Divergences Revue libertaire en ligne
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Lutte syndicale quotidienne radicale ou cercle de propagande révolutionnaire Controverses sur la stratégie et la tactique

La grève générale et l’insurrection armée contre le putsch de Kapp ont constitué le dernier grand mouvement de masse des travailleurs qui aurait pu offrir une chance de
changement social fondamental. (1)

Grève générale en Allemagne 1920

« Les grands mouvements révolutionnaires libèrent toujours des espoirs qui dépassent leurs possibilités extérieures. » (2) La défaite de 1920 fut d’autant plus amère que la terreur des corps francs rendit la situation encore plus oppressante qu’auparavant. Il était presque inévitable que, dans une telle situation, on cherche des coupables. Les disputes sur les causes de la défaite exacerbèrent les contradictions idéologiques entre les organisations ouvrières et en leur sein. L’USPD, qui jusqu’alors avait reflété les hésitations du mouvement de masse entre la démocratie parlementaire et le système des conseils, se divisa ; la majorité de ses membres vota fin 1920 en faveur de la fusion avec le KPD. (3) Les communistes de gauche s’organisèrent à partir d’avril 1920 au sein du KAPD. (4)

La commission exécutive de la FAUD tire le bilan suivant de la défaite :

« ... qu’à partir de maintenant, nous suivrons clairement et sans ambiguïté notre propre voie et tracerons une ligne de démarcation nette entre nous et les partis politiques. Des actions telles que la création d’une armée rouge ne sont rien d’autre que la conquête du pouvoir politique par un groupe autre que celui qui est au pouvoir. Comme nous rejetons fondamentalement la conquête du pouvoir politique, nous ne pouvons, en tant que syndicalistes, participer à l’ensemble de cette action.(5)

Bien qu’une grande partie des membres de Rhénanie-Westphalie aient déclaré ne pas être d’accord avec la position de non-violence défendue dans cet article, ils ont approuvé la décision de la commission des affaires courantes concernant la séparation d’avec les partis politiques ; lors d’une conférence en Rhénanie-Westphalie, il a été décidé de supprimer des principes directeurs le passage qui laissait aux membres la liberté d’adhérer à des partis politiques. (6) La FAU Elberfeld a déclaré en janvier 1921 que l’adhésion à des partis politiques était incompatible avec les principes du syndicalisme :

Les partis politiques sont fondés sur le centralisme et s’opposent donc radicalement au fédéralisme, qui est le fondement du syndicalisme. De plus, les partis sont la partie destructrice du mouvement ouvrier, tandis que le syndicalisme signifie l’unité des travailleurs en tant que classe exploitée. Le principe des partis est d’éduquer les travailleurs à devenir des serviteurs de l’État, ce qui est incompatible avec l’objectif du syndicalisme, à savoir le socialisme libre.(7)

Lors du 11e congrès de la FAUD, en octobre 1921 à Düsseldorf, la séparation d’avec les partis politiques a été consommée pour l’ensemble de l’organisation.(8)
Les membres de la FAUD orientés vers le communisme de parti avaient déjà créé fin 1920 une autre structure organisationnelle dans le sillage de la FAU de Gelsenkirchen, qui devint plus tard l’« Union des travailleurs manuels et intellectuels » (Union der Hand- und Kopfarbeiter). (9)

Au niveau international également, la séparation d’avec les communistes fut consommée. Après avoir initialement manifesté sa solidarité avec la Russie soviétique et sa volonté de participer à la fondation d’une « Internationale rouge des syndicats » (RGI),(10) la FAUD adopta une attitude de plus en plus distante en raison des conditions d’adhésion décidées par le 2e congrès du Komintern, dans lesquelles elle voyait « le principe d’autorité poussé à l’extrême »(11) ; lors d’un vote général, il fut décidé de ne pas envoyer de délégués de la FAUD au 1er congrès de la RGI.(12)

Après la répression de la révolte de Cronstadt, du mouvement Makhno (13) et la persécution des anarchistes en Russie soviétique, Rudolf Rocker publia une brochure dans laquelle il affirmait qu’en raison des difficultés externes et internes de la Russie soviétique, les anarchistes et les syndicalistes avaient jusqu’alors retenu leurs critiques, mais qu’ils ne pouvaient plus se taire, car si l’on tolérait plus longtemps le mépris des libertés individuelles, on courait le risque de diffamer l’idée même du communisme(14).

1923 : le premier logo de l’AIT

À l’initiative décisive de Rudolf Rocker, l’Association internationale des travailleurs fut fondée en décembre 1922 lors d’un congrès à Berlin, qui voulait poursuivre la tradition de la 1ère Internationale bakouniste pour « le renversement définitif de l’État et du salariat, pour l’établissement d’une société sans État ». (15) Rocker rédigea également la déclaration de principes de l’AIT et fut élu au secrétariat avec Augustin Souchy et l’anarchiste russe Alexander Shapiro, exilé à Berlin.(16) Les délégués présents au congrès représentaient, selon leurs propres déclarations, 1,5 million de membres dans le monde entier.(17)

  Discussions internes

Après le déclin du mouvement révolutionnaire de masse, un débat intense s’engagea également au sein de la FAUD sur l’avenir de l’organisation. On pouvait distinguer deux courants principaux :
1. Un courant radical, axé sur un travail syndical adapté à la situation et sur la mobilisation de l’organisation, dont les porte-parole étaient principalement Rudolf Rocker, Fritz Kater, le président de la commission des affaires, Carl Windhoff, le président de la commission d’agitation de Rhénanie, et Heinrich Reuß, anarcho-syndicaliste de Mülheim.
2. Un courant activiste, axé sur la mise en œuvre immédiate de la révolution sociale et négligeant les luttes syndicales quotidiennes, appelé « opposition » au sein de la FAUD. Ses porte-parole provenaient principalement du cercle de la « Fédération des anarchistes communistes allemands » (FKAD)(18) à Düsseldorf et Berlin. Les rédacteurs du quotidien Die Schöpfung (La Création), publié à Düsseldorf à partir de juillet 1920, Heinrich Drewes et Fritz Köster, se firent les porte-parole de ce courant.

Die Schöpfung

La controverse débuta en 1921 avec un article fondamental de Fritz Kater intitulé « Qu’est-ce que la FAUD et quelles sont ses prochaines tâches ? ».(22) Kater considérait que la tâche la plus importante de la FAUD était de lutter au quotidien pour améliorer les conditions de travail et les salaires ; c’était selon lui le seul moyen d’attirer de nouveaux membres et, grâce à leur éducation syndicaliste, de rendre l’organisation suffisamment forte pour mener des actions indépendantes. Il critiquait le manque de solidarité de nombreuses nouvelles associations locales qui ne payaient pas leurs cotisations et ne respectaient pas les décisions du congrès. Dans « Schöpfung », un article de l’anarchiste autrichien Pierre Ramus (23) intitulé « Praktische Wirklichkeitsaktionen und der Syndikalismus » (Actions pratiques concrètes et syndicalisme) fut publié immédiatement après, dans lequel il expliquait ce qui suit :

En quoi consiste actuellement la forme d’action révolutionnaire du syndicalisme ? Sur le plan programmatique, elle réside exclusivement dans le fondement anarchiste de principe de la « résolution de grève ». Et dans la pratique, cela conduit la FAUD à participer nécessairement au mouvement de grève quotidienne des associations centrales, théoriquement dépassé depuis longtemps et dont l’inefficacité est évidente, sans lui opposer quoi que ce soit de plus substantiel...Mais cela gaspille la précieuse énergie du syndicalisme, met ses membres et son organisation au service des fédérations centrales... Avec pour résultat que les syndicalistes, tout comme les fédérations centrales, ne se détachent pas du système salarial, dont l’abolition doit être entreprise. Et c’est cela qui importe. Le syndicalisme n’est pas un mouvement d’idées, pour cela nous avons le mouvement socialiste et anarchiste, qui doit avoir une influence féconde sur le mouvement ouvrier et le stimuler. L’importance du syndicalisme réside dans le fait qu’il est un mouvement d’action révolutionnaire. (24)

Dans sa réplique, Kater constatait que la position de Ramus avait pour conséquence le renoncement aux luttes syndicales quotidiennes. Il reprochait à la rédaction de Schöpfung d’affaiblir l’organisation avec de tels articles, de vouloir faire de la FAUD un « appareil expérimental et un club de discussion » et d’encourager ainsi la tendance anti-organisationnelle au sein de la FAUD ; il était temps d’agir et non de « spéculer, théoriser et ruminer » (25).

Outre les divergences idéologiques, il existait entre les adversaires une animosité personnelle considérable,(26) qui fut encore exacerbée par un article de Ramus publié avant le 13e congrès, dans lequel il reprochait à la commission administrative son centralisme.(27) Le 13e congrès de la FAUD, qui se tint en novembre 1921 à Düsseldorf, fut principalement consacré aux conflits internes, qui prirent une tournure très personnelle.(28) Pour compliquer encore les choses, les « individualistes », opposés à toute forme d’organisation et refusant les carnets de membre et les cotisations, firent leur apparition au congrès.(29)

Le congrès de la FAUD à Erfurt

Les conflits se poursuivirent tout au long de l’année 1922 ; lors du 14e congrès, en novembre 1922 à Erfurt, un certain équilibre fut trouvé entre les adversaires et ce n’est qu’en 1925 que la FAUD parvint à une stabilité organisationnelle
.
Nous allons maintenant présenter les principales différences idéologiques et tactiques entre les deux courants.

 Communauté d’intérêts ou communauté d’idées ?

Les conflits au sein de la FAUD ont ravivé une vieille querelle entre anarchistes et syndicalistes : la question de savoir dans quelle mesure le syndicalisme se suffit à lui-même en tant que vision du monde. (30) L’opposition critiquait le fait que la FAUD mettait trop l’accent sur l’aspect communauté d’intérêts et négligeait les idées. Ou, comme l’a exprimé un membre de la FAUD d’Elberfeld, qu’il existait deux ou trois courants différents au sein de l’organisation, « dont l’un avait un caractère purement syndical, tandis que l’opposition mettait davantage l’accent sur l’élément intellectuel ». (31)

Dans les associations locales où l’opposition était dominante, des normes très rigides étaient imposées aux membres. Ceux-ci n’avaient par exemple pas le droit de se faire élire à aucune institution légale.(32) Dans le district indépendant de Bilk de la FAUD, les membres étaient tenus de s’abonner à quatre journaux du mouvement anarchiste et syndicaliste.(33) Un membre de la FAUD commentait cette pratique comme suit :
Au sein de la FAUD, on n’entend parler que d’exclusion... On n’entre pas dans la FAU en tant que syndicaliste accompli, on le devient dans ses rangs... Une fois qu’on a ses camarades, il faut les éclairer et non les exclure... Épargnez-moi la phrase : « Petit mais pur ». C’est généralement le dernier mot.(34)

La position de l’opposition est clairement exprimée dans la citation suivante. À propos de l’incompatibilité entre l’appartenance à l’Église et à la FAUD, un membre de la FAUD de Düsseldorf a déclaré :
Mais avec une application aussi rigoureuse de nos principes, il est difficile de rallier les masses. Il est plus important que les représentants cohérents d’une idée aient l’influence nécessaire sur les masses, comme c’est le cas malgré notre petit nombre en Rhénanie. (35)

Dans un exposé de principe présenté lors du 14e congrès de la FAUD, Rudolf Rocker critiqua vivement cette attitude, car elle conduisait inévitablement à la formation d’une petite secte.(36) À la question de savoir si le syndicalisme se suffisait à lui-même, Rocker répondit qu’elle était purement académique, car aucune idée ne se suffit à elle-même :
Le mouvement syndicaliste serait relégué au rang de mouvement syndical ordinaire dès l’instant où il perdrait de vue les grands principes du socialisme libertaire... L’anarchisme reste stérile s’il n’est pas enraciné dans le mouvement ouvrier. C’est pourquoi ces deux mouvements doivent se compléter.(37)

Le fait que la FAUD se soit rebaptisée FAUD [anarcho-syndicalistes (AS)] à partir de 1922 montre également à quel point elle avait évolué vers l’anarchisme. (38)

En mai 1922, l’opposition publia un appel dans lequel elle exigeait la suppression totale de toute centralisation de la presse et de l’organisation de la FAUD ; elle proposait notamment de transformer le « Syndicaliste » en une revue mensuelle scientifique, chaque district d’agitation devait être repris par les districts, la commission des affaires devait désormais se limiter à représenter l’organisation à l’extérieur, à publier le « Syndicaliste » et le nombre d’employés permanents devait être réduit de 5 à 2.(39)

En Rhénanie, lors de la conférence de la FAUD en mai 1922, l’opposition se prononça en faveur de la dissolution de la commission d’agitation (A.K.) ; l’agitation ne devait pas être centralisée, mais menée par les bourses du travail respectives, ce qui correspondait aux principes syndicalistes (40), les membres étant maintenus dans une situation de dépendance par l’A.K.

Le débat avait été précédé de vives disputes idéologiques et personnelles au sein de l’A.K. entre le président et les anarchistes, membres politiquement orientés.(41)

Windhoff reprochait à ceux qu’il appelait les « ultra-anarchistes » d’être responsables, avec les « individualistes », du déclin du mouvement en Rhénanie.(42) L’adversaire le plus virulent de Windhoff lors du congrès était l’anarchiste Rudolf Oestreich, qui avait quitté Berlin pour s’installer à Gerresheim. Il rendait Windhoff seul responsable de la dispute et constatait que le « bonzentum » (le culte des chefs) se répandait également au sein de la FAUD ; les fonctionnaires de la FAUD ne devaient pas être exemptés de leurs fonctions pendant plus d’un an. (43)

La majorité du congrès se prononça en faveur du maintien de l’A.K. ; afin d’éviter de futures disputes, son siège fut transféré à Mülheim/Ruhr. Les petites associations locales de province se prononcèrent particulièrement en faveur de l’A.K., car elles ne disposaient pas des moyens nécessaires pour mener des actions de propagande sans aide.

Les groupes vaincus déclarèrent qu’ils ne verseraient plus aucune cotisation à l’A.K.(44)

Hyperinflation

Ce n’est qu’après les troubles liés à l’inflation qu’une organisation uniforme put être mise en place en Rhénanie grâce à la création de la Bourse provinciale.

L’attitude rigide et dogmatique de l’opposition au sein de l’organisation correspondait à une attitude activiste à l’extérieur, dans l’esprit du syndicalisme en tant que mouvement d’action révolutionnaire. La rédaction de la « Schöpfung  » se fit l’avocat du front unique du prolétariat ; elle exigea la convocation d’une journée générale des travailleurs allemands, à laquelle toutes les organisations ouvrières devaient participer et où toutes les divergences fondamentales et politiques devaient être mises de côté.(45) Pour le congrès, la « Schöpfung  » proposa l’ordre du jour suivant :

1. Renonciation à l’économie de profit, partage des charges et des souffrances
2. Élection de comités de contrôle chargés de surmonter la crise de la production et de comités d’entreprise issus de l’ensemble des organisations syndicales
3. Fixation d’un délai au gouvernement et aux entrepreneurs
4. Grève générale de tout le prolétariat allemand en cas de refus.(46) La proposition de la « Schöpfung » fut particulièrement bien accueillie par les mineurs ; lors de deux réunions dans les mines, toutes les organisations ouvrières furent invitées à mettre en œuvre la proposition de la « Schöpfung ».(47)

Dans le quartier Zoo de Düsseldorf, un comité provisoire chargé de former un front unique de fonctionnaires de toutes tendances a été créé. Il a été souligné que le front unique du prolétariat ne pouvait être créé d’en haut, mais seulement si tous les
les frères ouvriers, des chrétiens aux sociaux-démocrates de toutes tendances, en passant par les syndicalistes, se réunissaient temporairement dans les assemblées de leur quartier ou de leur district, discutaient des questions économiques, laissaient de côté leurs opinions politiques et se considéraient et se respectaient comme des frères ouvriers.
(48)

Hyperinflation

À Elberfeld également, un comité provisoire chargé de former le front unique a été créé, composé de responsables de toutes tendances. Lors d’une réunion le 2 octobre 1921, à laquelle 200 personnes étaient présentes, l’appel suivant a été lancé :
1. Revendications uniques à l’adresse des entrepreneurs et de l’État.
2. Revendications communes pour garantir les conditions de vie des salariés, libérer les travailleurs de l’esclavage salarial ; élimination de tout profit
3. Convocation d’une journée générale des travailleurs allemands afin de prendre une décision sur les revendications des travailleurs, le début de la lutte et les méthodes de lutte.(49)

Le comité organisa trois autres manifestations sur les thèmes suivants : le 6 novembre 1921 « Unification de la classe ouvrière »(50), le 4 décembre « Comment la classe ouvrière peut-elle assurer son avenir ? »(51) et le 8 février 1922 « Le droit de grève est-il en danger ? »(52)

Les appels ne semblent pas avoir trouvé un grand écho parmi les travailleurs de Wuppertal, car les réunions n’ont jamais rassemblé plus de 200 personnes ; cela a amené un orateur à remarquer que le prolétariat n’avait pas encore assez souffert de la faim, « sinon la salle serait pleine »(53).

Le fait que l’USPD et le SPD aient mis en garde contre la participation à ces manifestations a certainement contribué à la faible participation.

Le soi-disant « comité provisoire pour la formation d’un front unique » tente à nouveau de tromper les paysans à grande échelle.... Il existe malheureusement aussi dans notre parti des esprits grégaires incorrigibles qui s’imaginent que c’est ainsi que l’on pourra établir le front unique des travailleurs, qui est certes absolument nécessaire. Le parti en tant que tel n’a rien à voir avec cette entreprise. Il s’agit en réalité d’une manœuvre trompeuse des communistes et des syndicalistes qui veulent ainsi tenter de grossir leurs rangs fortement décimés avec des membres du SPD et de l’USPD

.(54)

La commission des affaires de la FAUD était opposée au front unique. En mars 1921, un comité d’action avait été formé entre l’A.A.U. et la FAUD, ce qui avait été vivement combattu par la commission des affaires, car les accords reconnaissaient la « dictature du prolétariat » comme étape transitoire.(55) La commission exécutive défendait le point de vue selon lequel une unité de combat n’était possible qu’en période de « lutte des classes actuelle » et que, d’ici là, les syndicalistes devaient toujours souligner « la futilité des efforts de tous les socialistes d’État, du SPD à l’A.A.U. ». (56)