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3 .L’organisation de la FAUD
Le développement organisationnel de la FAUD fut d’abord très entravé par des circonstances extérieures. À la suite du putsch de Kapp, de nombreuses associations locales furent détruites, de nombreux membres dirigeants de l’organisation tombèrent au combat, furent condamnés à des peines de prison ou durent s’enfuir. (74) À cela s’ajoutait le fait que, en raison de sa croissance rapide, la FAUD ne disposait pas de suffisamment de membres compétents en matière de propagande et d’organisation pour mettre en pratique la structure anarcho-syndicaliste complexe.(75)
Nous avons mentionné que le principe de l’industrie l’emportait sur celui des associations professionnelles au sein de la FAUD, mais des fédérations professionnelles ont néanmoins existé jusqu’en 1933. La FAUD prévoyait douze fédérations industrielles au niveau régional.(76)
Au moment du congrès fondateur, il en existait quatre : (77)
1. Fédération des mineurs
2. Fédération des ouvriers du bâtiment
3. Fédération des métallurgistes et des ouvriers industriels
4. Fédération des ouvriers municipaux et des transports
En 1922, deux autres s’y ajoutèrent : (78)
5. Fédération des travailleurs du bois
6. Fédération des travailleurs du textile et de l’habillement
Les difficultés organisationnelles se manifestaient notamment par le fait que de nombreuses associations locales ne respectaient pas leurs obligations envers les directions des fédérations respectives et la G.K. et ne répondaient pas aux questionnaires sur l’état de l’organisation. Cela s’expliquait en partie par des divergences idéologiques entre les associations locales et la commission des affaires, mais dans de nombreux cas, cela était dû au manque de capacités organisationnelles de nombreux membres.(79)
Le faible taux de pénétration organisationnelle de la FAUD était également illustré par le fait que, dans de nombreuses associations locales, aucune fédération industrielle n’avait été créée, mais que tous les membres étaient regroupés au sein de la « Freie Vereinigung aller Berufe » (Association libre de toutes les professions).
En 1922, la FAUD comptait 502 associations locales dans plus de 400 localités, il existait 214 associations libres de toutes les professions, 43 dans le secteur du bâtiment, 126 dans celui des mineurs, 80 dans celui des métallurgistes, 5 dans celui des menuisiers, 12 dans celui des travailleurs des transports, 2 dans celui des magasiniers, 1 dans celui des têtes, 1 dans celui des verriers et 1 dans celui des potiers.(80) La Fédération des travailleurs de la métallurgie s’est développée comme suit :
1920 1921 1922(81) Associations locales 39 83 107
On ne dispose pas de données correspondantes sur la répartition en Rhénanie ; en mai 1922, il existait dans la région de la future province de la Bourse du travail de Rhénanie
associations locales de la FAUD. Les métallurgistes et les mineurs formaient les associations locales les plus importantes. Les localités les plus avancées sur le plan organisationnel étaient Düsseldorf et Mülheim, avec chacune 5 fédérations industrielles ou professionnelles.(82)
Dans la région de l’actuelle Wuppertal, il existait des « associations libres de toutes les professions » ; il en allait de même à Elberfeld, Barmen, Vohwinkel et Sonnborn, ainsi que des fédérations de métallurgistes à Elberfeld, Barmen et Vohwinkel, et des fédérations de métiers du bâtiment à Elberfeld. Le soutien aux grèves posait des difficultés organisationnelles particulières, qui ne furent pas résolues de manière satisfaisante avant 1930.
Chaque membre était tenu de verser au moins 1 % de son salaire hebdomadaire à titre de cotisation ; le montant des cotisations était fixé de manière autonome par les associations locales. En cas de grève, un délai de carence de trois jours s’appliquait dans un premier temps. L’association locale devait verser des indemnités de grève aux membres grévistes pendant au moins deux semaines. Si, après cette période, il n’y avait plus de moyens financiers, toutes les organisations affiliées à la FAUD étaient tenues de soutenir la lutte.
Pour cette raison, toutes les associations locales étaient tenues de constituer un fonds de solidarité. Si la G.K. ou les directions de la fédération lançaient un appel à la solidarité, les associations locales étaient tenues de mettre à la disposition de la direction de la fédération ou de la G.K., dans le cas d’associations libres regroupant toutes les professions, au moins 1 % du salaire hebdomadaire de chaque membre. (84)
Les cotisations et les contributions de solidarité variaient considérablement. Dans de nombreuses associations locales, la cotisation minimale exigée n’était pas prélevée ; en 1922, les cotisations des différentes associations locales variaient entre 10 et 60 RM.(85) Une statistique de la G.K. datant de 1922 donne un aperçu intéressant des contributions de solidarité prélevées par les associations locales. Sur les 502 organisations interrogées, 325 ont répondu à un questionnaire sur les contributions de solidarité. Selon ce questionnaire, les contributions de solidarité se répartissaient comme suit : (86)
Le tableau montre les points suivants :
— les contributions de solidarité les plus importantes ont été versées par les groupes professionnels qui étaient déjà organisés avant 1914 et dans lesquels la mentalité syndicale des membres était probablement très développée. Il s’agissait principalement de groupes comptant une forte proportion d’artisans (87).
— Parmi les organisations qui ont rejoint le mouvement après 1918, on remarque surtout les contributions nettement moins élevées des mineurs. La FAUD comptait principalement des mineurs non qualifiés de la partie occidentale de la Ruhr. Comme nous l’avons mentionné, l’expérience syndicale de ces membres était très limitée. Dans son étude sur Hamborn, Erhard Lucas cite entre autres deux caractéristiques de ce « type de travailleur » : l’incertitude quant à l’avenir et la recherche de l’immédiateté.(88)
Ces deux caractéristiques rendaient très difficile le travail syndical à long terme.
Le développement des bourses du travail rencontra des difficultés similaires à celles des fédérations industrielles. Lors de la 1ère conférence des bourses du travail du Reich organisée par la FAUD, seules 200 associations locales sur environ 500 étaient affiliées à une bourse du travail.(89) Il n’existe plus de données fiables sur le nombre exact de bourses du travail en Rhénanie. D’après les informations fournies par le répertoire des associations du « Syndikalist », il existait des bourses du travail entre 1920 et 1924 à Aix-la-Chapelle, Düsseldorf, Duisbourg, Elberfeld,(90) Hamborn, Krefeld, Cologne, Mönchengladbach et Solingen. Des bourses du travail régionales ou départementales existaient à Aix-la-Chapelle, Düsseldorf, Cologne, Elberfeld,(91) Mülheim et dans la partie gauche du Bas-Rhin (Krefeld, Mönchengladbach...).
Une bourse provinciale du travail de Rhénanie n’a été créée qu’en 1924, car les conditions organisationnelles n’étaient pas encore réunies dans les différentes localités.(92)
La fonction de bourse provinciale était assurée par la Commission d’agitation de Rhénanie, dont l’organisation était controversée. Les bourses du travail avaient pour mission principale de réguler la solidarité en cas de grève dans leur district, d’agiter les masses et de former leurs membres. Le règlement de la bourse du travail de Düsseldorf prévoyait dix commissions :
1. Commission de protection juridique
2. Commission de presse
3. Commission de soutien aux détenus et à leurs proches
4. Commission d’agitation
5. Commission de l’éducation
6. Commission des femmes et de la jeunesse
7. Commission pour les aspirations libres
8. Commission pour le traitement des questions sociales actuelles
9. Commission pour les professions libérales et les travailleurs intellectuels
10. Commission pour la formation des conseils. (93)
En 1923, la bourse du travail d’Elberfeld disposait d’une commission d’agitation, d’éducation et d’aide aux détenus.
La commission d’agitation était chargée de la publication de tracts, organisait des manifestations sur des thèmes d’actualité, souvent avec des intervenants extérieurs (94), et faisait la promotion des idées syndicalistes lors des manifestations d’autres organisations (95). La commission de l’éducation gérait la bibliothèque de l’organisation (96) et organisait régulièrement des « conférences et cours scientifiques » en espéranto et en sténographie (97). En outre, des manifestations publiques sur les problèmes scolaires et féminins étaient organisées.(98) La participation moyenne de 100 à 150 personnes à ces manifestations donne une idée du nombre de personnes impliquées dans la vie de l’organisation.
Le manque de participation des membres était régulièrement déploré lors des manifestations. Entre 1920 et 1923, le comité directeur de la Bourse du travail d’Elberfeld comptait régulièrement entre 5 et 10 membres permanents (99). Ce manque de personnes compétentes en matière d’organisation et d’agitation s’est reflété dans le règlement de la Bourse du travail de Düsseldorf. Il y était expressément indiqué que « seuls des camarades suffisamment qualifiés » (100) devaient être élus délégués à la Bourse.
Au moment du congrès fondateur, la FAUD comptait, selon ses propres informations, 50 000 membres dans la région qui allait devenir la Bourse du travail de Rhénanie et 111 675 membres dans tout le territoire du Reich.675 membres dans tout le territoire du Reich. En Rhénanie, le mouvement avait alors atteint son apogée numérique, car il avait perdu de nombreux membres communistes suite à la création de la FAU-Gelsenkirchener Richtung et de l’AAU.
Néanmoins, la FAUD réussit encore à fonder de nouvelles associations locales dans les années 1920/21, par exemple dans le bassin houiller d’Aix-la-Chapelle, où elle comptait 4 500 membres à son apogée (101). Au sommet de son développement numérique, en 1921, la FAUD comptait environ 150 000 à 200 000 membres.(102) À partir du début de l’année 1922, le mouvement a connu un déclin continu. En mai 1922, le congrès de l’organisation rhénane comptait 97 délégués représentant 23 530 membres. (103)
Le nombre de membres a chuté rapidement au cours de l’année d’inflation 1923/24, entraînant une baisse du tirage de l’organe du syndicat « Der Syndikalist » de 120 000 exemplaires en 1921 à 21 000 en 1924. (104)
4. Causes du déclin du nombre de membres de la FAUD (AS)
Les causes de la perte rapide de membres à partir de 1923 sont très complexes. Le facteur le plus important était l’inflation ; l’ADGB a également connu un exode de ses membres, perdant près de la moitié d’entre eux. Un tableau sur l’évolution du nombre de membres dans les services administratifs du DMV montre que les pertes des syndicats libres ont été en partie encore plus dévastatrices que celles de la FAUD : (105)
Service administratif Membres / à la fin de chaque année
Remarques concernant le tableau : les pertes de membres de la DMV en 1922 sont probablement dues à la grande grève sauvage à Düsseldorf et à Essen chez Krupp ; les pertes de membres à Düsseldorf en 1921 sont manifestement dues à la grève perdue de la même année.(106) Les pertes enregistrées à Duisbourg en 1921 sont dues à une grève « sauvage » à l’usine August-Thyssen-Hütte à Hamborn. (107) À Mülheim, on constate clairement la grande influence de la FAUD, seule administration qui n’a enregistré aucune augmentation après 1918.
Outre la misère matérielle pendant la révolution, la suppression des allocations de chômage par les syndicats et la déception face à l’incapacité des syndicats à empêcher la suppression de la journée de 8 heures ont également contribué aux pertes catastrophiques enregistrées en 1923/24.(108)
On peut également supposer que la plupart des membres de la FAUD qui ont quitté le syndicat en 1923/24 ne se sont pas tournés vers les associations libres, mais ont renoncé à adhérer à un syndicat par résignation face à la défaite.
C’est ce que confirment les statistiques de la DMV : (109)
Passages de la FAUD à la DMV
1921 : 1966
1923 : 1615
1924 : 339
Ces transferts s’inscrivent dans le contexte d’une autre cause importante du déclin du mouvement anarcho-syndicaliste : la pression exercée par les fédérations centrales, qui considéraient les membres de la FAUD comme des travailleurs non syndiqués et les poussaient ainsi à quitter les entreprises. Tant dans la « Schöpfung » que dans le « Syndikalist », il y avait des rubriques régulières intitulées « De la terreur des fédérations centrales ». (110) Comme les licenciements touchaient particulièrement les travailleurs radicaux et que la FAUD ne participait pas aux élections des comités d’entreprise dans de nombreuses entreprises, elle perdit dans de nombreux cas son influence au sein des entreprises.
La lutte dans la Ruhr et le mouvement séparatiste rhénan avaient également porté un coup dur à la FAUD :
1. parce qu’elle avait refusé, lors de l’occupation de la Ruhr, de se joindre aux cris contre les impérialistes français, comme l’avait fait par exemple le KPD, et qu’elle avait donc été attaquée comme « pro-française » et « traîtresse ».
2. dans certaines localités, des membres de la FAUD ont rejoint le mouvement séparatiste rhénan (111) et l’organisation dans son ensemble a été dénoncée comme mouvement séparatiste, bien qu’elle l’ait fermement rejeté.
Lors d’une conférence des organisations rhénanes, la résolution suivante a été adoptée :
Si l’attitude antiétatique oblige les syndicalistes à rejeter le mouvement séparatiste rhénan, il apparaît encore plus clairement dans le domaine économique qu’il s’agit d’intérêts purement capitalistes. La création d’une république rhénane est favorisée par les capitalistes français et soutenue par leur écuyer, le militarisme français...D’autre part, les capitalistes allemands voient leur domination menacée et soutiennent par tous les moyens le mouvement pangermaniste et nationaliste. La conférence déclare qu’elle ne se laissera entraîner ni dans un camp ni dans l’autre. Elle apprécie l’aversion pour les méthodes de plus en plus violentes du gouvernement réactionnaire prussien-allemand, ainsi que pour l’inaction et la politique nationaliste des associations centrales réformistes et des partis politiques, mais elle considère que la participation au mouvement constitue un abandon des principes du syndicalisme. Les organisations syndicalistes qui acceptent en leur sein des membres qui s’engagent dans le mouvement séparatiste se placent en dehors de la FAUD..(112
Un article du Oberhausener Generalanzeiger montre notamment sous quelle pression se trouvait la FAUD en Rhénanie, y compris de la part des organisations ouvrières :
Syndicats et communistes contre les syndicalistes dans la Ruhr :
D’après ce que j’ai entendu, les communistes ont refusé de faire cause commune avec les syndicalistes de la Ruhr. Les représentants des syndicats exigent du gouvernement que les moyens les plus sévères soient utilisés contre les syndicalistes ; et d’après ce que j’ai entendu, il a maintenant été décidé de licencier tous ceux qui entrent au service de la France. On veut arrêter les chefs du mouvement et on a l’intention d’éliminer les dirigeants. Les employeurs envisagent d’imposer un boycott sévère aux partisans syndicalistes. Ils seront désormais proscrits dans la Ruhr, car ils ont poignardé leurs propres collègues dans le dos. Les syndicats obtiennent du gouvernement qu’il prive les syndicalistes de tout moyen d’agir. (
113)
À la suite de l’état d’urgence militaire décrété de novembre 1923 à début mars 1924, la FAUD est interdite (114), ce qui contribue à la déstabilisation de son organisation. Si le journal « Syndikalist » peut encore paraître régulièrement, c’est grâce à la solidarité des organisations sœurs étrangères.(115)
Fritz Kater et Carl Windhoff rendirent les « anarchistes individuels » et une partie de l’opposition anarchiste seuls responsables du déclin du mouvement. C’était bien sûr fortement exagéré, mais cela correspondait dans une certaine mesure à la réalité. À Cologne, la FAUD passa de 3 000 à 500 membres en raison de l’influence des anarchistes individuels (116).
L’opposition anarchiste était auparavant fermement ancrée dans l’organisation, mais son attitude « le pouvoir et la force d’un mouvement ne résident pas seulement dans le nombre de ses membres, mais que le niveau intellectuel de
chaque membre du mouvement est le baromètre de sa force »(117). Après l’échec de la grève de 1921, un membre de la FAUD se demanda dans un article s’il était encore utile de participer aux grèves partielles des fédérations centrales. Il proposait de supprimer tout soutien aux grèves et d’utiliser les cotisations des membres pour propager la grève générale.(118)
En raison de cette attitude, la FAUD a pu jouer un rôle de premier plan dans les soulèvements spontanés à Düsseldorf, mais n’a pas été en mesure de fidéliser beaucoup de membres à l’organisation. La situation était similaire dans d’autres villes.
La FAUD était un produit des années révolutionnaires 1918-1920, et pour de nombreux membres, l’engagement dans l’organisation était lié à l’espoir d’une révolution rapide.
Lorsque ces espoirs ont été déçus dans les années qui ont suivi, une grande partie des membres n’étaient plus disposés à accepter les privations matérielles et se sont retirés de la vie politique avec résignation.
On peut également supposer que l’engagement au sein de la FAUD a souvent conduit à des conflits familiaux. Lors des collectes à domicile (119), les collecteurs ne recevaient souvent l’argent que lorsque l’homme était à la maison. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’appel permanent des membres clairvoyants de la FAUD à soutenir particulièrement les organisations syndicales féminines.
Enfin, le déclin du mouvement était dû à des erreurs et des lacunes organisationnelles. Ainsi, dans une ville de la Ruhr, le nombre de membres serait passé de 6 000 à 2 000 en raison de la suppression de la collecte des cotisations à domicile (121).