1. Orientation vers les luttes syndicales quotidiennes
La stabilisation de la situation économique et politique après l’inflation contraignit la FAUD à faire des concessions au pouvoir en place. Au sein de la FAUD, une tendance plus forte s’imposa, qui considérait que le travail syndical adapté à la situation était judicieux.
En 1925, Heinrich Reuß lança dans le Syndikalist un débat sur la question de savoir si la FAUD devait être une organisation syndicale de lutte ou une secte, débat qui allait déterminer l’orientation future de la FAUD (1). Reuß exigeait avec virulence la fin de la « politique de l’autruche », car
a) 90 % des membres de la FAUD avaient adhéré en tant que syndicalistes,
b) la situation sociale avait changé.
Le pouvoir du syndicalisme reposait et trouvait ses racines dans la propagation de ses idées au sein des entreprises. C’est pourquoi on ne pourra parler d’un mouvement syndicaliste que tant qu’il aura encore la possibilité d’agir directement au sein des entreprises. (2)
Or, la FAUD s’est elle-même privée de cette possibilité d’action. La faute en incombe à ceux « qui croient pouvoir fabriquer des êtres humains idéaux et révolutionnaires à coups de résolutions, de motions et de décisions prises en réunion ».(3) Les directives relatives à la loi sur les comités d’entreprise, la caisse de prévoyance, les sorties de l’Église, la participation à la protection juridique, etc. auraient été les mesures concrètes qui, consciemment ou inconsciemment, auraient « fait le jeu » du « rouble », « livré » les travailleurs au syndicat et isolé la FAUD de la classe ouvrière.
On pouvait notamment comprendre le rejet rigoureux des comités d’entreprise « de la part d’un théoricien vivant dans les « hauteurs », mais chez un syndicaliste révolutionnaire travaillant concrètement dans l’entreprise, cette façon de voir les choses était, pour le moins, plus que superficielle. » (4)
Reuß souligna la nécessité d’un noyau de fonctionnaires expérimentés dans les entreprises, seul moyen d’attirer de nouveaux membres dans l’organisation. Les membres devaient être liés à l’organisation si la FAUD voulait devenir une organisation de masse. Il fallait en particulier éviter l’ancienne ambition de « faire de chaque membre un théoricien de l’anarcho-syndicalisme »(5).
En imposant souvent des exigences intellectuelles trop élevées à chacun, nous avons fait en sorte que certains camarades se sentent assez stupides dans notre cercle et préfèrent par conséquent ne pas assister à nos réunions. (6)
Le 15e congrès de la FAUD, qui s’est tenu à Dresde en 1925, a souligné la position de Reuß. Rudolf Rocker a insisté dans son exposé fondamental « Les fondements du syndicalisme et la structure organisationnelle de la FAUD » (7) l’importance des luttes actuelles et souligna expressément que le syndicalisme n’était « pas une théorie individualiste, mais une théorie sociale ». (8)
L’anarcho-syndicaliste de Duisbourg Alfred Metz fit un exposé sur « les tâches actuelles de la FAUD » (9). Metz constata qu’après 1919, le caractère syndical de la FAUD avait été quelque peu relégué au second plan. « De nombreux combattants honnêtes » auraient été d’avis, « dans la situation politique et économique confuse », qu’« il était déjà temps de mener à bien la révolution sociale » (10). Entre-temps, cependant, la « soi-disant démocratie s’était consolidée » et les capitalistes auraient « stabilisé leur position dominante ». On ne pouvait plus parler d’une situation révolutionnaire, la classe ouvrière devait « s’attaquer fondamentalement à la réaction économique actuelle ». La question du jour était urgente pour la FAUD, car elle « perdait chaque jour l’une après l’autre les petites positions de pouvoir » qu’elle avait conquises auparavant.(11)
La FAUD devait former des fractions dans les entreprises « afin d’exercer une influence décisive lors des assemblées générales du personnel et dans d’éventuelles luttes ». La FAUD devait familiariser la classe ouvrière avec les méthodes de l’action directe. Dans le cadre du travail syndical pratique, il était parfois nécessaire d’entamer des négociations avec les entrepreneurs afin d’écarter la bureaucratie syndicale des négociations. Sur la question des comités d’entreprise légaux, il partageait désormais l’avis du camarade Reuß, selon lequel il ne s’agissait « pas d’une question de principe, mais d’une simple question d’opportunité ». Dans les entreprises de l’industrie lourde, la participation était nécessaire. Lorsque seuls quelques syndicalistes étaient présents dans les entreprises, ils n’avaient pas réussi à obtenir le droit de s’exprimer lors des réunions d’entreprise. Mais si des membres de la FAUD siégeaient au comité d’entreprise, ils pourraient « grâce à des brochures, des journaux et d’autres supports de propagande ou en prenant la parole lors des réunions du personnel, empêcher totalement l’influence de la bureaucratie syndicale ». (12)
Lors du congrès, une résolution sur la question des comités d’entreprise a été adoptée, dans laquelle ceux-ci étaient qualifiés d’accessoires pour l’organisation. Contrairement au 14e congrès, où la participation était laissée à la libre appréciation de chaque membre, c’était désormais l’organisation locale qui devait décider de l’opportunité de cette participation.(13)
L’orientation du 15e congrès vers la lutte syndicale quotidienne et l’élaboration d’une stratégie interne à l’entreprise ont été essentielles à la survie de la FAUD en tant que syndicat jusqu’en 1933. Cela permit de créer, dans une mesure certes modeste, une base dans le domaine économique. Néanmoins, en 1925, certaines associations locales s’opposèrent encore avec véhémence aux comités d’entreprise légaux, comme les métallurgistes de Wiesdorf et de Düsseldorf.(14) Lors d’une conférence de la bourse du travail régionale de Cologne et d’Elberfeld, seul le délégué de Vohwinkel se prononça en faveur d’une participation, pour des raisons tactiques. La conférence déclara :
« Compte tenu du fait qu’en tant que syndicalistes, nous ne sommes pas seulement une communauté d’intérêts, mais aussi et surtout une communauté d’idées, et que nous devons donc en toutes circonstances adapter notre tactique aux principes et aux fondements de notre organisation, nous considérons la participation aux comités d’entreprise non seulement comme une violation, mais comme une trahison directe des principes et des fondements du syndicalisme révolutionnaire. (Souligné par l’auteur). Les opposants aux comités d’entreprise légaux ont en outre déclaré qu’ils ne feraient preuve d’aucune tolérance en matière de tactique lorsqu’elle était en contradiction directe avec les principes.(15)
Une attitude plus souple à l’égard des comités d’entreprise légaux ne s’imposa dans l’ensemble de la FAUD rhénane qu’à la fin des années 1920. Une conférence décida de recommander à toutes les sections locales de participer aux élections des comités d’entreprise « afin de donner plus d’influence à la FAUD parmi les travailleurs et de briser l’échine des fédérations centrales dans les entreprises ». (16)
Sur la question des conventions collectives, la FAUD fut également contrainte de faire des concessions à la situation existante. Dans deux groupes professionnels, les carreleurs et les tisserands, des accords avaient été conclus avec les entrepreneurs à la suite de grèves. Cela avait donné lieu à de vifs débats au sein de l’organisation. Les partisans des accords ont fait valoir « que les camarades carreleurs et certains groupes de travailleurs du textile avaient acquis leur influence au prix de longues luttes acharnées et qu’ils ne voulaient pas avoir lutté en vain, qu’ils voulaient conclure et régler eux-mêmes leurs contrats de travail afin de ne pas être privés par leurs adversaires de ce qu’ils avaient obtenu de haute lutte.Il va de soi que la FAUD ne souhaite pas, comme les fédérations centrales à l’échelle du Reich, élaborer des conventions collectives ou autres dispositions après des luttes économiques révolutionnaires, cela doit être fait par les groupes de travailleurs en lutte eux-mêmes. En principe, il est clair que la FAUD ne souhaite pas remplacer le monopole tarifaire centralisé par un monopole syndicaliste, et que nous rejetons toute idée de communauté de travail et combattrons toujours et de toutes nos forces les organisations réformistes, que nous nous engageons et œuvrons pour une élimination totale des autorités étatiques de la réglementation des conditions de salaire et de travail. (18)
À partir de 1927, la FAU tenta également de représenter ses membres devant le tribunal du travail. La FAUD n’a pas été reconnue par le Tribunal du travail du Reich comme organisation susceptible de négocier des conventions collectives au sens de la loi sur les tribunaux du travail, en référence à la position de principe de la FAUD sur le système des conventions collectives. Certaines associations locales ont toutefois réussi à être reconnues en modifiant leurs statuts.
La non-reconnaissance de la capacité à négocier des conventions collectives eut des conséquences encore plus importantes pour la FAUD. Cela rendit légalement possible de déclarer nuls les contrats de travail conclus par les organisations de la FAUD et, par là même, d’annuler les attestations de travail qui avaient été obtenues pour les potiers, les carreleurs et, en partie, pour les ouvriers du bâtiment. (19)
Les concessions tactiques de la FAUD étaient l’aveu que son principe d’« action directe » n’était pas réalisable compte tenu de la formalisation et de l’institutionnalisation croissantes du conflit industriel sous la forme de conventions collectives, d’un système d’arbitrage étatique, de comités d’entreprise et du droit du travail, ainsi que de la suprématie des centrales syndicales et que les effets pratiques de l’action directe, par exemple le sabotage, ne pouvaient être exploités dans la presse, car ils étaient illégaux en raison des restrictions légales. Si l’action directe était née spontanément des luttes ouvrières, elle n’était toutefois appliquée massivement que pendant les phases révolutionnaires.
Compte tenu de la situation réelle à partir de 1925, elle offrait à la majorité des travailleurs « trop peu de sécurité, trop de risques, trop peu de succès. En tant que modèle de comportement dans la vie quotidienne au sein de l’entreprise, elle manquait de ce pragmatisme qui s’orientait principalement vers sa propre reproduction. Au fond, l’action directe a pris un caractère fortement avant-gardiste. »(20)
L’orientation de la FAUD vers des objectifs réformistes partiels a entraîné une restructuration organisationnelle. Lors du 16e congrès, la « base programmatique » a été modifiée de telle sorte que la structure ne faisait plus référence aux professions, mais uniquement aux industries. La création d’une fédération industrielle n’était plus subordonnée à un nombre minimum de 25 membres, mais laissée à l’appréciation de l’association locale. Les tâches de la fédération industrielle ont été définies plus précisément :
Les fédérations industrielles explorent en premier lieu, avec l’aide de leur commission commerciale, les méthodes de travail, les horaires et les conditions salariales en vigueur dans leur industrie. Elles cherchent à déterminer le mode de production, les sources d’approvisionnement des matières premières et leur extraction, les débouchés des produits finis et semi-finis, etc. et, à l’aide d’enquêtes et d’études réalisées sur place, elles s’efforcent de transmettre aux membres, par la parole et par l’écrit, les connaissances nécessaires, de promouvoir chez eux la conscience de classe et, le cas échéant, de recommander les tactiques de lutte appropriées.(21)
Une modification importante a été décidée en matière de soutien aux grèves. La répartition des fonds de solidarité a été entièrement confiée aux bourses du travail ou à la commission des affaires commerciales. Cette décision a été motivée comme suit :
1) pour des raisons purement pratiques, car seul un tiers des membres étaient affiliés à des fédérations industrielles et ne pouvaient donc pas être joints par les directions des fédérations en cas d’appel à la solidarité.
2) pour des raisons de principe, il a été avancé que la manifestation de solidarité avait également un aspect « éducatif », pédagogique. L’exercice de la solidarité devait être confié aux bourses du travail, car celles-ci ne considéraient pas leurs membres comme des professionnels, mais comme des camarades de classe.
À notre avis, la propagande idéologique est principalement la tâche des bourses du travail, qui soudent les travailleurs en tant que camarades de classe, tandis que les questions plus professionnelles et industrielles doivent être réglées et clarifiées par les fédérations industrielles... Dans le domaine de la solidarité également, nous voulons, par notre règlement, assigner aux bourses la tâche de documenter l’idée du regroupement de classe et de la diffuser toujours plus largement dans les rangs de nos membres. Nous reconnaissons la grande valeur éducative de la solidarité entre camarades de classe.(22)
Le montant journalier de l’aide aux grévistes a été réduit de cinq fois à trois fois et demie la cotisation hebdomadaire en raison des fortes disparités salariales au sein de l’organisation.
Il n’est pas acceptable que l’aide aux grévistes d’une catégorie professionnelle soit supérieure au salaire d’une autre. Il faut également tenir compte du fait que les travailleurs les moins bien payés, dont le salaire n’atteignait parfois même pas le montant du soutien aux grévistes versé dans certaines localités, étaient contraints de contribuer au soutien aux grévistes par des cotisations supplémentaires prélevées sur leur maigre salaire. Un tel régime de solidarité et de soutien est antisocial. (23)
Un petit groupe de travailleurs du bâtiment, dont faisait également partie l’ancienne direction, s’est opposé à la nouvelle règle de solidarité. Après le congrès, ce groupe a formé une fédération indépendante et a publié chaque mois l’organe « Der syndikalistische Bauarbeiter » (Le travailleur du bâtiment syndicaliste).(24) Les tentatives de rapprochement entre les deux fédérations de travailleurs du bâtiment échouèrent en raison du refus de l’opposition de reconnaître le règlement de solidarité, qu’elle considérait comme une atteinte à son droit à l’autodétermination. L’opposition comprenait principalement des peintres et des charpentiers, des groupes professionnels « fortement marqués par une identité professionnelle et une identification à la performance » (25). La nouvelle règle de solidarité aurait signifié pour eux une renonciation partielle à leur égoïsme professionnel au profit du mouvement dans son ensemble. Parmi les groupes de travailleurs du bâtiment rhénans, seuls quelques membres de Krefeld et de Duisburg appartenaient au groupe d’opposition (26).
Les décisions relatives à la structuration organisationnelle prises lors du 16e congrès étaient étroitement liées au débat sur la rationalisation de l’économie qui avait débuté en Allemagne en 1926. Face à « l’évolution réelle du système de travail à la chaîne et à la monopolisation », les anarcho-syndicalistes constatait que « la fédération professionnelle était devenue superflue ».(27)
L’anarcho-syndicalisme ne partageait pas la croyance naïve des syndicats et des partis marxistes dans le progrès industriel, que Michael Vester qualifiait de « marxisme à la vapeur ».(28) Dans la résolution sur la rationalisation rédigée par Rudolf Rocker, il était écrit :
Le congrès est d’avis que la voie vers le socialisme ne passe pas uniquement par une augmentation constante de la productivité, mais avant tout par une prise de conscience claire des conditions sociales et par une volonté ferme d’agir de manière constructive et socialiste, qui trouvent toutes deux leur expression spirituelle dans la quête de la liberté individuelle et de la justice sociale. Le socialisme n’est pas seulement un problème économique, mais aussi un problème psychologique et culturel et, en ce sens, il vise à reconnecter l’homme à son travail en s’efforçant de rendre celui-ci aussi varié et attrayant que possible pour l’individu – une aspiration qui n’est en aucun cas compatible avec les méthodes de rationalisation modernes.(29)
Comme stratégie contre la monopolisation et la rationalisation croissantes, la FAUD proposait premièrement la création d’organisations économiques révolutionnaires internationales et deuxièmement la lutte pour la journée de 6 heures afin de contrer la menace du chômage.(30)
Résultats des élections des comités d’entreprise
Les résultats des élections des comités d’entreprise sont un indicateur de l’influence syndicale de la FAUD.
Exploitation minière —
Résultats électoraux de la FAUD dans les mines de la Ruhr(31)
| 1925 | 1926 | 1927 | 1928 | 1929 | 1930 | 1931 | |
| voix | 9,9 | 7,9 | 7,9 | 7,9 | 3,2 | 4,3 | 1,4 |
| % | 3,0 | 2,9 | 2,0 | 1,8 | 1,8 | 1,5 | 0,6 |
Industrie métallurgique —
Nombre de comités d’entreprise de la FAUD dans le district Essendes DMV(32)
| 1925 | 1926 | 1927 | 1928 | 1929 | 1930 | 1931 |
| 35 | 18 | 14 | 13 | 19 | 12 | 2 |
Industrie textile —
Nombre de comités d’entreprise de la FAUD dans le GAU Barmen de l’Association allemande du travail textile(33)
| 1925 | 1926 | 1927 | 1928 | 1929 | 1930 | 1931 | |
| hommes | 36 | 13 | 3 | 15 | 14 | 421 | |
| femmes | 3 | 1 | - | 1 | 1 | 1 |
Les résultats montrent que la FAUD disposait, même si ce n’était que dans une faible mesure, d’une base dans les entreprises jusque dans les années 1930. L’organisation n’était toutefois plus assez forte pour mener des actions indépendantes ou influencer les conflits sociaux dans un esprit anarcho-syndicaliste.
Les archives des entreprises permettent de se faire une idée concrète du travail mené au sein des entreprises. Les fluctuations dans l’industrie textile en 1927/28 étaient probablement dues au nombre variable d’entreprises recensées et à la grève des ouvriers du textile à Krefeld en 1927. Dans l’industrie textile, la FAUD avait réussi à organiser les femmes. On peut supposer que Trautchen Caspers, tisserande et protagoniste des associations syndicalistes féminines en Rhénanie, était la seule syndicaliste membre d’un comité d’entreprise.
Au début des années 1930, la FAUD de Wuppertal avait un représentant au comité d’entreprise, le tisseur Fritz Benner.(34)
Il n’existe pas de statistiques pour l’industrie du bâtiment, où la FAUD était la plus implantée, probablement en raison de la petite taille des entreprises de ce secteur.
La FAUD était suffisamment forte dans trois groupes professionnels pour mener des actions de manière indépendante : chez les carreleurs à Düsseldorf et chez les tisserands et tisseurs de sangles à Krefeld.
2. Les carreleurs de Düsseldorf
Avant la Première Guerre mondiale, la plupart des carreleurs de Düsseldorf étaient déjà organisés au sein de la « Freie Vereinigung » (Association libre). Cette organisation avait été fondée en 1901 à l’initiative de Carl Windhoff.(35) Au sein de la commission d’agitation de Rhénanie, créée en 1904, trois des sept membres étaient des carreleurs. (36) Au niveau national, huit cents carreleurs étaient organisés au sein de la Freie Vereinigung en 1906. (37) Avant la Première Guerre mondiale, la lutte de l’organisation des carreleurs était fortement axée sur la réduction du temps de travail :
Et notre tâche n’est pas accomplie si nous augmentons notre salaire horaire de 5 ou 10 pfennigs par an, mais restons par ailleurs des bêtes de somme apathiques. Non, en tant qu’êtres humains, nous devons nous fixer des objectifs plus élevés. Nous devons nous efforcer de participer à toutes les conquêtes de la culture et apprendre à apprécier la vie dans son sens noble. L’art et le savoir ne doivent pas rester le privilège d’une petite minorité possédante, mais les travailleurs doivent faire valoir leurs droits et revendiquer leur part. Et si cela leur est refusé de manière permanente, ils doivent se battre pour l’obtenir. Mais pour pouvoir profiter des beautés de l’art et acquérir des connaissances, nous avons besoin de loisirs. Celui qui travaille 10 à 12 heures par jour n’aura plus la force ni l’envie de se cultiver et de rattraper ce que l’État de classes a négligé de lui donner dans sa jeunesse. C’est pourquoi l’un des principaux devoirs de notre organisation est de réduire le temps de travail.
(38)
Avant la guerre, la journée de travail des habitants de Düsseldorf était de 8 heures et demie, ce qui devait constituer une exception parmi l’ensemble de la classe ouvrière. (39) Les carreleurs se sont toujours opposés aux conventions collectives à long terme. Pendant la phase révolutionnaire de 1918/19, ils ont obtenu une convention collective avec un préavis de 24 heures, grâce à laquelle ils ont été moins touchés par l’inflation que les autres catégories de travailleurs. (40)
Comme les salaires des carreleurs à Düsseldorf étaient 30 % plus élevés que dans les villes voisines, les chantiers de Düsseldorf employaient souvent des entreprises extérieures. Les carreleurs syndicalistes ont donc encouragé en 1924 la création d’une communauté d’intérêts regroupant tous les carreleurs organisés de Rhénanie-Westphalie, à laquelle se sont affiliés presque tous les carreleurs de la région Rhin-Ruhr. À Düsseldorf, une telle communauté d’intérêts existait déjà depuis 1921.(41)
Lors d’une conférence en 1925, le règlement suivant, qui portait clairement la marque de Carl Windhoff, a été adopté pour la communauté d’intérêts :
1. Les carreleurs de la région industrielle de Rhénanie-Westphalie s’unissent pour former une communauté d’intérêts économiques fédérative, en excluant toute politique partisane.
2. L’autonomie organisationnelle et l’autogestion des différents groupes locaux restent inchangées.
3. Chaque carreleur doit bénéficier d’une totale liberté d’organisation, c’est-à-dire que chaque collègue adhère à l’organisation qui lui convient le mieux, conformément à ses convictions.
4. L’objectif du groupement d’intérêt est l’amélioration de la situation sociale et économique des carreleurs.
5. Cet objectif doit être atteint :
a) par la mise en place de registres de travail dans chaque localité et pour l’ensemble de la zone industrielle et par la réglementation de l’apprentissage.
b) par l’élimination des éléments déloyaux (briseurs de grève, contre-maîtres) à l’aide de mesures appropriées et d’une information mutuelle permanente.
c) par l’éducation des collègues dans toutes les localités à une large
solidarité (entraide)
d) par l’utilisation de moyens de lutte économiques, tels que grèves, boycotts, résistance passive, etc.
e) en rendant les entrepreneurs individuels responsables des pertes de salaire causées par leur faute lors de grèves et de lock-out.
f) en apportant un soutien moral et, si nécessaire, matériel lors des mouvements salariaux et des grèves
g) en exerçant une influence sur les entrepreneurs et les usines de fabrication de plaques afin qu’ils
ne livrent que du matériel de bonne qualité
h) par l’information mutuelle, l’organisation de conférences, la mise à disposition et l’échange d’orateurs, la distribution de tracts, de brochures, de livres et de journaux appropriés.
i) en publiant un bulletin d’information périodique (environ tous les 15 jours).(42)
Après la création du groupe d’intérêt, les entrepreneurs se sont rapprochés et ont tenté en 1926, après la résiliation de la convention collective, d’imposer les conditions suivantes :
1. Conclusion d’une convention collective uniforme pour la Rhénanie et négociations salariales uniquement avec l’organisation faîtière du groupement d’entrepreneurs.
2. Réduction des salaires de 30 à 40 % et suppression des primes pour le travail de nuit, le travail le dimanche et le travail à l’extérieur.
3. Suppression des congés. (43)
Les carreleurs rhénans se mirent en grève défensive et obtinrent que seuls des tarifs locaux soient convenus. Les carreleurs de Düsseldorf firent grève pendant 7 semaines et furent la seule association à réussir à empêcher la baisse des salaires.(44) Sur les quelque 120 carreleurs de Düsseldorf, environ 90 étaient syndiqués. La FAUD comptait également des groupes de carreleurs à Essen, Mönchengladbach et Krefeld. (45)
La communauté d’intérêts a été combattue avec énergie et, dans de nombreux cas, par
des attaques dénonciatrices contre Carl Windhoff par la bureaucratie syndicale. Afin de regagner leur influence sur les carreleurs, ils versèrent 45 marks par semaine de grève à Düsseldorf, contre seulement 12 à 23 marks à Elberfeld-Barmen et Cologne.(46)
L’esprit de solidarité des habitants de Düsseldorf s’est particulièrement manifesté lorsqu’ils ont imposé, avec le début du chômage en 1929/30, une convention collective qui prévoyait la semaine de cinq jours et l’emploi alterné des chômeurs. Comme la convention collective n’était pas respectée par les entrepreneurs, ils ont fait grève pendant sept semaines à l’automne 1932. (47)
Les salaires horaires des carreleurs étaient extrêmement élevés par rapport à la moyenne.(48)
1925 : salaire moyen 65,9 marks ; carreleurs 150 marks
1928 : salaire moyen 109,2 marks ; carreleurs 180 marks
Il faut tenir compte du fait que les carreleurs travaillaient à la tâche et que leurs salaires étaient donc encore plus élevés.(49) Lors des grèves, les carreleurs de Düsseldorf ont recouru de manière intensive à l’« action directe ». Si des briseurs de grève étaient employés sur les chantiers, cela donnait lieu soit à des affrontements directs sur place, soit à des actes de vandalisme pendant la nuit, les carreaux étant cassés.
Nous avions toujours avec nous un petit marteau qu’il fallait frapper à l’intersection de quatre carreaux, ce qui en cassait quatre d’un seul coup. (50)
Le recours à de telles formes de lutte supposait bien sûr une confiance absolue au sein du groupe professionnel. Cela était rendu possible par les conditions suivantes :
1. Les carreleurs avaient un certificat de travail et pouvaient donc décider des embauches et des licenciements. (51)
2. Les carreleurs devaient financer eux-mêmes la formation de leurs apprentis (généralement leurs propres enfants), ce qui leur permettait d’exercer un double contrôle, d’une part sur l’embauche des futurs compagnons, d’autre part sur leur nombre et leurs opinions. (52)
3. Les carreleurs de Düsseldorf ont développé leurs propres activités culturelles. Le 1er mai, ils organisaient des excursions et des fêtes avec leurs familles, les enfants n’allaient pas à l’école ce jour-là. Un carreleur se souvient d’une excursion du 1er mai où les adultes et les enfants portaient des petits drapeaux noirs avec un fusil brisé blanc.(53)
4. Le métier de carreleur exige une grande habileté qui n’est pas à la portée de tout le monde ; le système de formation particulier garantissait que les futurs compagnons répondaient aux exigences du métier. En termes de salaire et de conscience, les carreleurs constituaient l’« élite » des ouvriers du bâtiment.
Les ouvriers du textile de Krefeld
À Krefeld, la FAUD était majoritaire dans deux groupes professionnels, les tisserands de rubans et les tisseurs de sangles. Avant la Première Guerre mondiale, la moitié des tisserands de rubans de Krefeld étaient déjà organisés dans la « Freie Vereinigung » (Association libre). Après la guerre, ils perdirent d’abord un peu de leur influence en raison de leur rejet du système tarifaire et des comités d’entreprise légaux.(54) À partir de 1927, la FAUD retrouva une forte influence auprès des tisserands après que la Fédération allemande des travailleurs du textile eut accepté, dans une convention collective, l’introduction du système des 3-4 chaises, qui renforçait l’exploitation des travailleurs du textile. Jusqu’alors, les tisserands ne servaient que deux chaises à la fois.
À l’instar des carreleurs, les tisserands syndiqués ont fondé une communauté d’intérêts afin d’obtenir le droit à une convention collective. (55)
Le 3 janvier, ils se mirent en grève avec les revendications suivantes :
1. pas d’introduction du système des 3-4 chaises
2. la semaine de 48 heures
3. une augmentation de salaire de 20 %/salaire garanti et 14 jours de congés
4. la reconnaissance du certificat de travail créé par le groupe d’intérêt. (56)
La grève dura 18 semaines et se solda par la victoire des travailleurs. Au cours de ce long conflit social, les tisserands n’eurent pas seulement à lutter contre le patronat uni, mais subirent également une pression massive de la part de la bureaucratie syndicale et de l’opinion publique. Le journal social-démocrate « Freie Presse » publia des annonces des entrepreneurs appelant à la reprise du travail.(57)
L’association des travailleurs du textile a soutenu le recrutement de chômeurs à Barmen, qui ont été utilisés comme briseurs de grève. Les chômeurs de Barmen ont été menacés de se voir retirer leurs allocations s’ils n’acceptaient pas le travail.(58)
Les tisseurs de sangles de Krefeld avaient également fondé une communauté d’intérêts et s’étaient mis en grève début janvier 1927 pour obtenir une augmentation de salaire et la reconnaissance d’un certificat de travail. Leur lutte s’est soldée par un échec ; 60 grévistes ont été sanctionnés.(59) La lutte des tisseurs de sangles resta sans succès, car dans ce métier, il était plus facile de former des personnes désireuses de travailler et il était impossible d’empêcher le travail des briseurs de grève. Comme pour les tisserands, les briseurs de grève furent ouvertement soutenus par le syndicat des travailleurs du textile. Les tisserands à la chaîne étaient considérés, comme les carreleurs parmi les ouvriers du bâtiment, comme « l’élite » des ouvriers du textile. Ils avaient une forte cohésion au sein de leur groupe professionnel. (60)
Le succès de la grève était toutefois dû en grande partie au soutien important apporté par l’ensemble de l’organisation de la FAUD, qui a fait don de plus de 30 000 marks. (61)
3. L’agitation de la FAUD en Rhénanie
Malgré son orientation vers un travail syndical concret, une grande partie des activités de la FAUD était axée sur l’agitation en faveur de ses idées. La FAUD était une pure communauté d’idées, en particulier dans les petites associations locales qui n’avaient aucune influence syndicale. Dans son exposé fondamental « Die Stagnation in der syndikalistischen Bewegung und deren Überwindung » (La stagnation du mouvement syndicaliste et comment la surmonter) lors du 18e congrès de la FAUD, Augustin Souchy critiquait l’importance excessive accordée à l’agitation publique :
Par rapport à ses effectifs, la FAUD mène certainement plus d’agitation orale par le biais d’orateurs itinérants que d’autres organisations du mouvement ouvrier. Cela ne doit en aucun cas être rejeté, car on ne peut jamais en faire trop. Mais les discours publics et les réunions ne suffisent pas. Pour un mouvement purement idéologique, ce type de propagande serait suffisant ; mais pour une organisation de lutte économique, les réunions publiques ne sont qu’un accessoire. L’activité principale doit se dérouler dans le domaine de l’organisation. Si nous voulons renforcer les rangs de notre organisation, nous devons à l’avenir envoyer dans le pays plus d’organisation que d’agitation. (62)
L’agitation en Rhénanie était organisée par la Bourse provinciale des travailleurs (Provinzial-ArbeiterBörse, PAB) fondée en 1924 (Bourse provinciale du travail de Rhénanie, PAB). En 1926, un règlement fut adopté qui prévoyait que, outre l’agitation, la PAB aurait pour mission de régler les questions de solidarité et d’organisation.(63) La PAB avait d’abord son siège à Mülheim, puis à Düsseldorf à partir de 1926(64) et à Krefeld à partir de 1929.(65) La PAB avait une direction composée de :
1. un président
2. un trésorier et
3. un secrétaire.
Les présidents de la PAB étaient Heinrich Melzer (Mühlheim), ouvrier du bâtiment,
Johann Gerlach (Düsseldorf) et Tümmers (Krefeld), ouvriers métallurgistes. Pour l’année
1925, nous disposons de données sur les activités de la PAB. Elle a ainsi organisé : (66)
— réunions publiques
: 66 intervenants
— assemblées générales : 8 intervenants
— réunions du personnel : 15 intervenants — réunions de chômeurs : 6 intervenants
— conférences : 11 orateurs
À cela s’ajoutaient les manifestations des associations locales et les bourses avec leurs propres orateurs. Des manifestations et des défilés étaient organisés régulièrement, notamment le 1er mai, contre le militarisme et la justice de classe. En particulier, les
La FAUD a soutenu la campagne de solidarité pour la libération des anarchistes Sacco et Vanzetti, condamnés à mort aux États-Unis alors qu’ils étaient innocents. (67)
La FAUD prenait bien sûr position sur les questions d’actualité dans une optique anarcho-syndicaliste, comme par exemple sur le référendum contre l’indemnisation des princes. Lors d’une conférence du PAB, il fut expressément souligné « que le référendum n’était pas un acte parlementaire, mais une manifestation de la volonté du peuple sur une question précise ». (68)
La preuve de l’agitation intense des petites organisations fut le fait le fait que, pendant le grand lock-out des métallurgistes en 1929, elles aient, à elles seules, organisé 23 réunions de métallurgistes dans la région de la bourse du Bas-Rhin gauche et distribué plus de 300 000 tracts dans toute la zone de la bourse.(69)
À partir de 1929, la FAUD fit une propagande accrue en faveur de l’introduction de la journée de 6 heures pour remédier au chômage de masse :
Les groupes locaux de toute l’Union libre des travailleurs doivent maintenant s’engager dans la propagande pour la réduction du temps de travail... Le mouvement doit atteindre son apogée à une date précise. Nous verrons alors quelle sera la position des partis et des syndicats sur cette question. Même si cela n’aboutit pas à un succès immédiat, cela nous assurera un succès moral et l’anarcho-syndicalisme
connaîtra un nouvel essor
.(70)
La dernière phrase était l’aveu que la FAUD n’avait plus, à ce moment-là, d’influence décisive sur la vie économique et politique.
Agitation rurale dans le Westerwald
Dans les années 1929/30, la FAUD tenta d’organiser les petits paysans du Westerwald. À Kuchhausen-Leuscheid, dans le Westerwald, une section locale de la FAUD avait été fondée à la fin des années 1920 par Schulder, un anarcho-syndicaliste venu de Cologne (71), qui comptait six membres.(72)
En collaboration avec l’association locale de Cologne, Hans Schmitz et Trautchen Caspers ont entrepris une tournée de propagande dans le Westerwald pendant l’été. La première réunion a eu lieu le 31 août à Herchen (Sieg) et fut très fréquentée, malgré le changement de lieu de réunion à la dernière minute ; l’aubergiste de Herchen n’avait plus mis à disposition la salle initialement promise, de sorte que la réunion eut lieu dans la salle du restaurant de la gare, à 20 minutes du village. Lors de la réunion, Hans Schmitz (Elberfeld) a parlé de « l’État, du capitalisme et de la commune », Trautchen Caspers (Süchteln) de l’exploitation des femmes dans l’industrie et l’agriculture et Schulder de la politique communale dans la mairie de Herchen. Des membres du Stahlhelm et des nazis étaient également présents à la réunion. Les anarcho-syndicalistes ont attribué le fait que la réunion se soit déroulée presque sans incident a) au groupe de jeunes de Cologne qui, comme d’habitude, portaient leurs couteaux à pain à la ceinture, ce qui a incité un participant à poser la question suivante : « Si les syndicalistes sont contre la guerre, comment se fait-il que vos jeunes se promènent avec des poignards et des revolvers ? »(73) b) à l’éloquence de Hans Schmitz, qui a apparemment fait forte impression sur les personnes présentes :
Une fois de plus, les nationalistes purs et durs ont lancé des interjections sarcastiques, pensant ainsi déstabiliser le camarade Schulder. Alors que nous nous attendions à une discussion animée, ces héros se contentèrent de questions modestes. Car il leur était trop dangereux de s’engager dans une discussion objective avec le camarade Schmitz, qui connaissait le problème agraire par sa propre expérience, étant né dans un village et ayant travaillé comme valet de ferme. De plus, il connaît l’accaparement des terres des petits paysans du Westerwald par le prince de Wied grâce aux nombreux récits de ses compatriotes sur la lutte que ces paysans ont menée pendant 40 ans contre les princes. (74)
La deuxième manifestation eut lieu le lendemain dans le village de Leuscheid, à 10 km de là. Les anarcho-syndicalistes avaient auparavant défilé de manière ostentatoire dans les villages environnants, accompagnés par la musique du groupe de jeunes de Cologne et en chantant leurs chants de combat. La manifestation avait à nouveau attiré un public nombreux et les anarcho-syndicalistes présents avaient pu constater « que ces
petits paysans haïssaient davantage les autorités étatiques que le prolétariat industriel ». (75)
Et le camarade Schmitz entreprit dans son discours de faire comprendre aux paysans l’État parasite qui les entourait, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État. On pouvait constater que ce que les paysans ressentaient instinctivement leur apparaissait clairement lorsque l’orateur leur montrait de manière drastique la nature et les intentions des propriétaires fonciers et des capitalistes, avides de violence et de rapine
.(76)
Le discours aurait été bien accueilli par les paysans présents, tout comme l’attitude énergique de Hans Schmitz envers deux gendarmes qui s’étaient proposés pour protéger l’assemblée.
Le camarade Schmitz leur a dit qu’ils n’avaient rien à faire là, que nous renoncions à leur protection et qu’ils devaient quitter la salle afin de ne pas perturber la réunion, ce qu’ils ont fait sous les sourires ironiques des petits paysans. (77)
H. Schmitz et T. Caspers ont rapporté leurs expériences de l’agitation rurale au PAB. Au sein de l’organisation, il n’y avait pas encore d’accord sur le traitement fondamental de la question agraire, mais celle-ci était trop jugée en fonction du niveau des grands propriétaires fonciers et des ouvriers agricoles sans propriété. Les petits et moyens agriculteurs appartenaient toutefois eux aussi à la classe exploitée et vivaient en partie en dessous du niveau des ouvriers industriels. Il fallait créer une fédération agraire pour ces agriculteurs. Des tournées de propagande devaient être organisées le dimanche à l’aide de voitures et de vélos. Il fallait avant tout opposer les paysans et les ouvriers agricoles à « l’État » et à leurs « exploiteurs » et renoncer à toute propagande antireligieuse. Cette tactique montre que Schmitz connaissait bien la mentalité des paysans. Sur sa proposition, le PAB adopta la résolution suivante :
Syndicalisme et problème agraire !
Considérant que le syndicalisme ne peut être uniquement l’organisation du prolétariat industriel, mais qu’il est plutôt l’organisation syndicale révolutionnaire des producteurs industriels et agricoles et que le syndicalisme a donc pour mission d’organiser les exploités tant dans l’industrie que dans les campagnes ; considérant en outre que la révolution sociale et le socialisme libertaire ne sont pas possibles sans la résolution de la question agraire, les groupes locaux, les bourses locales et régionales du PAB Rhénanie se donnent pour tâche de s’occuper de la propagande agraire et de l’organisation. La première tâche du syndicalisme, qui consiste à organiser les prolétaires ruraux sans propriété, n’apparaît pratiquement pas dans la région couverte par le PAB Rhénanie en raison de la situation économique, car il n’y a pratiquement pas de grandes propriétés foncières dans la province rhénane ; l’activité du PAB se limite donc à l’agitation et à l’organisation parmi les petits et moyens agriculteurs.
Si le syndicalisme rejette la propriété privée de la terre et reconnaît dans le monopole de la propriété et dans le monopole du pouvoir (l’État) les causes essentielles de l’esclavage et de l’exploitation des hommes, les petits et moyens agriculteurs appartiennent néanmoins, malgré leur exploitation agricole indépendante, à la classe des exploités. Les propriétaires fonciers monopolistes, les créanciers hypothécaires, les magnats de l’industrie et l’État avec ses autorités fiscales sont les ennemis et les exploiteurs de cette couche de la population agricole.
Les petits et moyens agriculteurs appartiennent à la classe des exploités ; c’est pourquoi le PAB Rhénanie s’est donné pour tâche de gagner ces paysans aux idées du syndicalisme par la propagande écrite et orale. Le PAB Rhénanie propose donc d’envisager la création d’une fédération des ouvriers agricoles et des paysans dans le cadre de la FAUD et d’inscrire ce point à l’ordre du jour de son prochain congrès afin d’en débattre. D’ici là, il appartiendra aux bourses locales, régionales et provinciales du pays de prendre position sur la question agraire et de soumettre au congrès leur avis et leurs propositions pour la création de la fédération paysanne.
Proposition de la PAB Rhénanie concernant le nom, l’objet et les missions d’une fédération paysanne
1. La fédération des ouvriers agricoles et des paysans
2. La fédération a pour objectif d’éclairer les travailleurs agricoles et les paysans afin de les rallier aux idées du syndicalisme et de les organiser.
3. La fédération paysanne doit avoir une double mission afin de pouvoir défendre les intérêts de ces couches de la population agricole : une mission syndicale d’une part et une mission coopérative d’autre part. L’activité syndicale consistera principalement à lutter pour obtenir de meilleures conditions de travail et de salaire ainsi que des possibilités de vie culturelle pour les ouvriers agricoles, à propager l’expropriation des grandes propriétés foncières par les ouvriers agricoles et à préparer de manière planifiée l’exploitation coopérative des grandes propriétés. Outre leur activité coopérative, les petits et moyens agriculteurs devront se familiariser avec les moyens de lutte syndicaux afin de pouvoir les utiliser, le cas échéant, contre les créanciers fonciers et hypothécaires ainsi que contre le vol fiscal de l’État. L’activité coopérative doit dès à présent éliminer le commerce privé et préparer sur le plan organisationnel l’achat et l’échange de produits industriels et agricoles.(78)
En 1930, le PAB publia dix mille tracts intitulés « Landvolk aufgewacht » (Peuple rural, réveille-toi) pour l’agitation rurale.(79) Hans Schmitz fut gravement maltraité par les nazis lors d’un autre voyage d’agitation à Leuscheid.(80)
Dans l’ensemble, la FAUD ne parvint pas à rallier les petits agriculteurs à son organisation. Selon les déclarations d’un citoyen de Leuscheid, seuls les ouvriers travaillant dans les mines voisines et dans le laminoir de Wirges, où existait également un groupe de la FAUD, étaient organisés au sein de la FAUD. Il se souvenait que le groupe de Leuscheid organisait souvent des manifestations et défilait dans les villages avec le drapeau noir en tête.(81) Néanmoins, le rapport faisant état de salles de réunion pleines et de l’adhésion des paysans aux discours des orateurs semble crédible, car :
1. Les réunions de ce type ne faisaient pas partie de la vie culturelle quotidienne à Leuscheid et constituaient un divertissement bienvenu pour les paysans.
2. Hans Schmitz était un orateur captivant ; originaire de l’Eifel, il connaissait bien la mentalité des petits paysans et savait s’y adapter sur le plan rhétorique.
3. La population rurale éprouvait généralement une aversion instinctive pour l’État, qui se manifestait sous la forme de la gendarmerie et des autorités fiscales. L’autorité reconnue dans les villages n’était généralement pas l’État, mais le curé.
La FAUD à Wuppertal
Depuis 1925, la FAUD à Elberfeld-Barmen n’avait plus d’influence notable dans les entreprises et avait pris le caractère d’une simple communauté d’idées. En 1928, à l’initiative de Hans Schmitz, une fédération des ouvriers du bâtiment fut certes créée pour une courte durée, mais elle ne comptait pas plus de 10 membres. Schmitz était le directeur du centre d’information de la fédération des ouvriers du bâtiment en Rhénanie-Westphalie.(82) Le déclin du mouvement à Wuppertal était probablement dû à la forte réduction des effectifs de l’entreprise Jäger et à la position rigoureuse de la FAUD d’Elberfeld-Barmen sur des questions de principe. Au milieu de l’année 1924, après que la FAUD eut déjà perdu une grande partie de ses membres, l’anarcho-syndicaliste Kocherscheidt, de Barmen, écrivait :
...Avec cet afflux important de membres, des opinions et des idées très diverses ont également fait leur apparition au sein de notre organisation, ce qui a inévitablement conduit à de vives frictions et à des conflits, puis au processus de fermentation et de clarification dans lequel se trouve aujourd’hui notre organisation. De ce processus de clarification, ce n’est pas seulement l’organisation en tant que telle qui sortira pure et purifiée, mais surtout la noble idée de l’anarcho-syndicalisme. Face à ce succès apparent à première vue, la perte de membres due à des circonstances particulières, à l’état d’urgence militaire et civil avec toutes ses conséquences, à l’interdiction de l’organisation, à la persécution et à la condamnation des meilleurs propagandistes, ainsi qu’à l’inflation monétaire, ne signifie absolument rien... Nous devons certes nous adapter à l’esprit du temps. Mais cela ne signifie pas pour autant se plier à l’esprit grégaire des masses et sombrer dans le pire opportunisme, mais plutôt agir sur les masses de manière pédagogique et éducative, en fonction de l’expérience acquise. (83)
Il ressort de cette attitude que seuls les membres fortement attachés aux idéaux du mouvement sont restés au sein de la FAU Elberfeld-Barmen. Mais si la FAU ne s’est pas limitée à un club de discussion d’ouvriers critiques envers la société, c’est surtout grâce aux talents d’agitateur de Hans Schmitz, qui défendait inlassablement l’idée de l’anarcho-syndicalisme lors de ses propres réunions comme lors de celles de ses adversaires. En 1926, Schmitz était membre du Conseil des chômeurs d’Elberfeld, qui était principalement communiste. (84) Il était décrit comme ceci par les anciens membres de la jeunesse syndicaliste anarchiste (SAJD) de Wuppertal :
« Quand il parlait, c’était tout son corps, tout son être qui parlait. On croyait ce qu’il disait et il y croyait lui-même. Il dégageait une énergie qui pouvait mobiliser les masses. » (85)
Ou encore :
« Hans Schmitz pouvait même prendre la parole seul lors de chaque réunion du KPD. Il était trop connu en tant que socialiste, ses propres camarades auraient eu des problèmes s’ils l’avaient réprimandé. » (86)(86)
Un ancien membre de la FAUD à Aix-la-Chapelle :
Un type qui savait captiver son public lors de manifestations publiques, plus encore que dans le cercle interne de l’organisation ; lors d’une réunion communiste à Aix-la-Chapelle, il réussit à rallier les auditeurs à sa cause, ce qui était normalement impossible pour les adversaires du KPD.(87)
Un article de 1926 montre également que Schmitz n’avait bien sûr pas la sympathie des fonctionnaires communistes, mais seulement celle des ouvriers communistes :
La police rouge et verte dans une alliance sacrée
Le 26 septembre, l’Union des combattants rouges d’Elberfeld a organisé une journée rouge. Ce jour-là, 80 000 « soldats de la révolution » devaient semer la terreur parmi les capitalistes et les parasites de l’État. Les ouvriers se murmuraient déjà à l’oreille : « Dimanche, ça commence ! « Ça commence dimanche ! » Lorsque nous, les syndicalistes, avons dit aux ouvriers que tout ce cirque n’était rien d’autre qu’un défilé aux flambeaux avec tambours et trompettes, ils ne voulaient pas nous croire. Mais les faits nous ont donné raison. Ils ont défilé dans les rues avec des flambeaux, des tambours et des trompettes, pour le plus grand plaisir des réactionnaires. Aucun exploiteur ni bourreau du prolétariat n’a été touché. La Tchéka verte et la Tchéka rouge ont travaillé main dans la main pour livrer les syndicalistes aux sbires de la police. Lors de la réunion matinale sur la Neumarkt, le camarade H. Schmitz se tenait avec un groupe d’ouvriers et discutait avec eux des questions du servage et de l’esclavage salarial moderne. Avec une discipline moscovite, le président W. Düsselmann s’approcha alors avec une bande de combattants du front devenus fous, renversa Schmitz et les autres ouvriers. Lorsque les ouvriers se sont indignés de la lâcheté des combattants du « front » rouge et leur ont dit quelques vérités amères sur leur comportement, la police est intervenue. Düsselmann, l’« officier de police rouge », a alors déclaré que le camarade H. Schmitz était un provocateur et qu’il voulait perturber la réunion des combattants du « front » rouge. Schmitz fut alors arrêté par la police appelée par les combattants du Front rouge. Face à cette lâcheté des « communistes », un certain nombre d’ouvriers se rendirent au commissariat central et intervinrent énergiquement en faveur de la libération de notre camarade. C’est uniquement grâce à cet acte de solidarité que le camarade Schmitz fut relâché.
En tant qu’agitateur de notre mouvement, le camarade Schmitz est l’un des ouvriers les plus détestés des « communistes », qui lui jette souvent en face des vérités amères. Pauvre d’esprit mais grande de méchanceté, la horde moscovite a commis une infamie pour mettre le camarade Schmitz derrière les barreaux. Tel est l’acte glorieux des « soldats de la révolution » du « Jour rouge » à Elberfeld. Moscou peut être rassurée, les Moscovites ont fait un pas de plus vers leur objectif, la révolution mondiale. Continuez comme ça, agents du gouvernement moscovite ! Les travailleurs reconnaîtront bientôt votre rôle de Judas.
Stromer (88)
La FAUD réussit, même si ce fut dans une moindre mesure, à gagner de nouveaux membres grâce à son agitation, comme en 1927/28 les frères Willi et Fritz Benner, qui furent les agitateurs de la FAUD à Wuppertal après la mort de Hans Schmitz. (89) En 1929, un groupe très actif de jeunes anarchistes syndicalistes se forma à Wuppertal.
Au sein du cercle interne de la FAUD, une autre personne, le maître tailleur Johann Baptist (Hermann) Steinacker, joua un rôle important pour la survie de l’organisation. Steinacker, qui était déjà membre d’organisations anarchistes et syndicalistes avant la Première Guerre mondiale, était moins actif en tant qu’orateur lors des réunions qu’au sein du cercle interne. Son atelier de tailleur dans la Paradestraße était un lieu de rencontre informel pour les membres de la FAUD. Steinacker s’asseyait sur sa table de travail et discutait avec ses nombreux visiteurs. Il jouait un rôle important, en particulier pour les jeunes, en raison de sa personnalité intègre, de sa longue expérience politique et de ses connaissances.(90)
En période de stagnation et de recul des mouvements sociaux, l’importance des individus qui incarnent par leur personnalité les objectifs non réalisés du mouvement s’accroît. Ils renforcent chez les autres l’énergie et le courage qui leur restent pour continuer à lutter pour ces objectifs. Steinacker et Schmitz étaient, chacun à leur manière, de telles personnalités. Rudolf Rocker caractérisait ces personnes comme suit :
Tout dépend toujours de savoir si une idée se traduit chez un individu par une expérience intérieure qui imprègne spirituellement toutes les actions de sa vie, ou s’il s’agit d’une déclaration de principe qui s’exprime par des slogans sans nourrir l’essence intérieure de l’être humain.(91)
Michael Vester qualifie ces personnes d’avant-gardistes structurels « et pourtant, il existe de véritables héros, c’est-à-dire des personnes pour qui leur avantage personnel est réellement moins important. Ils apparaissent dans des situations de lutte ou étaient déjà ainsi auparavant. Même si la majorité des gens se perd dans la routine quotidienne et l’égocentrisme, il y a toujours eu une minorité d’inadaptés : les marginaux, les penseurs, les dissidents, les rêveurs, les artistes, les rebelles — chaque société les produit comme le prix de sa normalité. J’appelle les plus clairvoyants d’entre eux les avant-gardistes structurels. Ils ne se sont pas autoproclamés, mais ont été créés par la société ; et ils sont séparés par des couches sociales, c’est-à-dire qu’un ouvrier autodidacte, auprès duquel d’autres viennent chercher conseil et aide, ne peut jouer ce rôle que dans sa propre couche sociale... Mais les avant-gardes ne peuvent être acceptées que si elles restent partie intégrante de la culture des masses — et ne se séparent pas en élite, bureaucratie, etc. »(92)
Évolution du nombre de membres de la PAB Rhénanie
Le nombre d’associations locales et de membres de la FAUD n’a cessé de diminuer à partir de 1925. Au niveau du Reich, l’organisation comptait :
Année Associations locales Membres
1925 env. 400 env. 25 000 (93)
1927 env. 300 (94)
Début 1930 230 9584 (95)
Fin 1930 6634 (96)
1931 4000 (97)
1932 env. 3000 (98)
Dans la région de la PAB Rhénanie, la FAUD comptait encore 58 associations locales(99) avec environ 2000 à 3000 membres(100) en 1927, et seulement 46 associations locales avec 1380 membres à la fin de l’année 1930. Jusqu’en 1932, le mouvement a fortement reculé en Rhénanie. Lors du 19e congrès de la FAUD en 1932 à Erfurt, seuls Düsseldorf, Wuppertal et Remscheid, Aix-la-Chapelle (101) et les groupes de carreleurs de Düsseldorf, Essen et Krefeld étaient encore représentés dans la région de la PAB Rhénanie. L’organisation fut fortement affaiblie par le chômage de masse qui commença en 1929, de nombreux membres ne pouvant plus consacrer une partie de leurs allocations chômage à l’organisation.
Contrairement à 1918/19, elle ne put profiter de la radicalisation naissante de la classe ouvrière. À partir de 1929, ce n’étaient plus la constitution de conseils et la socialisation qui étaient à l’ordre du jour, mais pour beaucoup, la lutte pour la survie. En tant qu’organisation syndicale, la FAUD n’offrait aucun champ d’action aux chômeurs. Les chômeurs s’organisèrent au sein du KPD, qui comptait 78 % (en 1931) et 85 % (en 1932) de chômeurs dans ses rangs. (102) Rudolf Rocker analysait ainsi la situation sociale en 1932 et le travail de la FAUD : Je suis de plus en plus convaincu que la théorie ne suffit pas. Là où il n’y a pas de besoin intérieur de liberté, la théorie la plus libre ne sert à rien. Les jeunes sont au chômage, ils reçoivent de l’État juste assez pour ne pas mourir de faim. Cette misérable existence de mendiant tue toute fierté naturelle, tout véritable sentiment de liberté...Quand on pense qu’ici, en Allemagne, les trois quarts du mouvement sont complètement au chômage et souffrent des dépressions physiques et psychologiques les plus graves, c’est un miracle qu’un hebdomadaire, une revue mensuelle et d’autres publications puissent encore paraître, et que de grandes réunions soient organisées dans toutes les régions du pays. (103)
4. Les anarcho-syndicalistes dans la lutte contre le fascisme
Vers 1930, la FAUD a lancé une intense campagne de propagande contre le fascisme dans des publications et lors de rassemblements publics. Lors du 19e congrès à Erfurt en 1932, ils ont appelé à la grève générale en cas de prise du pouvoir par les nationaux-socialistes et au boycott des commerçants et des boutiquiers fascistes, « afin de ne pas limiter la lutte au mouvement fasciste ou à l’organisation fasciste des entreprises, mais de l’étendre efficacement aux éléments fascistes de la classe moyenne ». » (104)
Mais à cette époque, l’organisation était trop faible pour mettre efficacement en œuvre ces revendications. En Rhénanie, une « communauté de travail et de lutte pour l’anarcho-syndicalisme révolutionnaire » s’est formée en 1931, à laquelle, selon ses propres déclarations, 10 associations locales du PAB étaient affiliées. L’appel de la communauté de combat était précédé de l’analyse suivante :
La classe ouvrière, presque entièrement livrée aux organismes de contrôle et aux autorités sociales à la suite d’une hémorragie sans précédent dans le domaine économique, attend un bonheur meilleur et vacille d’un espoir et d’une illusion à l’autre. Non seulement la réaction touche les milieux sur lesquels elle a toujours pu compter, mais ses germes, qui ont envahi tous les pores de la vie sociale, ont corrompu l’esprit de la classe ouvrière, encore assez sain il y a quelques années, et cette hydre, sûre de sa victoire, dresse sa tête, triomphant de l’esprit du bon sens et de la liberté. Il semble que l’humanité n’ait pas encore compris l’idée de l’anarcho-syndicalisme et ignore complètement que le fascisme commence chez chaque individu. L’autorité, l’obéissance aveugle, le principe centraliste sont les conditions préalables à la fascisation générale, même si elles proviennent des organisations ouvrières. (105)
Ce qui est remarquable dans ces propos, c’est que le fascisme n’est pas seulement interprété comme un système de domination économique et politique, mais que les conditions psychologiques sont également prises en compte.
Au cours des années 1931/32, la PAB Rhénanie organisa plusieurs manifestations antifascistes importantes dans toute la région boursière, auxquelles elle parvint à mobiliser en moyenne 400 à 500 personnes.(106) Les petits groupes de Wuppertal furent particulièrement actifs dans la lutte contre le fascisme.