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Le mouvement ouvrier populaire :
anarchisme et syndicalisme

1. À partir de ses propres racines :

Les prémices de l’anarcho-syndicalisme allemand

Bien que l’anarcho-syndicalisme ou syndicalisme révolutionnaire n’ait pris une certaine importance en Allemagne qu’après la Première Guerre mondiale et ait joué un rôle non négligeable dans les luttes de classes du début de la République de Weimar, l’Union libre des travailleurs allemands (syndicalistes) — [FAUD(S)] n’était pas une nouvelle organisation, mais se considérait comme l’organisation qui succédait à la « Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaften  » (FVdG, Union libre des syndicats allemands), fondée en 1897 en tant que regroupement d’associations syndicales locales, en réaction aux tendances croissantes à la centralisation et à la dépolitisation des syndicats libres. (1)

Fritz Kater

Fritz Kater, l’un des représentants du mouvement, soulignait ainsi que la «  Freie Vereinigung » était une organisation qui n’avait pas eu besoin de se réapprendre après la guerre.(2) Angela Vogel souligne à juste titre dans son ouvrage (3) que cette image que le mouvement avait de lui-même, « son insistance sur une identité organisationnelle et idéologique, doit être prise au sérieux » et critique en même temps la position de H.M. Bock (4) selon laquelle « l’anarcho-syndicalisme allemand n’est pas un courant original issu du mouvement ouvrier allemand, mais est d’abord une importation française – cela concerne les idées syndicalistes – et ensuite le résultat de l’influence compacte d’idées anarchistes teintées d’intellectualisme, ici surtout l’influence de Rudolf Rocker ».(5)

Rudolf Rocker

À l’exception de quelques tentatives après la révolution de 1848, le mouvement syndical allemand ne put se développer qu’après la levée de l’interdiction des coalitions en Prusse en 1869. (6) Mais contrairement à d’autres pays, en particulier les pays romans, le mouvement syndical allemand fut dès ses débuts fortement influencé par les partis politiques. (7)

En 1868, les premiers syndicats ont été créés, les associations syndicales Hirsch-Dunkerschen Gewerkvereine (8) et l’« Arbeiterbund » (Union des travailleurs), sous l’influence de l’Association générale des travailleurs allemands et présidée par Schweitzer, le successeur de Lassalle.(9) Elle fut suivie en 1869 par la création des fédérations syndicales internationales, initiées par la tendance social-démocrate d’Eisenach sous la direction de Bebel et Liebknecht.

August Bebel
Karl Liebknecht

Contrairement à la structure fortement centralisée de l’« Arbeiterschaftsbund  » , les statuts rédigés par Bebel laissaient aux organisations locales une marge de manœuvre suffisante pour agir de manière autonome vis-à-vis des organes centraux. (10) Après le congrès d’unification des deux courants sociaux-démocrates à Gotha en 1875, les tendances centralistes se renforcèrent au sein du mouvement syndical, tout comme les forces qui œuvraient pour une séparation plus nette entre l’activité syndicale et l’activité politique .

La première théorie approfondie qui accordait au mouvement syndical une importance non seulement tactique mais aussi stratégique dans la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière fut élaborée par le typographe Carl Hillmann(11).

Hillmann voyait dans les syndicats à la fois des organisations de lutte pour l’amélioration des conditions de vie matérielles des travailleurs et des institutions éducatives destinées à susciter un nouveau sentiment de solidarité et à former les travailleurs à la prise en main de la production. Avec ces idées, Hillmann, qui était membre de la tendance social-démocrate d’Eisenach, était isolé au sein du parti à cette époque. Les anarcho-syndicalistes voyaient en Hillmann un précurseur de leur mouvement (12).

La « loi d’exception contre les activités dangereuses pour la sécurité publique de la social-démocratie », promulguée en 1878, abrogea la loi sur les associations, la liberté de réunion et la liberté de la presse. Cela interrompit brusquement le développement du mouvement syndical et le débat sur son avenir. Les associations professionnelles locales des différentes professions étaient exclues des dispositions de la loi. Elles devinrent alors les porteuses du travail syndical et du travail du parti, car les fondateurs des associations locales étaient exclusivement des sociaux-démocrates.(13)

Malgré les obstacles juridiques, les associations professionnelles réussirent, avec l’aide de délégués élus, à établir des liens dans tout l’Empire. Le centre de ce mouvement était l’association professionnelle berlinoise du bâtiment, qui publiait depuis 1884 l’hebdomadaire « Der Bauhandwerker » (L’artisan du bâtiment). Le directeur de ce journal était l’ancien conseiller d’État Gustav Keßler (14) qui fut le théoricien du mouvement jusqu’à sa mort en 1904.

Après l’abrogation de la loi sur les socialistes, le débat sur la future forme d’organisation des syndicats reprit immédiatement. En novembre 1890, une commission générale dirigée par Carl Legien fut créée dans le but de regrouper les associations professionnelles locales en fédérations professionnelles centrales. Les localistes s’opposèrent à cette tendance, car la forme d’une fédération centrale n’était possible dans le cadre de la législation associative existante qu’en renonçant complètement à toute activité politique. Ils ne croyaient pas pouvoir améliorer sensiblement la situation des travailleurs dans le cadre de l’ordre social existant par des moyens purement syndicaux et exigeaient donc un engagement politique et révolutionnaire total de l’organisation syndicale. Lors du congrès syndical tenu à Halberstadt en 1892, les localistes étaient une petite minorité (15) et quittèrent l’assemblée en signe de protestation lorsqu’une résolution qu’ils avaient présentée et dont le texte était le suivant fut rejetée :

Nous attendons du congrès qu’il reconnaisse comme légitime toute forme d’organisation des travailleurs et qu’il ne tente en aucune manière d’exercer une dictature.(1 6)

Les localistes ne reçurent aucun soutien de la direction du SPD. Bien qu’ils fussent des militants sociaux-démocrates convaincus d’agir conformément à leur conception révolutionnaire, la direction du parti fut contrainte de tenir compte du nombre croissant de membres des syndicats, et la méfiance personnelle de Bebel à l’égard de Keßler n’était pas vraiment utile aux associations locales. (17)

Du côté des fédérations centrales, les aspirations des localistes ont été habilement associées à l’organisation des « jeunes » (18) qui venait d’être exclue du SPD. Il existait certes des liens transversaux (19) et des analogies apparentes dans l’attitude et l’argumentation des deux mouvements d’opposition,(20) mais les localistes étaient trop étroitement liés au parti sur le plan organisationnel pour provoquer leur exclusion du parti à ce moment-là en se prononçant ouvertement en faveur des « Jeunes ». (21) Néanmoins, des figures de proue de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme allemand sont issues de ce mouvement. (22)

Au cours des années suivantes, les conflits entre les localistes et les associations centrales se sont poursuivis avec toute leur acuité. Le SPD a également renoncé en partie à sa neutralité et s’est engagé de plus en plus en faveur des associations centrales.(23)

En 1897, les localistes fondèrent leur propre organisation lors du « 1er congrès des syndicats locaux allemands »(24), qui prit le nom de « Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaften » (Association libre des syndicats allemands) à partir de 1901. Le discours principal fut prononcé par Gustav Keßler ; le congrès adopta la résolution suivante :

I. Une séparation du mouvement syndical et de la politique social-démocrate consciente est impossible sans rendre vaine et paralyser la lutte pour l’amélioration de la situation des travailleurs dans le cadre de l’ordre actuel.

II. Que les efforts visant à affaiblir ou à rompre les liens avec la social-démocratie, d’où qu’ils viennent, doivent être considérés comme hostiles aux travailleurs.

III. Que les formes d’organisation du mouvement syndical qui l’empêchent de lutter pour ses objectifs politiques doivent être considérées comme erronées et condamnables... (25)

L’instance suprême de l’organisation était la « commission des affaires », composée de cinq personnes. Elle avait uniquement des fonctions de coordination, convoquait les congrès et publiait l’organe de l’association « Die Einigkeit » (L’unité),

Freie Vereinigung deutscher Gewerkschaften

qui parut chaque semaine jusqu’à son interdiction en 1914. Un représentant élu localement représentait l’organisation lors des congrès, tandis que les initiatives de grève et les fonds restaient du ressort des associations locales. Les conventions collectives étaient systématiquement rejetées et les caisses de soutien « n’étaient considérées que comme un danger de dégénération révolutionnaire ». (26) Dans les années qui ont précédé 1900, la « Freie Vereinigung » a considérablement augmenté le nombre de ses membres, passant à 54 organisations et 18 000 membres. (27)

Le 1er janvier 1900, l’interdiction des associations nationales fut levée. L’abstention politique des fédérations centrales n’était donc plus une obligation et les localistes pouvaient désormais s’engager politiquement au sein des fédérations centrales.

Jusqu’alors, c’était là la différence la plus marquée entre les localistes et les fédérations centrales. Mais les divergences étaient désormais de nature fondamentale. « D’un côté, les associations centrales, structurées selon le principe de la représentation et dotées d’une couche de fonctionnaires à plein temps qui ne cessait de se renforcer, de l’autre, la « libre association » avec un programme révolutionnaire, structurée de manière fédéraliste et mettant l’accent sur l’autonomie de la base ».(28)

À Berlin, bastion des localistes, des conflits particulièrement acharnés auraient éclaté entre les deux associations (29) : des appels à la grève ont été lancés indépendamment les uns des autres et les deux camps se sont mutuellement accusés de briser la grève.

Dans cette situation, le comité directeur du SPD tenta en 1903, sous la pression des associations centrales, d’engager des négociations en vue d’un accord, mais celles-ci échouèrent, car les localistes n’étaient pas prêts à renoncer à leur autonomie organisationnelle au sein de l’association centrale. Les localistes perdirent plusieurs milliers de membres pendant la période des négociations. Le fait que les dirigeants des localistes se soient vu offrir des postes rémunérés dans les associations centrales et que le SPD se soit prononcé de plus en plus clairement en faveur des associations centrales a sans doute joué un rôle non négligeable.(30)

La distance avec le SPD s’est encore accrue lorsque la « Freie Vereinigung » a fait sienne l’idée de la grève générale venue de France. En Allemagne, cette idée était particulièrement propagée par le social-démocrate Raphael Friedeberg. Après que la « Freie Vereinigung » eut commencé à tenir des propos antiparlementaires, il entra en contact avec les localistes. (31)

Raphael Friedeberg

Lors d’une réunion de la « Freie Vereinigung » à Berlin en 1904, il fit un exposé sur « Le parlementarisme et la grève générale ». Lors de cette réunion exceptionnellement très fréquentée(32), une résolution en faveur de la grève générale et un rejet clair du parlementarisme furent adoptés. L’agitation de Friedeberg et de la « Freie Vereinigung » contribua pour une part non négligeable à ce que le débat sur la grève générale soit abordé lors du congrès du SPD à Iéna. À cette occasion, comme lors du Congrès socialiste international à Amsterdam, où Friedeberg représenta la « Freie Vereinigung » et prononça un discours, la stratégie anarcho-syndicaliste de la grève générale fut rejetée et remplacée dans le programme par la grève générale politique de masse.

La formation et le développement de tels syndicats, qui mènent à la fois la lutte quotidienne pour l’amélioration du niveau de vie et des conditions de travail et soutiennent les efforts visant à éliminer la domination de classe, qui sont fondés sur la vision socialiste du monde et trouvent leur expression dans la propagande pour l’idée de la grève de masse ou générale. (33)

Les syndicats centraux ont catégoriquement rejeté tant la grève générale que la grève politique de masse. Il a été interdit aux membres de propager ces idées au sein du syndicat. Lors de négociations secrètes avec la direction du SPD, les dirigeants syndicaux ont contraint celle-ci à renoncer au concept de grève politique de masse adopté lors du congrès du parti. Le procès-verbal des négociations est tombé entre les mains de la « Freie Vereinigung »,(34) qui les publia immédiatement. La direction du SPD et la presse du parti réagirent par des insultes et des dénonciations, et lors du congrès suivant, une motion fut déposée pour exclure du parti les membres « qui défendent des aspirations anarcho-socialistes (35) ». Il fut recommandé aux membres de la « Freie Vereinigung » de rejoindre les associations centrales. Cette motion fut rejetée, mais lors du congrès du parti de 1908, l’adhésion à la « Freie Vereinigung » fut déclarée incompatible avec les principes et les intérêts du SPD.

À la suite de cette décision, le congrès de la « Freie Vereinigung » convoqué peu après se divisa. Près de la moitié des membres quittèrent l’organisation (36). Les 9 000 membres restants se rallièrent au programme présenté par Kater dans son discours au congrès, qui s’inspirait clairement du syndicalisme, Kater se référant à la CGT, le syndicat syndicaliste français :

Selon eux, la lutte (ne peut) être menée par une participation à la législation ; ils n’entendent pas par là qu’ils doivent appartenir à un parti politique quelconque, mais qu’ils doivent mener la lutte des classes dans le domaine économique par la grève générale, l’action directe, le sabotage, la résistance passive, etc. (37)

À partir de 1908, l’organisation évolua de plus en plus vers le syndicalisme, mais refusa de se qualifier de « syndicaliste »(38), comme le réclamaient divers milieux.

Une brochure de propagande datant de 1912 montre à quel point la « Freie Vereinigung » avait déjà imprégné la pensée syndicaliste. Elle imprimait la comparaison suivante entre les fédérations centrales et la « Freie Vereinigung » : (39)

Fédérations centrales
Forme d’organisation : centralisée
Dépendance des associations locales
Le comité directeur gère les finances
Les grèves doivent être annoncées à l’avance
Le comité directeur peut empêcher ou interrompre les grèves
Les membres sont éduqués à la discipline
Les grèves des associations sont généralement des luttes défensives
Les associations représentent les intérêts professionnels
Les associations centrales reposent sur le système de représentation
Les associations conservent et gagnent leurs membres grâce à l’aide aux malades, aux chômeurs, aux personnes décédées, etc.
Les associations centrales aspirent à des réformes au sein de l’ordre économique capitaliste
Les associations mènent la politique salariale la plus étendue
Les associations sont partisanes des grèves limitées
Les associations centrales (et le parti) aspirent à des réformes militaires
Association libre
Forme d’organisation : fédéraliste
Autonomie des associations locales
L’association locale gère l’argent
Chaque organisation a le droit de grève à tout moment
Les membres sont éduqués à la solidarité
Les grèves des localistes sont généralement des combats offensifs
L’association libre représente les intérêts de classe
L’association libre recommande l’action directe
L’association libre ne propage et ne finance que le soutien aux grèves et aux sanctions
L’association libre propage les moyens de lutte révolutionnaires pour renverser le capitalisme
L’association libre ne veut pas la paix, mais la lutte contre l’
entrepreneuriat.
La Freie Vereinigung défend l’idée de la grève générale et de masse.
La Freie Vereinigung combat le militarisme par principe

Le reste du travail de propagande de la « Freie Vereinigung » a été soutenu en 1911 par la publication d’un autre organe de presse, «  Der Pionier  ». Der Pionier publiait principalement des articles théoriques et était, comme le remarque justement H.M. Bock, d’inspiration anarchiste(40)

Le rédacteur en chef du journal, Fritz Köster, avait déjà collaboré avec Fritz Kater en 1890 à la «  Magdeburger Volksstimme  », un journal d’opposition proche des « Jeunes  ». Cependant, des tensions idéologiques et personnelles surgirent entre Köster, devenu anarchiste radical, et Kater, plus pragmatique, au sujet de l’orientation du journal(41). On peut supposer que « der Pionier » n’était lu que par une fraction des membres. Lors du 11e congrès de la FVdG, F. Kater se plaignit qu’il existait des associations locales qui n’avaient pas commandé un seul exemplaire depuis la création du journal(42).

Lors du 10e congrès de la « Freie Vereinigung », il fut décidé de prendre contact avec des organisations syndicalistes et antimilitaristes étrangères. La « Freie Vereinigung » fut représentée par des délégués au 1er congrès syndicaliste de Londres en 1913, ainsi qu’à la réunion antimilitariste de La Haye.(43)

Le congrès de Londres de 1913

En raison de leur propagande antimilitariste systématique, dès le 1er août 1914, au moment de la déclaration de guerre, des syndicalistes furent placés en détention préventive dans toutes les localités d’Allemagne (44) et en particulier en Rhénanie-Westphalie (45) et détenus jusqu’à deux ans.(46)

Jusqu’en 1917, des bulletins d’information ont pu paraître, puis, lorsqu’ils ont été interdits, une circulaire. À Berlin, l’organisation a été maintenue pendant la guerre grâce à la création d’une « association générale des travailleurs », dans d’autres villes grâce à des cercles informels regroupant les camarades les plus actifs (47).