Lors du 19e congrès de la FAUD, des plans officieux avaient déjà été élaborés pour mener des
activités illégales en cas de prise du pouvoir par les nazis. (1)
Mais la commission des affaires de la FAUD, tout comme les autres organisations ouvrières, avait sous-estimé la dangerosité des nazis. Dès le début du mois de mars, la Gestapo avait perquisitionné la commission administrative, saisi les stocks de la maison d’édition anarcho-syndicaliste ASY et l’ensemble des archives de l’IAA. Les membres de la commission administrative présents avaient été arrêtés. (2) Ce n’est qu’au dernier moment qu’une liste d’adresses contenant environ 700 noms a pu être soustraite à la Gestapo à Berlin.(3) Le secrétaire de la commission des affaires, le Dr Gerhard
Wartenberg réussit à s’enfuir à Erfurt, où il confia la direction de la commission administrative au serrurier Emil Zehner ; à l’automne 1933, celui-ci fut remplacé par l’ancien président du PAB de Saxe, Ferdinand Götze, qui, après s’être enfui aux Pays-Bas en 1934, confia la direction à l’électricien T., qui la poursuivit jusqu’à sa dissolution en 1935. (4)
1. La résistance en Rhénanie
En Rhénanie, le serrurier Julius Nolden, originaire de Duisbourg, prit la coordination de la FAUD clandestine. Nolden avait été trésorier de la PAB Rhénanie jusqu’en 1933 et connaissait donc de nombreux responsables de la FAUD. Grâce à son activité secondaire de trésorier et d’orateur funèbre de la « caisse de crémation » allemande, il put prendre contact avec des membres de la FAUD sous couvert. (5) La Gestapo le plaça en détention préventive le 19 avril 1933 pour suspicion de travail illégal, mais le relâcha quatre jours plus tard faute de preuves.(6)
En juin 1933, un membre de la commission commerciale illégale prit contact avec Nolden et discuta avec lui de l’organisation de la résistance et de la mise en place d’une filière d’évasion vers les Pays-Bas pour les membres de l’organisation en danger.(7)
Organisation d’aide à la fuite
Dès le 19e congrès de la FAUD, une filière d’évasion avait été mise en place pour les membres de la FAUD menacés, de Duisburg à Viersen, Dülken et Kaldenkrichen. (8) Nolden prit contact avec des membres de la FAUD, parmi lesquels Heinrich Hillebrandt se proposa pour accompagner les réfugiés aux Pays-Bas. En avril 1933, Hillebrandt avait déjà fait passer Wartenberg en Hollande, où il avait discuté du soutien au travail illégal avec l’organisation syndicaliste hollandaise.(9) Wartenberg fut également ramené par Hillebrandt. La Gestapo identifia environ 10 personnes qui avaient été amenées aux Pays-Bas par cette voie de fuite ;(10) mais le nombre réel était bien plus élevé.(11) Même après le démantèlement de l’organisation illégale en 1937, des anarcho-syndicalistes furent encore amenés aux Pays-Bas par les femmes des détenus.(12)
Nolden servait de point de contact pour les réfugiés à Duisburg, mais certains d’entre eux s’adressaient directement aux membres de la FAUD à Dülken, dans la mesure où ils les connaissaient déjà avant 1933.(13) Le groupe de la FAUD à Aix-la-Chapelle a également aidé environ 80 à 100 réfugiés à passer la frontière belge et néerlandaise jusqu’en 1940. Il s’agissait pour la plupart de membres de la FAUD originaires du sud et du centre de l’Allemagne qui connaissaient l’adresse des membres du groupe d’Aix-la-Chapelle grâce à des relations personnelles. Pour des raisons de sécurité, les membres du groupe d’Aix-la-Chapelle n’avaient aucun lien fixe avec Nolden.(14)
Indépendamment de la FAUD, il existait à Aix-la-Chapelle un petit groupe anarchiste autour de Simon Wehren, qui a également aidé un certain nombre de réfugiés à se rendre en Belgique et aux Pays-Bas.(15) Le point de contact de ce groupe était Anton Rosinke, membre de la FAUD originaire de Düsseldorf-Gerresheim.(17)
Distribution d’écrits illégaux
Les écrits illégaux arrivaient en Allemagne par le même itinéraire que les réfugiés. Le Néerlandais Albert de Jong, directeur du « Bureau antimilitariste de l’IAA » à Amsterdam, rendit visite à Nolden en août 1933. Ils convinrent que de Jong enverrait des colis en poste restante à Venlo, où ils seraient récupérés par Hillebrandt, de Dülken, qui les transporterait en partie entre le manteau et le tube de ses pneus de vélo jusqu’en Allemagne.(18) Nolden récupéra les colis et les déposa dans la cave d’un membre de la FAUD à Duisburg.(19)
La diffusion des écrits se fit de la manière suivante : à l’intérieur de Duisburg et dans les villes de la Ruhr, les membres de la FAUD de Duisburg se chargèrent de la distribution.(20) Nolden s’est chargé de la distribution dans les villes rhénanes. Il a livré à vélo les villes de Cologne, Düsseldorf, Wuppertal et Krefeld.(21) La distribution dans les villes de Mönchengladbach, Dülken et Viersen a été assurée par le coursier Hillebrandt de Dülken.(22)
Les contacts de Nolden recevaient 8 à 10 exemplaires des brochures, 1 à 2 exemplaires des brochures rares et davantage des tracts qui arrivaient en plus grand nombre. Ils les distribuaient ensuite de la même manière. Selon les règles de la conspiration, chaque lecteur devait transmettre son exemplaire à une autre personne après l’avoir lu et en diffuser le contenu oralement.(23)
Lorsqu’un tel document arrivait chez le dernier camarade fiable, celui-ci avait deux possibilités, selon les instructions : soit il détruisait le document, soit – ce qui était généralement le cas – il le renvoyait au dépôt de Duisbourg de la même manière, accompagné d’une petite « contribution de lecture » dont le montant dépendait des moyens financiers du lecteur. Là, les exemplaires très usés étaient triés et brûlés ; le reste était à nouveau mis en liasses et remis aux groupes locaux qui n’avaient pas encore été approvisionnés. L’argent de la lecture servait d’une part à financer l’aide à la fuite et d’autre part à soutenir les réfugiés à Amsterdam.(24)
À partir du début de l’année 1935, la livraison de documents depuis Amsterdam fut interrompue. Les anarcho-syndicalistes déclarèrent à la Gestapo que la contrebande de documents était devenue trop dangereuse. Mais la résignation de nombreux anarcho-syndicalistes face à la stabilisation croissante du régime nazi joua probablement un rôle. En 1935, on ne pouvait plus espérer une chute rapide du régime nazi.
En Rhénanie, outre les écrits purement anarcho-syndicalistes, des journaux sociaux-démocrates en exil étaient également distribués par ces voies.(26) L’écrit le plus diffusé était la brochure camouflée « Mangez des fruits allemands et vous resterez en bonne santé », dont environ 100 exemplaires ont été introduits en Rhénanie à la fin de l’année 1933. (27) La brochure contient un bref résumé des objectifs anarcho-syndicalistes ainsi qu’un appel à s’unir dans la résistance. Dans un passage, on peut lire :
Nous, anarcho-syndicalistes, exigeons : ... l’abolition radicale du militarisme, car le militarisme ne sert pas la vie, mais la mort, car le militarisme n’ennoblit pas l’homme, mais le corrompt, car le militarisme n’éduque pas les jeunes à devenir des êtres humains, mais les transforme en esclaves, car le militarisme menace l’humanité de destruction l’ordre la prospérité la paix la liberté l’égalité la fraternité.
Sommes-nous donc des criminels ? A-t-on le droit de nous chasser des usines ? De nous enfermer dans des prisons, des pénitenciers et des camps de concentration, de nous torturer et de répandre notre sang sur l’échafaud ? (28)
À partir de 1934, le groupe en exil de la FAUD à Amsterdam publia le journal Die Internationale — Neue Folge (L’Internationale — Nouvelle série) et le service de presse de l’IAA. (29) L’Internationale devait principalement servir d’organe théorique pour les anarcho-syndicalistes travaillant dans la clandestinité. Sous le titre de couverture « Deutschturn im Ausland — Blätter zur Pflege deutscher Art » (30) (Tournée allemande à l’étranger — Feuilles pour la préservation de l’identité allemande), cinq numéros furent introduits clandestinement dans le Reich allemand entre 1934 et 1935. Environ 20 à 30 exemplaires du n° 1, environ 20 du n° 2 et environ 5 exemplaires des n° 3 et 4, publiés sous forme de numéro spécial, ont été distribués en Rhénanie.(31)
Le n° 2 de ce magazine donnait des instructions concrètes pour le travail clandestin :
Ce que le travailleur révolutionnaire ne fait pas
— Il n’espère pas la réaction et la guerre, il ne rêve pas d’une révolution sans risque, il ne vit pas de phrases creuses. Il n’adhère jamais volontairement à une organisation nazie. Il ne donne pas un centime pour le socialisme mendiant des collectes nazies. Il ne salue pas les drapeaux meurtriers du régime national-socialiste. Il ne porte pas d’insignes nationaux-socialistes et patriotiques. Il ne salue pas en formant une haie lors des défilés nazis. Il ne se laisse pas intimider dans l’entreprise. Il n’envoie pas ses enfants dans les organisations de jeunesse nationaux-socialistes. Il ne fait pas baptiser ni confirmer ses enfants. Il ne réintègre pas l’Église s’il en est sorti. Il n’est abonné à aucun journal nazi. Il ne critique pas de manière négative l’organisation du travail illégal.
Et ce qu’il fait !
Il s’organise illégalement et paie ses cotisations ponctuellement. Il dit à chaque occasion : « Le national-socialisme est le malheur de l’Allemagne. » Il diffuse l’idée que « la libération des travailleurs ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».. Il lit attentivement son journal clandestin, dont il diffuse oralement le contenu et le transmet. Il s’occupe des affaires de son entreprise et de son secteur industriel et se forme à l’économie afin d’être un jour en mesure de participer activement à la prise de contrôle de l’entreprise par les travailleurs et à la réorganisation socialiste de la distribution des biens. Il se bat pour la cause de tous les travailleurs, sans exiger pour lui-même des privilèges ou des remerciements. Il pratique la solidarité et l’entraide et ne pense qu’en dernier lieu à lui-même, il s’efforce d’être un être humain.(32)
En Rhénanie, plusieurs exemplaires, dont 10 à Wuppertal, d’une lettre du SA Kruse à Hindenburg ont été diffusés. Dans cette lettre, Kruse affirme que Göring et Goebbels sont les instigateurs de l’incendie du Reichstag et que la SA, en collaboration avec van der Lubbe, a incendié le Reichstag. La lettre contient également d’autres détails sur l’assassinat de Röhm. Le dernier paragraphe de la lettre dit :
..Göring et Goebbels ont été les instigateurs de l’incendie, tout a été fait sur leur ordre. Goebbels voulait exploiter tout cela à des fins de propagande afin que le peuple y croie et vote en conséquence. C’est la vérité sur tout. Pardonnez-moi si cela semble un peu confus, mais souvent, l’émotion et la colère me submergent et je perds le fil. Dieu est mon témoin que j’ai dit ici la vérité. Je serai prêt à tout moment, et sous n’importe quel gouvernement, à en répondre si l’on me protège des assassins qui rôdent dans notre cher et pauvre Reich allemand.
Avec ma plus profonde admiration, votre fidèle soldat allemand et ancien membre de la SA, E. Kruse.
Nous reproduisons cette lettre dans le style quelque peu approximatif dans lequel elle nous a été remise.
Selon les dernières informations, le membre de la SA Kruse doit être interrogé à nouveau devant la Société des Nations le B. septembre 1934 à la demande du gouvernement anglais. (34)
Le groupe DAS
La plupart des anarcho-syndicalistes en fuite émigrèrent en Espagne, où ils furent soutenus par l’influente organisation anarcho-syndicaliste de la CNT et de l’IAA.(35) Ceux qui sont restés à Amsterdam ont fondé fin 1933, avec le soutien actif d’Albert de Jong, une section étrangère de la FAUD à Amsterdam. Lors d’une conférence en 1934, la création d’un bureau officiel - sous le nom de « Zentralstelle der Deutschen Anarcho-Syndikalisten » (Centre des anarcho-syndicalistes allemands) - a été décidée.(36) Le groupe comptait entre 30 et 40 personnes, dont les noms connus sont notamment : Paul Brunn (Berlin), Georg Ackermann (Kassel), Gust1 Doster (Darmstadt), Karl Löshaus (Cologne), Karl Sieveck (Berlin) et Fritz Benner, Helmut Kirschey (Wuppertal).(37)
Le groupe DAS était en relation avec la commission commerciale illégale et d’autres anarcho-syndicalistes en Allemagne. À partir de 1934, le groupe publia le « Deutsches Pressedienst der IAA » (Service de presse allemand de l’IAA) et le journal « Die Internationale », organe des anarcho-syndicalistes allemands à Amsterdam. Ces journaux furent acheminés en Allemagne par des courriers en 1934/35.(38)
Une autre tâche consistait à subvenir aux besoins des réfugiés allemands en Hollande, qui devaient généralement y vivre dans la clandestinité, car ils risquaient d’être expulsés vers l’Allemagne s’ils étaient découverts par la police. Les émigrants recevaient une petite somme d’argent de poche provenant du fonds de solidarité de l’IAA et de l’organisation sœur néerlandaise et étaient nourris à la journée par des camarades néerlandais.(39) Il n’y eut pas de coopération officielle avec d’autres groupes d’exilés, mais une communiste de Wuppertal, qui avait récupéré à Amsterdam des fonds de solidarité versés par des communistes néerlandais pour les procès syndicaux de Wuppertal (40) en 1936, qui avaient fait sensation à l’étranger, fut amenée en Allemagne via la filière d’évasion de Dülken. Cette coopération fut rendue possible grâce à la connaissance de cette femme avec Helmut Kirschey et Fritz Benner.
Cette coopération a été rendue possible grâce à la connaissance de cette femme avec Helmut Kirschey et Fritz Benner. (41)
2. Solidarité avec les arrestations en Espagne
L’arrêt des livraisons de tracts en provenance d’Amsterdam entraîna un recul des activités de résistance et des contacts entre les différents groupes. Nolden resta néanmoins en contact avec des groupes à Duisburg, Cologne et Wuppertal.(42)
Mais le déclenchement de la guerre civile espagnole en 1936 renforça à nouveau les activités de résistance. Deux messagers avaient été envoyés en Allemagne par l’IAA et la DAS : le journaliste suédois Rudolf Berner, qui publia un récit de ses expériences en Allemagne (43), et Simon Wehren, déjà mentionné, originaire d’Aix-la-Chapelle (44). Wehren avait pour mission de recruter des techniciens pour les brigades volontaires à Barcelone et de collecter des fonds pour les anarcho-syndicalistes espagnols qui combattaient.(45) Par l’intermédiaire d’Anton Rosinke de Düsseldorf, qui organisait les collectes de fonds,(46) Wehren entra en contact avec le groupe Nolden, notamment avec August Benner et Hermann Steinacker à Wuppertal,(47) à qui il rendait compte de la situation en Espagne.
Mais à cette époque, la Gestapo resserrait déjà son étau autour du groupe Nolden. À Mönchen-Gladbach, la Gestapo avait réussi à infiltrer un informateur dans un cercle de résistance. Ce cercle n’était pas seulement composé d’anarcho-syndicalistes, mais aussi de membres du KPD et du KPO (48). La Gestapo avait obtenu des informations sur ce groupe grâce à un informateur qui avait déjà démantelé un autre cercle de résistance du KPO en Rhénanie.(49)
Grâce à ses « interrogatoires » brutaux et à la torture, la Gestapo réussit en décembre à démanteler les cercles de résistance à Mönchen-Gladbach, Süchteln, Viersen et Dülken, et les premiers soupçons se portèrent sur Nolden à Duisburg.
L’anarcho-syndicaliste Delißen, originaire de Mönchen-Gladbach, avait été assassiné par les nazis pendant les interrogatoires. (50) La Gestapo écrivit qu’il s’était pendu dans sa cellule. Ceci fut commenté par la remarque cynique suivante : « Il savait ce qui l’attendait et a préféré se suicider plutôt que de trahir d’autres anarchistes. »(51)
En janvier, Nolden fut arrêté. La Gestapo trouva dans sa blouse de travail le message suivant de Simon Wehren :
Station Barcelona :
(ondes courtes) 42,88
Émissions en allemand, Les mardis à 10 h 30
Les jeudis à minuit, Les dimanches à 12 h 30
Il faut absolument l’écouter en Allemagne ; sinon, avec un appareil supplémentaire pour la réception des ondes courtes. Pour plus d’informations, s’adresser à Anton à D. ou à L. au même endroit. Salutations cordiales : S. (52)
Suite à cela, la Gestapo arrêta en l’espace de trois mois environ 100 anarcho-syndicalistes (53), dont 88 furent traduits en justice. La victime suivante de la terreur de la Gestapo fut le tourneur sur fer Emil Mahnert, de Duisburg, qui « fut poussé dans le vide par un policier depuis la balustrade intérieure du deuxième étage de la prison de police »(54).
En février 1937, l’anarcho-syndicaliste Anton Rosinke, de Düsseldorf, fut interrogé jusqu’à ce que mort s’en suive. Un document témoignant du travail de résistance particulièrement actif de Rosinke est la lettre de son gendre Ernst Binder, de Düsseldorf, à Rudolf Rocker, datée de 1946 :
Anton (Rosinke) se mit à travailler d’arrache-pied. Par nécessité, nous sommes devenus nos propres écrivains et éditeurs. Nous avons rassemblé tout le matériel à notre disposition, et Anton s’est montré particulièrement actif dans la diffusion de ce matériel sous forme d’articles. Je les corrigeais et les tapais à la machine dans notre imprimerie pour en faire des manuscrits prêts à imprimer. (L’imprimerie a été reprise par notre camarade Paul Hellberg. Il fabriquait des documents commerciaux et des imprimés pour l’association et avait le courage de continuer à produire de temps en temps des tracts pour le KPD). Mais grâce à notre fidèle et fiable camarade Simon Wehren d’Aix-la-Chapelle, nous avions la possibilité de faire imprimer un bulletin d’information à Vals, aux Pays-Bas, non loin de la frontière près d’Aix-la-Chapelle. — Transcrire les manuscrits à l’imprimerie était devenu trop dangereux. Un jour, je suis arrivé là-bas cinq minutes après que Max Brosig, le plus tristement célèbre agent de la Gestapo de Düsseldorf, ait ordonné une perquisition. Hellberg et son fidèle assistant, l’ouvrier du bâtiment Joseph Könen, furent bientôt victimes des activités de dénonciation des frères Huppertz, tristement célèbres à Düsseldorf. Tous deux furent envoyés pour deux ans au camp de concentration de Börgermoor, sans procès ni jugement, car on n’avait rien pu prouver contre eux. « Détention préventive »... Nous avons publié le bulletin d’information jusqu’en 1934. Nous recevions également des tracts illégaux imprimés par des camarades émigrés en Belgique, dont un qui fut la seule preuve tangible retenue contre nous lors de notre procès en 1937. La couverture imitait celle d’un tract de propagande du Reichsernährungsstand (Office national de l’alimentation) et portait l’inscription : « Mangez des fruits allemands ». Le texte traitait de l’infamie de la dictature hitlérienne et de ses conséquences pour l’avenir du peuple allemand. Il a été établi par la suite que cet écrit avait été diffusé à une telle échelle que les mineurs de la Ruhr s’interpellaient en chemin vers la mine avec des plaisanteries pleines de sous-entendus : « As-tu aussi mangé des fruits allemands ? »
Parallèlement, nous continuions à approvisionner les réfugiés et à les faire passer à la frontière. Il s’agissait pour la plupart de camarades recherchés pour activités illégales... Lors de la perquisition suivante, Anton se rebella. On l’emmena sans ménagement et il passa huit jours au commissariat central, qu’il décrivit à son retour en ces termes : « S’ils reviennent me chercher, ils ne me laisseront pas sortir vivant. » Comme c’était terriblement vrai ! Huit jours sous une pression terrible, des
interrogatoires nocturnes au cours desquels cet homme fort était exposé sans défense à des coups et aux pires humiliations, lui firent comprendre qu’il ne pourrait pas supporter cela une deuxième fois.
Nous avons décidé de redoubler de prudence. Mais que faire ? Soit on reste les bras croisés et on ne fait rien, soit on accepte le risque d’être découvert avec toutes les conséquences que cela implique. Anton était le moins enclin à choisir la première option. Lorsque le découragement menaçait de s’installer dans notre petit cercle, il remontait le moral des plus abattus. Avec le recul, je dois dire que la situation n’était pas très encourageante, mais il savait toujours trouver dans les moindres détails de quoi raviver l’espoir et nous convaincre que la fin du nazisme était proche. C’était un simple forgeron, mais un homme intègre, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, que la flamme de ses convictions personnelles élevait au-dessus de lui-même et lui conférait une influence sur ses compagnons de travail, qui n’était pas limitée par les différentes doctrines du mouvement ouvrier...En 1936, la lutte des camarades espagnols a donné un nouvel élan non seulement à notre mouvement, mais aussi à l’ensemble du travail clandestin en Allemagne. De nombreux camarades ont été guidés à travers la frontière depuis Dülken et depuis notre ancien lieu de travail, par Simon Wehren à Aix-la-Chapelle, et ont rejoint l’Espagne pour participer activement à ces événements décisifs. C’était ici que les occasions manquées en Allemagne pouvaient être saisies à nouveau, et il était certain que la victoire du mouvement rouge espagnol aurait des conséquences considérables pour le développement révolutionnaire en Europe .Avec une énergie redoublée, nous avons mené une campagne active de collecte pour l’Espagne rouge et, malgré le chômage général, nous avons versé à plusieurs reprises, jusqu’à l’automne, des contributions allant de plusieurs centaines à plusieurs milliers de reichsmarks. — Eh bien, la suite est connue, et nous avons nous-mêmes vécu la triste fin d’un mouvement prometteur derrière les barreaux. Des arrestations massives, similaires à celles de 1933, ont commencé. À Noël 1936, nous avons appris qu’un certain nombre de nos camarades avaient été arrêtés à Mönchen-Gladbach, Viersen et Dülken. Le camarade Michael Delissen, très actif à Mönchen-Gladbach, avait déjà été battu à mort par la Gestapo... Anton et moi n’avons pas pu nous échapper aussi facilement. Nous avons consulté nos camarades et avons pensé avoir encore une chance de nous en tirer indemnes cette fois-ci. Malheureusement, c’était une illusion qui eut des conséquences fatales. Lorsque nous sommes rentrés chez nous le soir du 27 janvier 1937, nous avons appris que la Gestapo était venue et avait demandé après nous. Les assurances fallacieuses données à nos femmes, selon lesquelles il n’y avait rien de particulier, ne pouvaient nous tromper et nous avons décidé de passer la nuit ailleurs. Mais il était déjà trop tard.(55)
Rudolf Treiber, qui était également emprisonné à l’époque, a témoigné de la mort de Rosinke dans la prison de Düsseldorf :
« Rosinke était constamment emmené pour être « interrogé » dans les caves de la prison et, en raison des tortures qu’il subissait, il avait beaucoup de mal à monter et descendre les escaliers en fer. Un jour de février 1937, le commissaire de la Gestapo de Düsseldorf, Max Brosig, était venu avec quelques-uns de ses bourreaux et avait ordonné au policier de service de lui amener le détenu Rosinke pour « interrogatoire ». Le policier (apparemment pas tout à fait indifférent à l’état physique pitoyable du prisonnier maltraité depuis des jours) signala au commissaire de la Gestapo que le prisonnier était allongé, immobile, sur sa paillasse et qu’il était manifestement incapable de se lever et de se déplacer. Le commissaire Brosig hurla alors à travers le bâtiment que si Rosinke ne se présentait pas devant lui dans les deux minutes, il descendrait personnellement le chercher à la cave. Le prisonnier se traîna alors péniblement, en gémissant, soutenu par le policier qui éprouvait manifestement de la compassion pour lui, et descendit les escaliers. (56)
La famille Rosinke reçut un message laconique indiquant que Rosinke était décédé le 14 février 1937. Lors de l’examen du corps, le frère de Rosinke arracha le drap qui le recouvrait : « tout le corps était couvert de blessures, comme des coups de baïonnette ».(57) La Gestapo imposa à la famille d’enterrer le défunt en toute discrétion et de ne pas publier d’avis de décès. « Même lors des funérailles, la Gestapo ne nous a pas laissé tranquilles. La police politique a surveillé la cérémonie et a arrêté plusieurs camarades. » (58)
L’enquête en vue du procès des anarcho-syndicalistes s’est étendue sur une année. En janvier (59) et février 1938 (60), ils ont été condamnés pour préparation à la haute trahison par la IIIe chambre pénale de la Cour d’appel de Hamm. Au total, 88 accusés, dont deux femmes, ont comparu devant le tribunal. Les condamnés ont été condamnés à des peines allant de 6 mois d’emprisonnement à 12 ans de réclusion criminelle. Les accusés se répartissaient comme suit entre les différentes villes : (61)
Düsseldorf 25
Dülken 4
Mönchen-Gladbach 14
Duisbourg 22
Süchteln 2
Erfurt 2
Viersen 1
Cologne 1
Wattenscheid 3
Krefeld 3
Wuppertal 11
La presse néerlandaise a rendu compte du procès de février 1938. Les informations provenaient d’un policier en faction dont le frère était accusé dans le procès.(62) La procédure contre Nolden avait été séparée. Nolden fut condamné en octobre 1937 par le Volksgerichtshof (Tribunal populaire) à 10 ans de prison.(63)
3. Spécialement : la résistance à Wuppertal
Les petits groupes de la FAUD et de la SAJD à Wuppertal commencèrent immédiatement après la prise du pouvoir à mener des activités de résistance. Grâce à leur organisation décentralisée et à leurs membres habitués à penser et à agir de manière indépendante, les groupes locaux de la FAUD furent plus à même de réagir à la nouvelle situation que les grandes organisations ouvrières.
En février 1933, une manifestation publique fut organisée sous le nom de « Freie Jugend Morgenröte » (Jeunesse libre de l’aube), au cours de laquelle Max Löwenstein, membre du SAPD, et Harry Bartsch (Oberhausen), propagandiste de la FAUD, prirent la parole.(64) Immédiatement après l’incendie du Reichstag, le premier anarcho-syndicaliste de Wuppertal fut arrêté. Helmut Kirschey, connu à Unterbarmen pour être un antifasciste, fut pris à partie par la SA en pleine rue. Grâce aux cris de sa mère et de ses camarades, une foule se rassembla immédiatement, empêchant la SA de l’emmener. Il fut détenu dans une école voisine jusqu’à ce que la police l’emmène. À l’époque, la prison offrait encore une relative protection, car si Kirschey avait été emmené à la caserne SA toute proche, cela aurait pu signifier sa mort, car de nombreux antifascistes y étaient brutalement maltraités. Kirschey resta quelque temps en garde à vue, puis fut transféré au camp de concentration de Dinslaken. Après sa libération du camp en novembre, Kirschey s’enfuit via Dülken à Amsterdam, où il rejoignit le groupe DAS.
Les frères Fritz et Gustav Krüschedt échappèrent début mars à une arrestation imminente par la SA en déménageant à Barmen. Dans la Marienstraße à Elberfeld, ils étaient connus de la SA comme antifascistes ; un drapeau noir flottait souvent à leur fenêtre. L’un des frères avait en outre dénoncé à la police un membre de la SA qui avait tiré sur des passants. La SA avait un local de réunion à proximité immédiate de leur appartement. La nuit de leur fuite, la SA saccagea leur appartement et vola le drapeau noir ainsi que 500 marks que leur mère avait économisés pour les mauvais jours.
En mai 1933, Fritz Benner fut arrêté pour avoir pris position contre les nouveaux dirigeants lors d’une réunion d’entreprise chez Villebrandt und Zehnder (65). Comme aucun juge d’instruction honnête ne voulait délivrer de mandat d’arrêt contre Fritz Benner, la Gestapo perquisitionna le domicile de son frère Willi Benner, chez qui Fritz était déclaré à la police.
En raison d’une brochure antifasciste de la FAUD intitulée « Über Hildburghausen ins dritte Reich » (À travers Hildburghausen vers le Troisième Reich) (66) dont la couverture caricaturait Hitler en policier, elle confisqua tous les livres, à l’exception de deux volumes de Kropotkine qu’elle considéra à tort comme de la littérature agricole. Afin de trouver d’autres motifs d’arrestation, ils confisquèrent des réserves d’engrais chimiques dans la cave et les déclarèrent comme explosifs. Heureusement pour les personnes arrêtées, ils ne trouvèrent pas le revolver caché dans une chaussure ni la carabine enterrée dans le jardin. Lors de la perquisition qui a suivi au domicile des parents des frères, ils ont trouvé dans un livre la lettre d’un jeune à un membre de la FAUD à Solingen, dans laquelle il décrivait les mauvais traitements subis dans le service du travail. Dans la cave des Benner, ils ont trouvé une bouteille de cyanure, utilisé comme poison à rat. Les nazis en ont déduit que les anarcho-syndicalistes voulaient empoisonner l’eau potable. August Benner et le père des trois frères ont été arrêtés pour ces « faits ». Le père, qui n’était pas engagé politiquement, a été libéré après quelques semaines, son employeur ayant confirmé que le cyanure provenait de son entreprise.
Les frères Benner furent d’abord incarcérés au commissariat central, puis transférés à la prison de Bendahl. Fritz et August Benner furent envoyés au camp de concentration de Börgermoor (67), leur frère Willi au camp de concentration de Kemna, près de Wuppertal (68). Début 1934, il fut également transféré au camp de concentration de Börgermoor. F. Benner fut transféré fin 1933 de Börgermoor au camp de concentration d’Oranienburg. Il s’y lia d’amitié avec le poète anarchiste Erich Mühsam qui lui dit avant sa libération en avril 1934 :
« Si la nouvelle de ma mort arrive, je ne me suis pas suicidé. Après l’annonce de la mort d’Erich Mühsam, F. Benner et Walter Tacken rédigèrent une nécrologie pour la presse en exil. F. Benner échappa de justesse à une nouvelle arrestation début 1935. Il avait des contacts avec des ouvriers communistes dans l’entreprise Imhoff à Wuppertal.(69) Après sa fuite à Amsterdam, il travailla également au sein du groupe DAS.
L’ancien rédacteur en chef de la Schöpfung, Heinrich Drewes, fut également interné au camp de concentration de Kemna. Drewes n’était plus très actif politiquement depuis le milieu des années 1920 et se consacrait principalement à la littérature. Son arrestation était probablement due à ses activités politiques au début des années 1920.
Les membres de la FAUD et de la SAJD qui n’avaient pas été arrêtés à Wuppertal poursuivirent leur travail. Le centre de la résistance était le vieux Hermann Steinacker, qui avait déjà connu la clandestinité pendant la loi sur les socialistes lorsqu’il était adolescent. Steinacker conseilla aux jeunes de dissoudre officiellement la SAJD, ce qui fut fait.
Depuis mars 1933, les habitants de Wuppertal étaient en contact avec Nolden à Duisburg et Rosinke à Düsseldorf. La résistance s’organisait à trois niveaux.
a) Des réunions régulières avaient lieu, généralement en petits groupes. Les jeunes se retrouvaient chez Steinacker. Parallèlement, un autre groupe se réunissait autour de Walter Tacken, un cercle d’amis dont les membres avaient rejoint l’organisation après la Première Guerre mondiale. En 1933/34, les jeunes se rendaient régulièrement à Urdenbach am Rhein, où ils rencontraient des membres du groupe de Cologne ; là-bas, ils nouèrent également des contacts avec des groupes de jeunes membres de la ligue. Des réunions régulières avaient lieu dans la Gelpetal avec Julius Nolden.
b) Des fonds ont été collectés pour les détenus. Le cercle des donateurs ne se limitait pas à l’organisation. Un membre de la SAJD était marchand de fruits et légumes et avait ainsi des contacts avec des hommes d’affaires de Wuppertal. Le directeur du grand magasin Tietz à Elberfeld, qui était juif, a fait plusieurs dons allant jusqu’à 50 marks.
c) Outre la littérature d’exil, le groupe de Wuppertal produisait également son propre matériel de propagande. Une vieille essoreuse installée dans la cave de Hermann Steinacker servait à imprimer des tracts. Les modèles étaient découpés dans du linoléum, puis reproduits la nuit sur l’essoreuse.
Comme il était déjà dangereux à l’époque d’acheter de grandes quantités de papier, on utilisait du papier d’emballage blanc. Les tracts étaient jetés dans les boîtes aux lettres ou collés sur les murs des maisons. Jusqu’en 1934, des slogans étaient encore peints sur les murs des maisons pendant la nuit.
L’impression sur la machine à essorer étant devenue trop dangereuse, une simple éclaboussure d’encre pouvant être compromettante lors d’une perquisition, on passa vers 1934 à l’utilisation de boîtes à imprimer pour enfants et au dos des paquets de cigarettes collectionnés par les enfants, sur lesquels on imprimait des slogans tels que :
— « Mort au fascisme »
« Seuls les plus stupides choisissent eux-mêmes leur boucher »
« Sabotez la production de guerre »
« Levez le drapeau, le prix du lard a augmenté. La faim des SA est enfin apaisée. »
— « Tournez vos compteurs à gaz ».
Une action particulière fut menée de la manière suivante. Un membre de la SAJD de Wuppertal distribuait des journaux nazis pour le compte de son frère, membre de la SA, ce qui lui permit d’obtenir les adresses de dirigeants de la SA à Wuppertal. À Cologne et Duisbourg, deux membres de la FAUD collectèrent également des adresses de membres de la SA. Julius Nolden et Hans Saballa (Cologne) rédigèrent alors des lettres fictives dans lesquelles, par exemple, le SA-Standartenführer de Cologne transmettait à Wuppertal et Duisbourg son opinion sur des événements politiques tels que l’affaire Röhm. Au sein de la SA, ces lettres ont certainement semé la confusion.
Il n’existait pas de contacts organisés avec d’autres groupes de résistance à Wuppertal, mais deux membres du KPD ont été amenés aux Pays-Bas via la filière anarcho-syndicaliste. C’était le cas de l’ancien président de l’Union communiste de la jeunesse à Wuppertal, Alfred Kirschey, qui avait des contacts avec les anarcho-syndicalistes par l’intermédiaire de son frère Helmut. La tentative de faire passer la frontière à Cläre Quast (Muth), une fonctionnaire communiste bien connue, échoua. Elle fut interceptée peu avant la frontière, mais relâchée par les douaniers.(70) Dans ses mémoires, Cläre Quast évoque un camarade inconnu qui devait l’aider à passer la frontière. Cet aide à la fuite inconnu était Alfred Schulte, membre de la SAJD de Wuppertal, qui vivait à Dülken à l’époque. Dans ce cas, les contacts avaient été établis par son beau-frère Heinrich Muth qui, comme son mari Willi Muth, était membre de l’organisation anarchiste « Freie Jugend Morgenröte » (Jeunesse libre de l’aube) au début des années 1920. Willi Muth était trésorier en chef clandestin du KPD à Wuppertal (71) et fut torturé de manière bestiale avec des barres de fer rougies au feu par la Gestapo, puis assassiné.(72)
De nouvelles arrestations d’anarcho-syndicalistes de Wuppertal eurent lieu en octobre 1934. Le membre de la SAJD S. avait donné à un collègue deux brochures, un numéro de l’Internationale sur la mort d’Erich Mühsam et la lettre du SA Kruse à Hindenburg. (73) Peu après, le collègue le dénonça à la Gestapo. Comme S. avait numéroté les écrits, il savait, lors de son interrogatoire par la Gestapo, qui l’avait dénoncé. Quatre autres anarcho-syndicalistes furent arrêtés. S. et Hermann Steinacker furent condamnés à deux ans de prison, les trois autres furent libérés faute de preuves.
Après leur libération, fin 1936, ils reprirent leurs activités de résistance en organisant des collectes pour leurs camarades espagnols. Steinacker fut à nouveau arrêté en janvier 1937 dans le cadre de l’arrestation de Nolden. Jusqu’en mars 1937, treize autres anarcho-syndicalistes de Wuppertal furent arrêtés, ainsi que la gouvernante de Steinacker. Onze d’entre eux furent condamnés à des peines de prison allant de deux à douze ans lors du procès de 1938.(74)
Le fait que Steinacker ait pris la responsabilité des services de messagerie vers Anton Rosinke devant le tribunal témoigne de son attitude inébranlable. Ce n’était pas lui qui avait apporté l’argent pour l’Espagne à Rosinke, mais le père des frères Benner, qui n’était pas membre de l’organisation illégale, mais qui détestait les nazis. La fille de Steinacker avait également été engagée comme messagère pour Rosinke. Concernant le sort des anarcho-syndicalistes de Wuppertal, il convient de noter que
Hermann Steinacker fut d’abord incarcéré à la prison de Münster. Comme il était trop âgé pour travailler, il fut transféré en janvier 1944 au camp de concentration de Mauthausen où il fut assassiné le 14 avril 1944.
Un codétenu, membre du Parti communiste allemand originaire de Solingen, raconta plus tard à ses proches : « On lui avait injecté du vitriol de cuivre et il savait que son heure était venue. » Son dossier de la Gestapo contient la remarque laconique qu’il est mort d’une bronchopneumonie et qu’aucune autopsie n’a été autorisée. (75) La brutalité du régime nazi s’est également manifestée par le fait que ses lunettes maculées de sang ont été envoyées à sa fille.
Un autre anarcho-syndicaliste de Wuppertal, l’ouvrier Hermann Hahn, fut injecté à mort dans l’hôpital psychiatrique de Grafenberg, car considéré comme « indigne de vivre ». Après son arrestation, Hahn avait refusé d’enfiler l’uniforme de l’établissement ; ses seuls mots devant le tribunal furent : « Foutaises, allez vous faire foutre. » Il fut alors brutalement maltraité dans la prison de la police. Il se retira ensuite dans une « émigration intérieure » et ne prononça plus un mot pendant plus d’un an. Il fut transféré de la prison de Münster à l’hôpital psychiatrique de Grafenberg, où il fut assassiné en 1940.
À la fin de sa peine, Fritz Krüschedt fut interné au camp de concentration de Sachsenhausen.
H.S., qui avait été condamné à la peine la plus longue, soit 12 ans, s’était évadé à l’automne 1944 de la prison de Lüttringhausen, où il risquait d’être enrôlé de force sur un dragueur de mines. Il trouva d’abord refuge pour une nuit chez un camarade à Düsseldorf, puis poursuivit sa fuite via Duisburg avant de revenir à Wuppertal. Il réussit à survivre jusqu’à la fin de la guerre dans des conditions extrêmement difficiles.
D’autres durent faire leur service militaire, notamment dans le tristement célèbre bataillon disciplinaire 999. Fritz Benner et Helmuth Kirschey ont collaboré jusqu’en 1936 avec le groupe DAS à Amsterdam. Après le déclenchement de la guerre civile espagnole, ils ont immédiatement quitté Amsterdam pour se rendre sur place. Ils ont combattu au front dans des groupes de volontaires anarchistes, la Columna Durruti, et ont travaillé au sein du groupe DAS à Barcelone.(76) Après les affrontements entre anarchistes et communistes en mai 1937, Helmuth Kirschey fut de nouveau emprisonné par la police secrète stalinienne (GPU) dans une prison de Valence, d’où il fut libéré par des anarchistes peu avant l’entrée des troupes franquistes. Fritz Benner et lui émigrèrent en Suède en 1938. Walter Tacken mourut au début des années 50 des suites de son emprisonnement et des tortures infligées par la Gestapo.
Le bilan de la résistance anarcho-syndicaliste à Wuppertal est le suivant : pour leur résistance active, ilseurent au total environ 50 ans de prison et 10 ans de camp de concentration. Par rapport à leur effectif d’à peine 40 membres avant 1933, ils furent, avec les communistes, ceux qui payèrent le plus lou rd tribut à la résistance contre le national-socialisme à Wuppertal.
Helmut Kirschey, membre de la Columna Durruti anarcho-syndicaliste en Catalogne, fin de l’automne 1936