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La culture anarcho-syndicaliste dans la FAUD et dans les autres organisations anarcho-syndicalistes

En résumé, on comprend maintenant ce que signifiait la « Déclaration des principes du syndicalisme » élaborée par Rocker et adoptée lors du congrès fondateur de la FAUD en 1919, l’un des rares documents contraignants du mouvement anarcho-syndicaliste, qui contenait la phrase suivante :
Partant de la constatation que le socialisme est en fin de compte une question de culture et qu’en tant que tel, il ne peut être réalisé que par le bas, par l’activité créatrice du peuple, les syndicalistes rejettent tout moyen de soi-disant nationalisation qui ne peut conduire qu’à la pire forme d’exploitation, au capitalisme d’État, mais jamais au socialisme. (187)

Les anarcho-syndicalistes utilisaient ici une notion de culture qui s’entendait comme un antonyme global de la nature, mais qui, contrairement aux conceptions absolues et immanentes de la culture de la bourgeoisie, était liée au degré de participation « de tous les individus » :

Nous entendons par « culture » tous les efforts intellectuels et physiques accomplis dans le passé dans le but d’arracher à la nature une somme toujours croissante de valeurs spirituelles et matérielles, afin qu’elles profitent à l’ensemble, aujourd’hui et à l’avenir. Ce n’est pas la simple existence éventuelle d’une multitude de possibilités qui nous sert d’indicateur du niveau de culture, mais la mesure et la proportion dans lesquelles tous les individus participent aux acquis de la culture qui nous indiquent le niveau de culture atteint... En ce sens, justice, culture et communisme sont pour nous synonymes.(188)

Sur cette base, diverses initiatives culturelles individuelles et organisations culturelles anarcho-syndicalistes se sont développées partout dans le Reich. L’importance capitale accordée à la « connaissance » et à la « culture » de chaque individu, notamment pour empêcher la domination d’une minorité, dans la région rhénane et bergique, est notamment mise en évidence dans un article de Heinrich Reuß, originaire de Mülheim, déjà mentionné, datant de 1923. Il y répond aux reproches formulés dans ses propres rangs, selon lesquels le mouvement anarcho-syndicaliste risquerait, en exemptant certains membres de leurs tâches organisationnelles et militantes, de voir apparaître un « bonzentum » similaire à celui des « syndicats centraux », en raison de la « prépondérance intellectuelle de quelques individus ». Heinrich Reuß écrit :

« Reconnaissons que notre organisation est menacée par le même danger... On ne se protège toutefois pas contre cela par des injures injustes, ni par l’ignorance, mais il n’existe qu’un seul remède contre cela, et c’est la connaissance de soi. Accroître sa propre connaissance, compléter son savoir, voilà le rempart contre lequel se brisera la dernière vague de bonzisme. Il faut malheureusement dire qu’il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Le syndicalisme, qui, précisément en raison de sa simplicité, est si difficile à comprendre, a le combat le plus difficile à mener. Il ne s’oppose pas seulement à la bourgeoisie, mais doit aussi transformer un mouvement pseudo-prolétarien vieux de soixante ans, c’est-à-dire mener une lutte contre les préjugés ancrés dans la chair et le sang de ses propres camarades de classe. (

189)

Bien que Reuß lui-même – tout comme, par exemple, Carl Windhoff, président de l’association syndicaliste des carreleurs de Düsseldorf, connu à l’époque au-delà des frontières régionales, ou Fritz Kater, maçon à Berlin – ait appartenu aux anciens « syndicalistes purs » qui, contre la tendance à une « communauté d’idées » anarchiste, soulignaient le caractère de la FAUD en tant que « communauté d’intérêts » syndicale, il considérait néanmoins qu’une telle exigence d’auto-éducation était indispensable dans le mouvement anarcho-syndicaliste !

Les représentants de l’anarchisme, qui « est nécessairement une question de tout ou rien » (190), exigeaient d’autant plus la culture socialiste de toute la personne – parfois avec un rigorisme moral extrême – non pas seulement comme résultat d’une longue appartenance à l’anarcho-syndicalisme, mais comme condition préalable à celle-ci ! Cette tendance s’est exprimée au début des années 1920 dans diverses résolutions du congrès de la FAUD qui, après le 13e congrès de 1921, ont également conduit à des exclusions au sein de la PAB Rhénanie, par exemple pour cause d’appartenance continue à des partis politiques, à l’Église, etc. Ainsi, un représentant de la tendance plus « communautaire » se lamentait en 1921 dans le quotidien anarcho-syndicaliste de Düsseldorf Die Schöpfung :

« Jusqu’à il y a quelques années, le syndicalisme n’était qu’un syndicalisme social-révolutionnaire, c’est-à-dire une pure communauté d’intérêts... Il s’agissait de rassembler les travailleurs dans une union économique, de les familiariser avec les moyens de lutte de l’action directe, sans préjudice de leurs opinions politiques, et de les former à la chute du capitalisme. Grâce à l’activité propagandiste des anarchistes et à d’autres circonstances, l’idée de l’anarchisme communiste s’est peu à peu développée au sein du mouvement syndicaliste. Le mouvement est ainsi devenu un mouvement de personnes partageant les mêmes idées. En soi, cela n’aurait pas été grave. Mais ces derniers temps, on observe des tendances qui visent à mettre de plus en plus l’idée au premier plan... Examinons quelques décisions prises récemment : aucun syndicaliste ne peut appartenir à un parti politique, à une Église ou à une association bourgeoise. Il ne peut ni fabriquer d’armes ou de munitions, ni travailler à la tâche, ni participer, passivement ou activement, à des comités d’entreprise légaux...

(191)

Les décisions prises lors des assemblées des groupes locaux de Düsseldorf-Eller et Süchteln de la FAU montrent à quel point cette règle était strictement appliquée par les anarcho-syndicalistes rhénans : ainsi, « Die Schöpfung » rapporte le 25 mai 1922 :

Tous les membres de la FAU, section locale d’Eller, dans la mesure où ils appartenaient encore à des associations bourgeoises, parmi lesquelles nous, syndicalistes, comprenons également les églises, sont tenus de tourner le dos à ces institutions. Les certificats de démission doivent être présentés au comité directeur...

Le 1er juin 1922, « Die Schöpfung » rapporte les faits suivants concernant la section locale de Süchteln : Les camarades K., G. et Kr. sont exclus pour ne pas avoir respecté le repos du 1er mai.

1er Mai - 8heures ! Bavière

Seuls ceux dont la vie était « imprégnée de l’idée » (192) dans « toutes leurs actions » ou dont les liens sociaux (familiaux) étaient faibles pouvaient satisfaire à des exigences aussi rigoureuses ! Outre la relative stabilisation de la situation économique et politique à partir de 1924 et le recul de la combativité massive parmi les travailleurs, ce sont ces exigences radicales qui ont conduit à une rapide diminution du nombre de membres de la FAUD. Il était d’autant plus facile de cultiver les idéaux élevés des anarcho-syndicalistes dans les organisations culturelles au sens strict, en dehors de la FAUD : Si, dans les entreprises et les fédérations industrielles, il fallait constamment faire des compromis pour conserver une certaine influence de masse, sans laquelle aucune grève n’était possible, par exemple, cela n’était en principe pas nécessaire dans les groupes de jeunes anarcho-syndicalistes ou les chorales. Cela explique l’attitude souvent plus radicale, du moins verbalement, des jeunes anarcho-syndicalistes et le fait que l’anarcho-syndicalisme allemand ait survécu dans de nombreuses régions à la fin des années 1920 et au début des années 1930, en particulier dans ses organisations culturelles, même si les fédérations industrielles locales étaient depuis longtemps devenues incapables d’agir.

Dans le domaine des initiatives culturelles anarcho-syndicalistes organisées en dehors de la FAUD, la Syndikalistisch-Anarchistische Jugend (SAJD, Jeunesse anarcho-syndicaliste), la Freiheitliche Kinderbewegung (Mouvement libre des enfants), la Syndikalistische Frauenbund (SFB, Union syndicaliste des femmes), des initiatives pour des expériences scolaires libertaires, diverses expériences de coopératives d’habitation, de consommation et de construction, la Gemeinschaft proletarischer Freidenker (GpF, communauté des libres penseurs prolétariens), la Gilde freiheitlicher Bücherfreunde (guilde des amis des livres libres) et la Freie Sänger-Gemeinschaft (FSG, communauté libre des chanteurs), qui avait son siège et son centre d’activité à Düsseldorf.
On sait peu de choses sur la GpF.
Contrairement aux organisations de libres penseurs socialistes et communistes, un dossier de police de 1932 décrit ce petit groupe de libres penseurs comme suit : Il s’agit d’une organisation qui se situe politiquement à gauche du KPD et qui est soutenue par des groupes de gauche du KPD (par exemple le Leninbund), ainsi que par des syndicalistes et des anarchistes. La différence entre la « Gemeinschaft proletarischer Freidenker » et la « Verband proletarischer Freidenker » réside dans le fait que la GpF s’intéresse davantage à la matière proprement dite et moins à la politique partisane. (193)

Le fait que les anarcho-syndicalistes n’aient pas fonctionnalisé leurs organisations culturelles à des fins politiques autant que les sociaux-démocrates ou les communistes résulte de leur relation fondamentalement négative à l’égard du pouvoir étatique, des élections et du centralisme organisationnel, ainsi que de l’importance fondamentale qu’ils accordaient à l’élément constructif et idéal du socialisme. Ce que Wunderer a résumé à propos du mouvement culturel ouvrier de la République de Weimar s’applique tout particulièrement à l’organisation culturelle anarcho-syndicaliste :

Alors que le parti considérait les organisations culturelles ouvrières principalement comme des instruments permettant de fonctionnaliser les rôles sociaux fondamentaux pour le parti, et donc comme un moyen d’élargir son champ d’action, les représentants des organisations culturelles ouvrières mettaient davantage l’accent sur leur fonction compensatoire : L’espace créé par les organisations culturelles ouvrières pour « l’épanouissement personnel du travailleur » était interprété comme une condition préalable à la conquête des objectifs sociaux globaux du mouvement ouvrier ; les organisations culturelles prolétariennes anticipaient en quelque sorte déjà la société socialiste. (194)

Cela ne signifie pas que les expériences anarcho-syndicalistes de création de cités et de coopératives, le mouvement syndicaliste anarchiste de jeunesse ou les tentatives d’organisation des femmes anarcho-syndicalistes aient été exemptes de tentatives de domination par l’organisation syndicale centrale de la FAUD. Max Weber a qualifié à juste titre le « syndicalisme d’interprétation révolutionnaire des syndicats », par opposition à « l’ancien radicalisme qui veut donner une interprétation révolutionnaire de la finalité de l’organisation des partis politiques ». (195) Le mouvement anarcho-syndicaliste est traversé par une vive controverse quant à savoir s’il s’agit plutôt d’une « communauté d’intérêts » ou d’une « petite communauté d’idées pures ». La FAUD n’avait toutefois aucune possibilité de fonctionnaliser les autres organisations culturelles anarcho-syndicalistes, car celles-ci avaient réussi à imposer un haut degré d’autonomie grâce à leur concept global strictement fédéraliste et à leur attitude commune anticoncentrationniste et antiautoritaire, et l’importance de la FAUD en tant que syndicat de lutte social-révolutionnaire diminuait dans la même mesure que la volonté de lutte des travailleurs dans leur ensemble.

Die Schöpfung rend compte de plusieurs manifestations organisées par Plievier dans la Ruhr. Contrairement à son homologue espagnol, l’anarcho-syndicalisme allemand n’a jamais été proche (ni embarrassé) du pouvoir politique. C’est pourquoi Rocker pouvait opposer aussi clairement culture et pouvoir lorsqu’il écrivait : « ... La culture, lorsqu’elle n’est pas influencée dans son développement par des inhibitions politiques, entraîne un renouvellement constant de la créativité, une diversité toujours croissante d’activités créatrices... Le pouvoir n’est jamais créatif... » (197) C’était également une critique des tendances étatistes (= étatiques) du mouvement ouvrier allemand. Un anarcho-syndicaliste de Düsseldorf écrivait à ce sujet en 1921, de manière encore plus provocante :

L’État et la politique corrompent le caractère. Bismarck le savait très bien à l’époque, lorsqu’il a attiré le mouvement socialiste en lui accordant le droit de vote, afin de le corrompre et de le rendre inoffensif... Dans une situation où le socialisme est la seule issue possible et où il devrait manifester sa force écrasante, réconciliatrice et libératrice en tant que mouvement culturel, nous trouvons les socialistes, après plus d’un demi-siècle de troubles politiques, prisonniers de partis politiques ennemis. C’est le résultat d’une politique qui, au lieu d’élever, opprime, parce qu’elle ne vise que la domination et l’oppression... (il exige) qu’en tant qu’êtres humains honnêtes et pleins de tact, nous quittions les partis, la politique et l’État pour le bien d’une économie juste. (198)

Le mouvement culturel anarcho-syndicaliste, comme tous les efforts culturels des travailleurs qui se sont développés malgré les objectifs de classe restreints des partis ouvriers, s’est implanté là où le pouvoir empêchait la mise en œuvre directe de l’utopie socialiste – le pouvoir du capital, le pouvoir de l’État ainsi que les stratégies étatiques de contre-pouvoir visant à le briser. Chez les anarcho-syndicalistes, cependant, le renoncement à l’orientation vers le pouvoir n’était pas de nature tactique, mais substantielle, c’est pourquoi ils peuvent être décrits comme un mouvement culturel lorsqu’ils n’étaient pas un syndicat radical ou un simple mouvement de propagande.

Les auteurs ne disposent d’aucune information fiable sur le nombre de membres des organisations culturelles anarcho-syndicalistes à l’échelle du Reich – il n’existait probablement pas de chiffres centralisés (ni au sein du mouvement lui-même, ni à la police), conformément au caractère décentralisé de l’ensemble du mouvement.

L’évolution du nombre de leurs membres a dû être similaire à celle de la FAUD, en tenant compte des adhésions multiples. La FAUD est passée d’environ 150 000 membres cotisants dans tout le Reich en 1920 à environ 7 000 en 1932, puis à quelques centaines de membres illégaux après 1933. (199) Il est possible qu’il y ait eu un nombre important de membres non déclarés parmi les jeunes, car les jeunes travailleurs, les apprentis ou les jeunes chômeurs ne disposaient souvent que de peu ou pas de ressources propres, et parce que la SAJD, fidèle à l’idéologie anarchiste pure, rejetait le principe strict (syndicaliste) d’adhésion et de cotisation tel qu’il était appliqué par la FAUD. Linse estime que l’ensemble du « mouvement anarchiste de jeunesse » en Allemagne, c’est-à-dire y compris les partisans antisyndicalistes d’Ernst Friedrich (Freie Jugend) et de la Fédération des anarchistes communistes allemands (FKAD), comptait « au maximum 3 000 à 5 000 (200) membres ».

Il est frappant de constater qu’il n’y avait pratiquement aucune initiative sportive anarcho-syndicaliste (ouvrière). En effet, le sport organisé était rejeté par principe par la plupart des anarcho-syndicalistes. Il était considéré comme une « manœuvre de diversion et d’abrutissement » délibérément mise en place par le système. Rocker attribuait ainsi « le développement tout à fait étonnant du sport en Allemagne [...] entièrement à des influences étrangères [...] » (201) et dans la « Schöpfung » (Création) de Düsseldorf, le sport, le cinéma, la danse et autres « divertissements capitalistes » (202) étaient plusieurs fois violemment critiqués dans le même souffle. Cette condamnation s’étendait également aux clubs sportifs populaires ouvriers, au sein desquels les socialistes et les communistes s’efforçaient en partie de créer une contre-culture sportive, visant par exemple à remplacer le sport individuel, axé sur la performance et les records, par un sport collectif de masse. Il n’y eut que des tentatives isolées et éphémères d’action dans ce sens anarcho-syndicaliste, comme la création d’un « cartel libre du sport » à Mülheim/Ruhr et Düsseldorf au début de 1921, qui avait pour objectif déclaré de « réduire l’aversion pour le sport dans nos rangs » (203), mais qui n’ont pas pu s’imposer face à l’hostilité dominante envers le sport, à ne pas confondre avec une aversion pour le corps ou le mouvement. Citons ici un exemple tardif de cette attitude des anarcho-syndicalistes rhénans et bergais, tiré d’une lettre adressée en 1930 par Bernhard Schmithals, employé de commerce à Düsseldorf, à Pierre Ramus :

« Les sports de toute sorte, football, boxe, tennis, courses hippiques, courses automobiles et toutes les autres folies, jouent ici le rôle d’un moyen ecclésiastique et dogmatique d’abrutissement... Dans ce domaine, qui n’a bien sûr plus rien à voir avec l’exercice physique et la santé physique, l’âme est pratiquement éliminée... Cela conduit d’une part à la mécanisation de l’homme, et d’autre part, il lui reste si peu d’âme que celle-ci, à travers le sport, renforce l’idée de l’usage mutuel de la violence, de l’écrasement, de l’abattement et du piétinement, rendant ainsi sacrée, c’est-à-dire intouchable, la situation actuelle de lutte de l’humanité, et en particulier des prolétaires, les uns contre les autres et entre eux ; un substitut à la caserne avec tous ses sadiques diaboliques et ses diableries sadiques, si horribles qu’elles agacent même certains bourgeois normaux, mais la grande masse des prolétaires ne s’en rend pas compte et sacrifie volontiers son argent et, pire encore, son corps et son âme... Lorsque, le dimanche soir, à la radio, dans les vitrines des journaux et à travers les enseignes lumineuses dans les centres du prolétariat, les victoires ou les défaites sportives sont annoncées, la foule a envie de s’agenouiller avec la même adoration que lorsque le prêtre montre l’ostensoir au peuple depuis l’autel, et chacun veut se frapper la poitrine et se reprocher son péché, qui consiste à ne pas avoir encore réussi à donner à son camarade prolétaire, sous les acclamations de la foule prolétaire, sa part de son repas, conformément à l’art et à la manière du sport. C’est pourquoi, prolétaires, adhérez aux clubs sportifs révolutionnaires (!), alors la révolution marchera et la fin de la marche sera la caserne, et de la caserne, on marche vers la guerre. « (204

)

Le fait qu’au-delà de l’exception rhénane mentionnée, il n’y ait pas eu de clubs sportifs anarcho-syndicalistes ou similaires, ainsi que les rapports concordants de tous les informateurs masculins selon lesquels ils auraient « rejeté » le sport, montrent que le point de vue de Schmithals était tout à fait représentatif. (Cf. le poème d’un anarcho-syndicaliste de Düsseldorf sur le sport et le militarisme en annexe !).

Dans son rigorisme moral, l’ensemble du mouvement culturel anarcho-syndicaliste est né d’une attitude radicale de « motivation idéologique de l’action sociale » — selon Max Weber —, par opposition à ce qu’il appelait « l’éthique de la responsabilité », à laquelle se soumettaient idéalement les politiciens. Ce n’est pas un hasard si Weber a choisi précisément le type du « syndicaliste convaincu » pour illustrer une « éthique de conviction » , il a justement pris l’exemple du « syndicaliste convaincu » :

on peut par exemple prouver de manière flagrante au syndicaliste convaincu que son action... socialement inutiles, c’est-à-dire qu’elles ne promettent aucun succès pour changer la situation sociale du prolétariat..., cela ne « prouve » encore rien pour lui. Et ce, non pas parce qu’il serait fou, mais parce qu’il peut avoir raison de son point de vue, comme nous le verrons tout à l’heure. Dans l’ensemble, les hommes ont, à mon avis, une tendance suffisamment forte à s’adapter intérieurement à ce qui... à ce qui leur semble prometteur, non seulement... dans les moyens ou dans la mesure où ils cherchent à réaliser leurs idéaux ultimes, mais aussi en renonçant à ces derniers. En Allemagne, on croit pouvoir embellir cela sous le nom de « Realpolitik ». ... Il est vrai, si l’on comprend bien, qu’une politique réussie est toujours l’art du possible. Mais il est tout aussi vrai que le possible n’a très souvent été atteint qu’en cherchant l’impossible qui se trouvait au-delà... Pour rester sur l’exemple du syndicaliste évoqué précédemment, il est également illogique de confronter un comportement qui, s’il est cohérent, doit prendre comme ligne directrice la valeur de ses convictions, uniquement à sa valeur en termes de succès. Le syndicaliste vraiment cohérent veut simplement conserver en lui-même une certaine conviction qui lui semble absolument précieuse et sacrée et, si possible, l’éveiller chez les autres. Les actions extérieures, condamnées d’avance à un échec absolu, ont en fin de compte pour but de lui donner la certitude, devant son propre forum, que cette conviction est authentique, c’est-à-dire qu’elle a la force de se vérifier dans les actes et qu’elle n’est pas une simple fanfaronnade. Du reste, s’il est cohérent, son royaume, comme celui de toute éthique de conviction, n’est pas de ce monde. (205)

Cela vaut particulièrement pour les dernières années de l’anarcho-syndicalisme à partir de 1923, où l’on ne pouvait plus espérer de succès réels compte tenu du faible nombre d’adeptes. Néanmoins, l’éthique de conviction sans compromis des anarcho-syndicalistes n’a guère conduit à des manifestations de fuite du monde, comme on pouvait l’observer chez les sectes religieuses ou les cercles esthétiques, mais à une tension permanente avec les réalités pratiques de leur existence prolétarienne, à une recherche sans cesse renouvelée de possibilités de mettre leurs convictions en pratique dans leur vie.

L’Armée du Salut distribue des plats chauds aux familles en Allemagne, en 1931. (SZ Photo/Scherl/Bridgeman Images)