2 mars 1962. 23h. Du bruit sur la coursive, des clés ouvrent 8 portes, 8 femmes
sortent avec chacune un gros baluchon. En file indienne, elles sont amenées à un camion cellulaire. Elles partent dans la nuit. Paris. Débarquées dans un endroit qu’elles ne connaissent pas ; elles s’allongent par terre, avec une couverture pour dormir. Au matin, petit déjeuner, elles sont libres. C’est un local de la Cimade.
Ces 8 femmes sont des militantes algériennes enfermées pour terrorisme, certaines condamnées à mort. La guerre est finie. Grâce aux accords d’Évian, elles ont été libérées. Elles pourront rentrer chez elles, dans un pays indépendant.
Ce matin-là, un journaliste installe une caméra et interviewe ces jeunes femmes. Contactés pour accompagner les convois de prisonnières algériennes de Rennes à Paris en 1962, Michèle Firk – journaliste et critique de cinéma – et lui décident de questionner sur leur militantisme ces femmes tout juste libérées, la place de la femme algérienne dans la nouvelle société algérienne.
Elles parlent, parlent, parlent. Elles sont filmées, filmées, filmées. Personne ne verra ni n’entendra ce qu’elles ont à dire. Le film disparaît. Il semblerait que la Fédération de France du FLN ait mis la main dessus.
Il importe de préciser quel est le rôle, l’importance au sein du FLN de cette fédération. Elle a été créée afin d’organiser et contrôler les nombreux ouvriers algériens présents en France. Elle doit tout ensemble lever l’impôt révolutionnaire et contrer, si ce n’est combattre l’influence de l’autre mouvement indépendantiste, le MNA. Cette guerre dans la guerre aura fait entre le 1er janvier 1956 et le 23 janvier 1962 10 223 victimes, dont 3 957 tués. C’est la même Fédération qui mènera la dernière bataille de cette guerre. Le 17 octobre 1961 elle enverra, dans la nuit, des milliers de familles algériennes se faire massacrer dans les rues de Paris. Volontairement elle n’aura pas prévenu la gauche antiguerre très présente dans les rues à cette époque. Il n’était pas question de lui demander de rejoindre cette manifestation. En face, un préfet de police ayant participé à la Shoah et probablement de même pour une police radicalisée par les attentats nombreux à Paris à cette époque. Il ne pouvait y avoir que des victimes, dont certaines furent jetées dans la Seine. Ces morts, dont le nombre n’a jamais été défini, furent décisifs lors de négociations de paix en cours. Militairement, la guerre était perdue pour le FLN en Algérie, il restait la métropole.
Soixante ans plus tard, le film originel retrouve une seconde vie à travers celui de Raphaël Pillosio qui donne son nom à cet article. Parlons-en ! L’homme derrière la caméra en 1962 s’appelle Yann Le Masson (1930-2012). Il avait fait en Algérie son service militaire, « son drame le plus profond » entre 1955 et 1958, officier parachutiste déchiré entre son engagement communiste et l’obligation de combattre ceux dont il partageait l’idéal ». Il s’engagea alors du côté du FLN. Masson est l’auteur de nombreux films de combat. C’est lui qui en parlera à Pillosio. Ce dernier se mettra en quête de ce film. Retrouvé à la cinémathèque de Toulouse, il n’y a plus que les bobines brutes. Il manque la -bande-son. Ce sont donc des femmes muettes qui parlent. Quand elles parlent, je viens d’avoir 20 ans. Je suis à Casablanca. J’ai refusé à la fois de partir en Algérie et de faire mon service militaire.
Les noms de deux des femmes engagées dans le combat du FLN m’avaient alors marqué, Djamila Boupacha, Djamila Bouhired.
Longtemps donc, après que ce film fut tourné, Pillosio a cherché à mettre des noms sur ces visages si expressifs.
Il y aura Zohra Drif, ancienne poseuse de bombe devenue sénatrice algérienne, Fatma Ouzguene, Zohra Sellami l’épouse de Ben Bella, et Djamila Boupacha
,
Les hommes ont tout fait pour les faire taire. Comme ces femmes ont de la force de caractère. Elles sont décidées à se battre.Elles leur font peur. Après leur libération elles disparaîtront de la vie publique. On ne saura pas ce qu’elles ont répondu à cette question de Yann Masson : « Vous, les femmes algériennes, vous avez participé comme les frères à la révolution. Vous avez connu comme eux la torture et/ou la prison. Vous vous êtes engagé politiquement. Que pensez-vous des incidences de ce combat sur le sort de la femme algérienne ? »
Il apparaît en regardant les images tournées en 62 qu’elles avaient probablement toutes le même discours forgé en prison. Pour cela elles avaient discuté entre elles. Elles avaient la possibilité de sortir de leurs cellules dans la journée. Avant leur incarcération elles n’étaient que de la main-d’œuvre pour le FLN. Elles n’avaient eu aucune éductaion politique. C’est en prison qu’elles se sont formées.
Ce film de Pisottio.
Hormis son caractère salutaire, montrer ce qui avait disparu, il oscille tout du long entre un film de fiction et un documentaire, sans jamais choisir. Un plan est remarquable, celui où, interrogé bien des années après, à la question reprise de Yann Masson un de hommes présents sur le film originel s’enferme dans le silence.
Mais au fond, ce film aurait eu besoin de sous-titres afin de bien savoir qui parle. Les noms de ces femmes auraient dû être affichés en grand. De nouveau sorties de la nuit, une fois le film terminé elles y retournent. C’est bien ce que signifiait l’interdiction de participer au festival de Bejaïaa faite par le pouvoir algérien.
Pierre S.