À Wuppertal, les affrontements entre les nationaux-socialistes et les organisations ouvrières ont été particulièrement violents et ont fait de nombreux blessés et morts dans les deux camps lors d’émeutes dans les salles et dans les rues.(107)
À Elberfeld, il existait depuis 1923 un groupe important du NSDAP, à partir duquel s’organisa le mouvement national-socialiste dans la Ruhr, sous la direction de Josef Goebbels, qui resta à Elberfeld jusqu’en 1926. (108)
Malgré un taux de chômage très élevé à Wuppertal (60 000 chômeurs enregistrés en 1932), le NSDAP ne parvint pas à s’implanter dans les milieux ouvriers de la ville. L’ancrage traditionnel des partis ouvriers joua ici un rôle important.(109)
La population ouvrière opposa une résistance farouche à la terreur croissante de la SA, qui émanait principalement de la caserne de la Kniestraße (aujourd’hui Haspelerstraße) à Unterbarmen. Jusqu’en 1933, la SA n’osa pas envahir les quartiers ouvriers.(110) À l’occasion d’un rassemblement de Goebbels au stade pendant les élections au Reichstag en 1932, la SA voulait organiser une manifestation depuis Oberbarmen jusqu’au stade, mais elle fut stoppée par les ouvriers après seulement quelques centaines de mètres. (111)
Pendant la campagne électorale, Hitler fit sa première apparition à Wuppertal le 24 juillet. Dans le quartier du zoo, la SA fut bombardée de pots de fleurs et de pierres lancés depuis les maisons des ouvriers. (112) Le 30 juillet 1932, les nazis tentèrent de disperser à coups de bombes lacrymogènes un rassemblement dans le stade auquel participait le président de la police berlinoise, Ge-zesinski, social-démocrate qui venait d’être démis de ses fonctions.(113) Le jour de la prise du pouvoir, le 30 janvier 1933, les antifascistes défilèrent à travers Barmen et Elberfeld en scandant des slogans et des slogans de protestation. Ce n’est que le lendemain que la SA osa sortir de ses casernes pour organiser une marche aux flambeaux à travers Elberfeld. « Des coups de feu ont été tirés depuis le train et à l’intérieur, deux blessés ont été emportés sur des civières. » (114) Pendant cette marche aux flambeaux, des antifascistes, principalement des jeunes, ont imaginé une forme de combat originale. Comme ils étaient trop peu nombreux pour affronter ouvertement les nazis, ils poussèrent à plusieurs reprises, depuis le Rommelspütt à Elberfeld jusqu’à la Luisenstraße, des partisans nazis qui acclamaient la SA au bord de la route dans le cortège aux flambeaux, qui furent ensuite passés à tabac par la SA. (115)
Après les agressions répétées de la SA, les anarcho-syndicalistes de Wuppertal formèrent un groupe d’autodéfense, la « Schwarze Schar » (la troupe noire). Jusqu’à la fin des années 1920, une attitude essentiellement non violente avait prévalu au sein de la FAUD de Wuppertal ; ses membres n’hésitaient même pas à discuter avec les nazis. Hans Schmitz aurait discuté pendant plusieurs jours d’affilée avec Goebbels lors d’un rassemblement national-socialiste. Après que lui et d’autres anarcho-syndicalistes aient été passés à tabac par la SA, cela marqua naturellement la fin des confrontations verbales avec les nazis.
La création des « Schwarze Scharen » (groupes noirs) fut très controversée au sein de la FAUD. Comme à Wuppertal, la formation de tels groupes d’autodéfense fut principalement l’œuvre de la SAJD. Il existait également des groupes noirs à Suhl,
Kassel, Berlin et Ratibor.(116)
L’uniforme des groupes tels que le Reichsbanner et le Rotfrontkämpferbund d’un côté, la SA et la SS de l’autre, suscita une vive opposition au sein de la FAUD, car « cela conduirait à une militarisation de notre jeunesse, réduisant à néant nos années de lutte contre la militarisation de la jeunesse ».(117)
La « Schwarze Schar » de Wuppertal était également en uniforme, avec des bottes, une chemise et un pantalon noirs ; le groupe avait en outre un drapeau portant l’inscription « Tod dem Faschismus » (Mort au fascisme) et un chant de combat composé par Willi Benner, membre de la FAUD. L’uniforme n’était pas uniforme, car les membres n’avaient pas les moyens financiers nécessaires. Rétrospectivement, les anciens membres portent un regard très critique sur l’uniforme. La « Schwarze Schar » comptait entre 20 et 25 membres, dont la plupart appartenaient à la SAJD, auxquels s’ajoutaient des membres plus jeunes de la FAUD. Le groupe était armé (plusieurs revolvers) et disposait également d’une carabine. L’armement était rejeté par les camarades plus âgés, tels que Hermann Steinacker. (118)
Dans la région de la PAB Rhénanie, il n’y avait qu’une seule « Schwarze Schar » à Wuppertal. Lors des manifestations antifascistes centrales, le groupe marchait en tête avec son drapeau, suivi d’une fanfare de chalumeaux de la FAUD de Duisburg, la seule de ce type dans la région de la Bourse.
L’opinion défendue dans la littérature selon laquelle la FAUD aurait participé à Wuppertal à la « Ligue de combat contre le fascisme » d’orientation communiste est inexacte.(119)
En 1932, la FAUD forma plutôt, avec le Parti socialiste des travailleurs allemands (S APD),(120) l’opposition communiste (KPO) et les « partisans », une scission de la Ligue des combattants du front rouge du KPD alors interdite, une « communauté de lutte contre le fascisme et la réaction ». L’objectif de cette communauté de lutte était « de mettre au premier plan les intérêts de la classe prolétarienne au-delà des barrières partisanes et organisationnelles pendant la période de danger fasciste » (122).
Arrivée des prisonniers politique au Camp de concentration d’Orianenbourg en 1933
La tragédie du mouvement ouvrier allemand était que seuls de petits groupes avaient une vision réaliste du danger fasciste. Ainsi, en 1929, une anarcho-syndicaliste écrivait dans le journal Syndikalist :
Ne laissons pas, comme nous l’avons fait jusqu’à présent, le champ libre au clergé qui enchaîne et bâillonne l’esprit des femmes, leur fait miroiter un nirvana pour les détourner de leur misère ! Car si nous ne gagnons pas les femmes à notre cause, le clergé les utilisera comme moyen pour empêcher les hommes de lutter pour leur libération. Le concordat est déjà prêt, il ne manque plus que la sanction légale. Et le fascisme, qui guette comme un prédateur prêt à bondir, achèvera le travail. On nous pendra alors comme rebelles et séditieux, si les prisons ne suffisent pas, car la méthode de l’épuisement, comme aujourd’hui, est trop ennuyeuse pour ces bourreaux ; on décrétera l’état de siège et on assassinera à cœur joie. Tels sont les signes avant-coureurs de l’époque à venir. (123)
La politique stalinienne du KPD(124) (scission des syndicats par la création d’une opposition syndicale rouge, théorie du social-fascisme) et l’adhésion au principe de légalité du SPD et des syndicats (125) face à un adversaire qui ne respectait plus depuis longtemps les règles du jeu ont empêché l’unité de la classe ouvrière, seule force sociale qui aurait pu empêcher le national-socialisme.
Dans ce contexte, il faut également noter que l’ADGB retira à la communauté de lutte la salle qui lui avait déjà été promise dans la maison des syndicats en déclarant : « Les syndicalistes sont nos pires ennemis. » (126)
La FAUD entretenait officiellement des relations très tendues avec les communistes à Wuppertal. Lors d’une réunion, un fonctionnaire du KPD a déclaré aux anarcho-syndicalistes qu’ils seraient les premiers à être fusillés après la révolution. Lors d’une manifestation de la FAUD avec l’anarchiste russe Lazarewitsch en 1932, il fallut mettre en place un service d’ordre, car les communistes avaient menacé de perturber la manifestation. Néanmoins, au niveau du quartier d’Unterbarmen, une coopération solidaire et des contacts amicaux s’établirent entre communistes et anarcho-syndicalistes. En raison de la proximité de la caserne SA dans la Kniestraße, la menace qui pesait sur la vie de la population ouvrière locale était trop grande pour que les différences idéologiques aient encore un rôle à jouer. La défense du quartier fut organisée par toutes les tendances du mouvement ouvrier. Une coopération s’instaure également pour empêcher les expulsions forcées de familles de chômeurs.
Dans ce contexte, il convient de mentionner le récit autobiographique « Die Stadt im Tal » (La ville dans la vallée) (127) du communiste de Wuppertal Werner Eggerath, qui restitue l’atmosphère qui régnait à Wuppertal en 1932. La valeur de ce récit est toutefois fortement ternie par la glorification unilatérale de la politique du KPD (128).
Dans son livre, Eggerath qualifie les pillages à Elberfeld de provocation des anarchistes et des trotskistes et les diffame en les accusant de collaboration avec la police politique.(129) Nous devons rejeter catégoriquement les trotskistes et les anarchistes. Chaque travailleur doit comprendre qu’il s’agit d’actes de contre-révolutionnaires qui veulent détruire notre parti dans l’intérêt des impérialistes. Chacun doit voir que cette bande a depuis longtemps abandonné les positions de la classe ouvrière. (1 30)
Cette forme de diffamation des anarchistes et des « trotskistes » était tout à fait courante et ne méritait pas d’être mentionnée. Dans ce cas précis, il faut toutefois noter qu’Eggerath ne parlait pas d’adversaires politiques abstraits, mais connaissait très bien personnellement bon nombre des anarcho-syndicalistes de Wuppertal, qui l’avaient souvent escorté, armés, de la maison syndicale à son domicile pour le protéger des SA.
Le livre d’Eggerath contient encore une falsification délibérée de l’histoire qui mérite d’être mentionnée. En 1932, les nazis avaient lancé depuis leur caserne de la Kniestraße un ballon captif auquel était accroché un immense drapeau à croix gammée.(131) Willi Spicher, ancien communiste de Wuppertal, parle d’un ballon rouge avec une croix gammée blanche. (132) Eggerath et Spicher écrivent que le tir des ballons était une action délibérée du KPD.
Selon les dires d’un ancien membre de la SAJD, il y avait deux ballons différents. Le premier a été abattu entre autres par Fritz Millnat, membre de la FAUD, et Franz Mitulsky, chef du Kampfbund à Unterbarmen, depuis la tour Bismarck sur la Hardt. Il ne s’agissait toutefois pas d’une action délibérée du KPD, mais d’une action spontanée des ouvriers au-delà des frontières du parti. Le deuxième ballon était tombé tout seul et, avant que la SA ne puisse le remonter à l’aide d’un treuil depuis la caserne, il a été crevé par deux anarcho-syndicalistes depuis la fenêtre d’une maison à Unterbarmen. Le matériau du ballon a ensuite servi de matelas à plusieurs familles du quartier et a ainsi trouvé une utilisation appropriée. En raison de cette action, la SA a mené des attaques contre les habitants du quartier le soir même.(133)
L’attitude combative des anarcho-syndicalistes de Wuppertal est exprimée dans un article de Fritz Benner, rédigé juste avant la prise du pouvoir par les nazis :
Au cours des derniers mois, le prolétariat a commencé à appliquer, même inconsciemment, les slogans des anarcho-syndicalistes. Il y a quelques mois, lors du tristement célèbre dimanche noir à Wuppertal, lorsque les fascistes ont tenté, comme partout ailleurs, de conquérir les quartiers ouvriers, le prolétariat s’est uni de manière inattendue. Les prolétaires, qui appartenaient depuis de nombreuses années au SPD ou au Reichsbanner, ont soudainement oublié les slogans de leurs dirigeants, qui leur recommandaient de se fier uniquement au pouvoir de l’État. Ils ont chassé la peste brune à coups d’épaule, aux côtés des communistes et des syndicalistes. Et cela dans une ville où les nazis avaient obtenu 110 000 voix, soit nettement plus que le SPD et le KPD réunis. Ce fut l’étape qui amena certains prolétaires du SPD et du KPD à réfléchir au décompte des voix. Lorsque von Papen arriva avec son programme de relance, le SPD tenta, selon une méthode ancienne et raffinée, de dissuader ses partisans de lutter directement par le biais de référendums populaires. Pas un mot dans sa presse sur la grève et la résistance. Mais les masses, qui avaient accepté sans presque se battre plusieurs baisses de salaire, comprirent soudain que les décrets d’urgence n’avaient de validité que si elles, les travailleurs, les toléraient.
Premier convoi de prisonniers devant la conciergerie de l’ancienne usine de Dachau
L’usine de câbles de Ronsdorf, dans notre district, a été désignée par les entrepreneurs comme cobaye. Le samedi, l’avis a été affiché sur le tableau noir. Le lundi, l’usine était à l’arrêt. Après cinq jours de grève, l’entreprise a dû accepter toutes les revendications des grévistes. Une véritable fièvre de grève s’est emparée des ouvriers des autres usines. Ils n’attendaient que l’affichage des patrons pour mettre les usines à l’arrêt. « Nous aurions dû faire ça dès la première baisse de salaire, au lieu d’écouter les gros bonnets des syndicats et les médiateurs », disaient-ils.
Mais, rompus à l’art de tromper le peuple, les partis et les syndicats semblent ces derniers temps tenir compte de l’humeur des masses. Jusqu’à récemment, lorsqu’un syndicaliste prenait la parole lors d’une réunion ou d’une conférence et parlait de boycott, sa revendication était toujours qualifiée de « folie syndicaliste ». Craignant la vague nazie, le SPD et le KPD ont soudainement distribué des tracts avec le texte : « Cet homme d’affaires est un nazi, retenez-le bien ! »
Notre slogan de grève des loyers était également considéré comme une folie par les communistes, jusqu’à ce qu’ils soient obligés de voler la revendication des anarcho-syndicalistes afin de maintenir les masses dans leur camp. Récemment, on a tenté d’organiser un boycott du gaz à Wuppertal. Tout à fait syndicaliste ! Nous voyons donc que les idées des anarcho-syndicalistes gagnent de plus en plus le prolétariat. Si cela ne se traduit pas encore de manière organisée, c’est bien sûr en partie dû à la paresse intellectuelle inculquée aux travailleurs allemands. Mais cela tient surtout, et il faut le dire ici avec toute la force nécessaire, à la tiédeur de certains anarcho-syndicalistes. Nous avons en Allemagne des milliers de personnes qui sont de notre côté, mais qui, pour les raisons les plus ridicules liées à l’organisation, n’en font plus partie. Heureusement, nous n’avons plus besoin de nous disputer avec les partisans du désorganisation et autres bavards du même acabit. Mais des dizaines d’autres raisons sont avancées. En Rhénanie, nous avons plusieurs camarades intellectuels qui sont tellement actifs dans diverses organisations culturelles et libres-penseuses qu’ils en ont complètement oublié le travail pour leur organisation. Certains ont même démissionné. Des groupes locaux entiers ont ainsi été dissous. Ces camarades ne comprennent-ils donc pas qu’il faut d’abord renforcer sa propre organisation si l’on veut faire de la publicité pour elle dans d’autres organisations ?
D’autres camarades ont quitté l’organisation il y a déjà plusieurs années à cause de petites querelles personnelles, font activement du prosélytisme pour le syndicalisme, vendent des journaux de leur propre initiative et s’étonnent de ne pas avoir de succès. Mais comment puis-je gagner à la cause de l’organisation un ouvrier honnête si je dois avouer que je n’appartiens pas moi-même à l’organisation ? Nous avons récemment connu des cas en Rhénanie où des camarades qui appartenaient à plusieurs organisations et nous avaient tourné le dos parce qu’ils ne pouvaient soi-disant plus payer leurs cotisations, exigeaient avant tout notre solidarité lorsqu’ils avaient des démêlés avec la justice en raison de leurs activités pour une organisation quelconque.
Les camarades doivent comprendre que les organisations libres penseurs et culturelles sont certes des éléments précieux dans la lutte des classes, mais que le syndicat est l’organisation décisive. Seul l’anarcho-syndicalisme organisé peut préparer les luttes nécessaires, telles que les grèves de masse et les boycotts. Seule l’organisation économique est capable d’organiser la production et la consommation le jour de la révolution sociale. C’est pourquoi, camarades, serrez les rangs ! Vive l’anarcho-syndicalisme ! (134)