L’anarchisme était déjà considéré comme un mouvement social mort(1) lorsqu’il réapparut dans le mouvement étudiant, notamment lors des événements de mai 1968 à Paris, et que les idées anarchistes trouvèrent à nouveau des adeptes dans les années 1970 au sein du mouvement alternatif, du mouvement pacifiste et de la « révolte des jeunes » de 1980. Il ne s’agit pas ici d’établir un lien traditionnel entre les nouveaux mouvements sociaux et l’anarchisme historique, ni de qualifier ces derniers d’anarchistes. Ainsi, divers groupes anarchistes, projets de journauxet des projets d’édition, mais la majorité des étudiants anti-autoritaires ne se référaient pas à des théoriciens anarchistes, mais à des représentants d’un marxisme non dogmatique comme Ernst Bloch, Herbert Marcuse, le jeune Lukács, Karl Korsch, Otto Rühle et Rosa Luxemburg.(2)
Ernst Bloch
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Marcuse
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Georg Lukács
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Karl Korsch
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Otto Ruhle
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Rosa Luxemburg
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Dans les luttes intestines du mouvement anti-autoritaire en décomposition, une nouvelle variante de l’ancienne querelle entre Marx et Bakounine est apparue, dont le socialiste suisse Fritz Brupbacher écrivait en 1929 : « Quiconque s’imagine que Marx a définitivement vaincu Bakounine dans cette lutte a l’esprit d’une éphémère. En l’an 2000, voire avant, la lutte [...] éclatera à nouveau. » (3)
Landauer
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Bookchin
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Le mouvement alternatif s’inspire de théoriciens anarchistes tels que Gustav Landauer, qui, il y a déjà 80 ans, anticipait de nombreuses idées du mouvement des communautés rurales, ou l’anarchiste américain Murray Bookchin, qui, dès le milieu des années 60, établissait un lien entre la critique écologique et anarchiste de la société et qui, dans ses projets de société, se réfère directement aux écrits de Kropotkine.(4) Dans le mouvement pacifiste, une partie des groupes d’action non violente et la revue « Graswurzelrevolution » se référaient aux traditions anarchistes. Et même dans les partis politiques, la pensée anarchiste a trouvé un écho. Le principe de la « démocratie de base » comme pilier fondamental de la politique des Verts a toujours été souligné par les anarchistes.(5)
Peu importe, dans un premier temps, que l’« anarchisme » apparaisse explicitement ou implicitement, consciemment ou inconsciemment, choisi ou attribué, comme mythe positif de la seule théorie de la libération encore immaculée ou comme simple spectre du jargon policier. Il apparaît dans les sphères publiques les plus diverses, ne serait-ce que sous la forme quasi « conspiratrice » du symbole « A »cerclé que l’on trouve sur de nombreux murs d’écoles et de mairies.
Le degré d’information sur l’anarchisme semble toutefois inversement proportionnel à cette nouvelle diffusion, comme le montre notamment la désignation erronée persistante de la « Fraction armée rouge » (RAF) comme « anarchiste » dans les deux États allemands.(6) De même, le concept de « syndicalisme » est aujourd’hui largement méconnu – le mot « syndicat » est souvent associé à des « gangsters », surtout chez ceux qui ne connaissent pas le français.
On ignore souvent que l’anarchisme, associé aux traditions syndicalistes, a donné naissance à un courant indépendant, bien que numériquement modeste, du mouvement ouvrier, non seulement en Espagne et dans d’autres pays latins, mais aussi en Allemagne – ce que n’indique aucun manuel d’histoire de la RFA ou de la RDA ! Et ce, bien que l’Union libre des travailleurs allemands (FAUD), organisation anarcho-syndicaliste, ait eu temporairement, surtout au niveau régional, une influence considérable sur la classe ouvrière au début de la République de Weimar, qu’elle ait été, de par sa composition sociale, un mouvement prolétarien à l’origine et qu’elle ne puisse, dans son essence, être dérivée d’aucune autre tendance du mouvement ouvrier allemand.
Même sur le plan scientifique, l’anarcho-syndicalisme allemand n’a été que très peu étudié jusqu’à présent. Malgré l’intérêt récent pour les thèmes liés au mouvement ouvrier allemand, la recherche sociologique et historique ne s’y est guère intéressée. Dans les études d’origine social-démocrate ou communiste ou issues du milieu des syndicats de la DGB, il est systématiquement qualifié d’« insignifiant » ou « passé sous silence ». Dans les recherches menées jusqu’à présent, l’anarcho-syndicalisme allemand a été abordé sous trois angles différents :
1. l’approche sociologique de l’organisation dans les travaux de Hans-Manfred Bock,(7) qui présente la genèse, le programme et l’organisation de la FAUD jusqu’en 1923 et qui, en s’inspirant de Lénine, regroupe le mouvement et les organisations communistes de gauche sous le terme de « radicalisme de gauche ».(8)
2. l’approche idéologique d’Angela Vogel,(9) qui analyse de manière très détaillée la genèse et la théorie de l’anarcho-syndicalisme allemand.
3. l’approche socio-historique dans les travaux d’Erhard Lucas, qui se limite géographiquement au mouvement des mineurs de Hamborn et chronologiquement à la révolution de 1918/19.(10)
Outre ces travaux, il existe encore une série d’ouvrages scientifiques datant d’avant la guerre et des années 1970 sur la FAUD et les organisations anarchistes dans la République de Weimar, qui sont soit très limités dans le temps, soit ne traitent du mouvement anarcho-syndicaliste que sous un aspect partiel. Il convient également de mentionner dans ce contexte un ouvrage sans prétention scientifique, rédigé par un collectif d’auteurs de Cologne sur la résistance anarcho-syndicaliste dans la région Rhin-Ruhr. (11)
Au vu de ces recherches menées jusqu’à présent et compte tenu du caractère résolument anti-centraliste de l’anarcho-syndicalisme, une étude régionale sur le sujet s’impose. Il n’existe à ce jour aucune présentation scientifique de ce type pour la région Rhin-Berg. Les restrictions à la « région rhénane-bergische » et à la période « entre 1918 et 1945 », bien que dictées par des impératifs économiques, ne sont pas arbitraires pour le mouvement anarcho-syndicaliste : la « région rhénane-bergische » désigne ici le territoire de la « Bourse provinciale du travail (PAB) Rhénanie » de la FAUD, c’est-à-dire « la région allant de Cologne à Hamborn, de Dülken et Aix-la-Chapelle à Wuppertal et Mülheim ».(12) Plus précisément, la PAB Rhénanie comprenait les localités suivantes : Aix-la-Chapelle, Dülken, Süchteln, Mönchengladbach, Krefeld, Düsseldorf, Cologne, Duisburg-Sud, Duisburg-Meiderich, Hamborn, Oberhausen, Wattenscheid, Mülheim/Ruhr et Elberfeld/Barmen (à partir de 1929 Wuppertal).(13)
Sur certains points, la présentation se concentrera sur la région de Düsseldorf ou de Wuppertal, d’une part en raison des sources disponibles, d’autre part en raison de la présence importante du mouvement anarcho-syndicaliste de jeunesse, des « Freie Sänger » (chanteurs libres) ou des tentatives de création de cités-gîtes dans l’une de ces villes.
La période de 1918 à 1945 correspond à toute la durée de vie du mouvement anarcho-syndicaliste en Allemagne : celui-ci est né de la tradition anarchiste et syndicaliste d’avant-guerre, après la Première Guerre mondiale et la révolution de 1918/19. Ses organisations ont été dissoutes en 1933 par les nazis, ses idées et ses partisans persécutés. Après avoir participé à la résistance antifasciste illégale, de nombreux anarcho-syndicalistes ont été assassinés, contraints à l’exil ou condamnés à de longues peines de prison, de camp de concentration ou de détention « préventive ». (C’est notamment le cas de 88 anarcho-syndicalistes de la région Rhin-Berg lors du « procès des syndicalistes » de Wuppertal en 1938).
Les tentatives de réorganisation entreprises après 1945 par les survivants et ceux qui sont revenus d’exil n’ont toutefois pas permis de rétablir les anciennes formes du mouvement.
Au-delà d’un complément régional aux recherches déjà existantes, le présent travail et sa méthodologie s’intéressent au sort des idées anarcho-syndicalistes et des personnes qui les ont portées :
a) Comment et par qui les idées anarcho-syndicalistes ont-elles été transposées en formes organisationnelles et culturelles ?
b) Dans quelle mesure ces idées ont-elles imprégné la vie quotidienne ? (Sur la relation entre processus biographique et processus social).
c) Comment les participants ont-ils réagi aux ruptures et aux contradictions qui sont apparues lors de cette mise en œuvre ?
Le mouvement anarcho-syndicaliste, surtout lorsqu’il est étudié à l’échelle régionale, offrait, en raison de sa taille modeste et de sa durée de vie limitée, la possibilité d’aborder un processus social dans sa globalité.
Le chapitre I présente tout d’abord l’histoire et les idées de l’anarcho-syndicalisme allemand.
Les chapitres II à V traitent de la FAUD en tant qu’organisation de combat et syndicat social-révolutionnaire, ainsi que de la résistance contre le fascisme.
Les chapitres VI à IX traitent des formes culturelles et des initiatives dans les domaines de la jeunesse, de l’enfance et de l’éducation, des femmes et des relations entre les sexes, des communautés d’habitation et du coopérativisme, ainsi que des projets artistiques, musicaux et littéraires.
Le chapitre X pose la question de la base sociale des anarcho-syndicalistes allemands, et la postface donne une nouvelle fois la parole à un représentant éminent de la FAUD rhénane, dans une rétrospective datant de 1953.