et la légitimité d’une organisation autonome de jeunesse. Tout comme l’USPD, le KPD, le KAPD et leurs organisations syndicales, l’« Allgemeine Arbeiterunion » (Union générale des travailleurs), ils suivaient ainsi « clairement les traces des sociaux-démocrates du tournant du siècle ».(7) Le 12e congrès de la FAUD mentionné ci-dessus ne fit aucune allusion à la fédération anarchiste de jeunesse existante d’Ernst Friedrich. S’il était déjà problématique, compte tenu du nombre important de jeunes prolétaires « déracinés » de retour de la guerre et de jeunes chômeurs de longue durée proches de l’anarchisme et du syndicalisme, d’insister sur la création d’organisations professionnelles strictes, cet affront envers les groupes de jeunes existants groupes de jeunes existants conduisit dans un premier temps à un isolement durable des représentants berlinois de la FAUD par rapport à une grande partie de la jeunesse anarcho-syndicaliste dans tout le Reich.
Le mouvement de jeunesse anarcho-syndicaliste comprenait désormais au moins deux courants, l’un plus important en nombre autour d’Ernst Friedrich, dont les groupes locaux s’appelaient « Freie Jugend » (Jeunesse libre) ou « Freie Jugend Morgenröte » (Jeunesse libre de l’aurore), et quelques groupes de la « Syndikalistische Jugend » (Jeunesse syndicaliste)qui, comme par exemple la FliesenlegerJugend (Jeunesse des carreleurs) à Düsseldorf, étaient affiliés aux bourses du travail. Les partisans d’Ernst Friedrich s’opposèrent énergiquement à la création prévue d’une organisation de jeunesse purement syndicaliste par les « anciens et les jeunes anciens »(8) de la FAUD. Friedrich mentionne également comme alliés un groupe de jeunes de Barmen, qui n’est toutefois pas attesté ailleurs.
