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Du style de vie au progrès

 Un style de vie

A travers la réactivation de son passé, l’anarchisme peut se réapproprier sa culture. L’activité diversifiée qu’implique cette renaissance constituera en elle-même un tonifiant facteur de vie culturelle. Le but de l’opération, évidemment, n’est pas de pouvoir aligner nous aussi un savoir livresque sur nos antécédents. Il s’agit surtout de mieux nous connaître nous mêmes, de réinsérer dans notre champ de conscience les valeurs, les rêves et les idées qui ont fait de l’anarchisme une réalité historique.

La culture libertaire, cependant, a d’autres sources et d’autres manifestations. Un passé actif, c’est un passé mobilisé par et pour une activité présente. Une culture, pour en revenir à la définition initiale, n’a de réalité que si elle imprègne les mentalités et les comportements, si elle est incarnée dans le style de vie d’une collectivité. Sur ce plan, au moins, la culture libertaire s’est assez bien maintenue. L’anarchisme s’est formé et développé dans la lutte contre toutes les oppressions et toutes les aliénations. Dans les conditions les plus diverses, il a manifesté la constance d’un comportement : primauté accordée à l’action directe, confiance dans la spontanéité (individuelle ou collective), refus des moyens qui contredisent la fin, volonté de changer simultanément le monde et la vie.

Cette constance n’est pas due seulement à la permanence d’une « tradition révolutionnaire ». Elle est surtout l’effet d’une foncière volonté de liberté qui produit des réactions homologues sous la diversité des situations. Ce qui vaut pour les luttes collectives vaut aussi pour l’existence personnelle : refus de la domination et de la soumission, essais d’un genre de vie libéré des tabous, indépendance du jugement et de la décision. Il était logique que l’anarchisme fût la tendance révolutionnaire dont l’attention se portait le plus immédiatement sur la vie quotidienne... La présence d’un courant individualiste, sceptique quant aux possibilités d’un futur bouleversement social et d’autant plus soucieux des libérations à court terme, contribuait fortement à orienter le milieu anarchiste dans ce sens. La lutte contre la morale sexuelle répressive, le contrôle des naissances, la recherche d’une pédagogie non autoritaire inscrivaient ainsi les valeurs anarchistes dans les modalités de la vie concrète. Ce n’étaient pas là seulement des thèmes de propagande, c’était plus aussi que des hypothèses à expérimenter : un genre de vie se développait, une éducation se faisait spontanément dans les contacts quotidiens. La rencontre entre la culture libertaire et la nouvelle contre-culture a lieu de la manière la plus naturelle sur ce plan-là. On retrouve cette interférence jusque dans les tentatives de vie communautaire (qui rencontraient déjà les mêmes difficultés au temps des « milieux libres »...).

L’existence d’une culture libertaire, avec ses valeurs propres, avec son acquis d’idées et d’expériences, avec sa sensibilité particulière et son genre de vie, ne me paraît donc pas contestable. J’ajouterai même que, comme toute culture, elle a une fonction d’intégration. Elle imprègne l’individu des convictions et des aspirations de la collectivité anarchiste, elle le conduit à assimiler les moyens de compréhension, de communication et d’intervention spécifiques, elle l’insère dans la communauté.

Il n’y a pas à refuser ce processus naturel et nécessaire, si la culture en question exprime bien et met en oeuvre ces ressorts essentiels de l’anarchisme que sont la remise en cause, l’insubordination, l’esprit critique, la volonté de réalisation personnelle. Ce qui fait vraiment problème, c’est la forme prise par la culture libertaire : ses lacunes, ses pertes de substance, ses fléchissements et son vieillissement. C’est justement parce qu’elle n’est pas en état de remplir sa fonction d’intégration que nous en sommes réduits à la dispersion.

Une culture dominée

On peut se demander si le processus d’intégration ne dépasse pas insidieusement la finalité que je lui attribue. L’insertion d’un élan de révolte dans les formes d’une culture anarchiste pourrait bien constituer une première étape, une médiation, dans un processus de récupération au profit de la Culture (dominante).

Le premier point à envisager je l’ai déjà abordé en passant c’est le fait des cultures dominées. Pour étendre son hégémonie, le système étatique doit abolir les particularités, les liens collectifs non institutionnalisés qui l’empêchent d’avoir une prise directe sur le « citoyen » : communautés historiques (fondues de gré ou de force dans la « nation »), langues régionales, conscience de classe. Le moule de l’enseignement obligatoire, le contrôle des moyens d’information, sans oublier le sacro-saint service militaire, visent à créer un individu normalisé, coupé de ses attaches concrètes.

La culture libertaire est soumise au même laminage que les cultures des provinces ou des pays colonisés. Le mécanisme de la répression fonctionne au jour le jour, selon la logique du système, sans qu’il soit même besoin d’interventions voyantes. Les lacunes de l’histoire officielle, les silences de l’information et la fermeture de l’accès aux moyens de diffusion font leur office tout naturellement. Ajoutons pour l’anarchisme que l’ensemble des conditionnements rend les esprits peu disponibles à des idées misant d’abord sur la liberté. Enfin, l’étiolement des courants ainsi neutralisés fait le reste.

Un autre facteur encore a contribué à l’étouffement de la culture anarchiste. Au fur et à mesure que le marxisme dogmatique s’est conquis dans le mouvement révolutionnaire un statut d’idéologie dominante, il a imposé une image falsifiée de l’anarchisme. Il venait ainsi renforcer très efficacement le refoulement exercé par la culture bourgeoise. Il s’agit maintenant d’inverser la proposition. Si l’idéologie dominante doit écraser les cultures particulières pour réduire l’individu au stade d’élément atomisé, coupé de toute communauté autonome et de toute tradition divergente, la réactivation d’une culture réfractaire peut être un très efficace ferment de résistance. Sans doute, elle subira l’influence des modes de pensée établis et des conditions de vie imposée. Mais elle les subira d’autant moins qu’elle sera soutenue par une conscience plus claire de sa différence.

La vie sociale

Le retour d’un dynamisme culturel anarchiste devrait stimuler les contre-courants, qui l’alimenteraient en échange. On en revient à la question de tout à l’heure : n’est-ce pas là une participation à la vie culturelle globale, donc indirectement au renouvellement de la culture dominante ? On ne peut réduire simplement la vie culturelle d’une société à sa culture dominante. Une des idées essentielles de la sociologie libertaire, c’est l’opposition entre l’Etat et la vie sociale (la société), l’Etat étant considéré comme une excroissance parasitaire captant les énergies de la société et les canalisant selon les intérêts d’une minorité.

Le combat contre l’Etat ne peut se borner à une action d’opposition et de contestation, il exige aussi un effort permanent pour renforcer, sur tous les plans, la spontanéité sociale et la capacité collective d’initiative et d’organisation autonome. (J’ai développé plus longuement cette idée dans « Formes et tendances de l’anarchisme ».) Il en va de même pour l’activité culturelle, qui relève d’un besoin collectif, d’une tendance spontanée de la vie sociale. Encore ne faut-il pas oublier que la multiplication des ingérences de l’Etat et l’extension des appareils idéologiques entremêlent bien plus étroitement l’étatique et le social qu’au temps où se sont développées les premières analyses anarchistes (d’origine libérale).

Il ne s’agit donc pas de refuser en bloc la vie culturelle, mais d’empêcher au maximum son détournement, son aliénation par les appareils idéologiques. La meilleure façon est encore de renforcer autant que possible les contre-courants, les tendances antiautoritaires, en leur donnant des moyens d’expression et des terrains de confrontation, en les radicalisant par une cohérence anarchiste. Si les cultures régionales déjà sont ressenties comme un danger de division et de non-conformité, l’existence d’une culture révolutionnaire, née de la lutte contre le capitalisme et l’Etat, constitue un risque permanent d’insoumission et de déviation.

Fondation

Les arguments en faveur d’une culture libertaire ont une portée limitée. Leur intérêt consiste surtout à définir un champ d’action possible, à réunir sur des bases mieux explicitées ceux qui ressentent le besoin d’une activité intellectuelle suivie. Seule une vie culturelle remuante et diversifiée pourra créer une véritable force de conviction en entraînant un nombre croissant d’individus vers les lieux où il « se passera quelque chose » : discussions, journées d’études, comités de rédaction, etc.

Points d’appui

Il est vain de chercher à réimpulser une activité intellectuelle si toutes ses manifestations sont taries. On peut coordonner, intensifier, mais non pas partir de rien. Malgré la dispersion, malgré l’occultation de la tradition anarchiste, nous pouvons greffer des apports nouveaux sur des fragments d’anarchie restés vivaces.

Le travail de remise en question et d’actualisation entrepris par la revue « Noir et Rouge » est encore proche, et peut être continué. « Anarchisme et Non Violence » touche un circuit de lecteurs peu marqués par l’ancien milieu anar, et ses préoccupations peuvent trouver une prise directe sur la « contre-culture » ; ses méthodes de travail et de relation peuvent être étendues à d’autres groupes ou publications. Dans « Recherches libertaires » (je cite aussi mon point d’attache...), nous avons essayé, avec des moyens modestes et une persévérance intermittente, de maintenir au moins la conscience des manques et la conviction d’un regain possible. « ICO » (« Informations, correspondances ouvrières »), dont les références renvoient au socialisme des conseils plutôt qu’à l’anarchisme, reste un actif point de rencontre où se poursuivent discussions et échanges d’informations. N’oublions pas « la Tour de feu » qui par certains de ses numéros (« Salut à la tempête », « Artaud », etc.) a bien mérité de la contre-culture en un temps où il en était fort peu question. La réflexion sur l’anarchisme s’est continuée aussi dans des oeuvres personnelles. Celle de Bontemps, par exemple, qui dans l’élaboration de son « individualisme social » s’est toujours préoccupé de la rigueur des fondements et de la persistance d’une vie intellectuelle anarchiste. Ou celle de Guérin, annonçant et stimulant ce courant d’idées qui redécouvre maintenant l’anarchisme à partir du marxisme.

Un autre secteur notable de notre activité culturelle, ce sont les études historiques entreprises par certains de nos camarades : sur des étapes du mouvement anarchiste, sur des expériences pédagogiques, etc. La recherche sur l’anarchisme redevient une recherche anarchiste. Le CIRA (Centre international de recherches sur l’anarchisme) peut devenir un maillon essentiel dans le réseau des échanges puisqu’il permet non seulement la circulation des documents mais aussi l’information sur les travaux en cours et des contacts entre ceux qui les mènent.

En ce qui concerne le mouvement anarchiste constitué (je parle de sa situation en France), on peut considérer comme positif le renoncement à l’illusion d’une organisation unique dont la base d’accord est le flou des principes communs et la fuite devant les discussions de fond.

La formation de groupements fondés sur l’unité « idéologique » et tactique présente au moins cet avantage qu’on est en droit d’attendre, de leur part, une définition claire de leurs bases et l’élucidation de la tradition sur laquelle ils prétendent se fonder. Le besoin de clarification semble reconnu puisqu’il a été question, voici quelque temps, d’un dialogue d’organisation à organisation. Reste à voir dans quelles conditions il se fera, et si l’absence d’un langage suffisamment élaboré ne va pas brouiller la confrontation.

Enfin, avec les limites que j’ai déjà relevées, nous pourrons miser sur la contagion de la « contre-culture ». La décantation qui est en train de se faire dans le mouvement d’idées issu de mai 68 peut devenir une autre composante de notre vie culturelle, dans la mesure où l’agitation spontanéiste et son anti-intellectualisme systématique commencent à faire place à l’exigence d’une réflexion théorique et d’une information plus approfondie sur les courants qui ont conflué dans le gauchisme.

Ce panorama paraîtra bien optimiste après le constat de faillite de mon premier chapitre. C’est, en partie, une question de point de vue. Oui, il restait des cellules vivaces dans le tissu atrophié de l’anarchisme. L’irrigation maintenant se fait mieux, et de nouvelles cellules sont venues se greffer. Mais nous n’avons toujours pas trouvé les formes (structures théoriques, réseaux de communication) qui nous permettraient d’unifier et d’assimiler la matière disparate du renouveau anarchiste.

  La tradition anarchiste

C’est pourquoi j’ai tant insisté sur la nécessité de dégager dans un premier temps les formes produites par l’anarchisme dans sa genèse et son évolution. Pour reprendre un mot que j’ai utilisé en dépit d’une apparente contradiction, il s’agit de renouer avec la tradition anarchiste. Si une tradition se fige, c’est que la communauté qui s’en réclame se fige. Une collectivité vivante, en évolution permanente, a une tradition active (dans le même sens où j’ai parlé d’un passé actif). Si nous nous contentons de remettre au jour des fragments de notre passé, nous aboutirons au mieux à fabriquer une mosaïque d’informations, un savoir morcelé. Une tradition au contraire retient et nourrit tout ce qui se laisse fondre dans son unité organique.

Nous ne sortons pas pour autant du paradoxe. Tradition implique transmission, continuité, fonds disponible. Alors que nous avons encore à inventer notre tradition... Une tradition est toujours en voie de transformation. Certains de ses éléments tombent en désuétude, d’autres sont désenfouis et réactivés. Des liaisons se composent qui n’étaient pas données au départ. Des transversales s’établissent entre des itinéraires différents. Stirner est introduit dans le courant anarchiste par sa postérité. Kropotkine situe Fourier à la source du socialisme libertaire, et en fonction du « retour » actuel de Fourier on peut s’attendre à une infiltration prochaine de ses idées dans l’anarchisme moderne. Ces démarches d’appropriation peuvent d’ailleurs porter bien plus loin dans le temps : La Boétie, Épicure, Lao Tseu... Une tradition vivante est une tradition conquérante.

Le rétablissement de certaines liaisons nous incite à revenir sur des reniements. Les groupes communistes libertaires sont tentés d’affirmer qu’ils ne doivent rien à Proudhon. Sans doute, ils sont loin de la Banque du peuple. Mais la sociologie libertaire est pour l’essentiel l’oeuvre de Proudhon, nous restons tous tributaires de ses hypothèses et de ses analyses. Plutôt que certaines de ses constructions utopiques, nous devrions réexaminer et réutiliser ses méthodes d’analyse, sa dialectique. N’oublions pas non plus que la théorie et la pratique de l’autogestion ont de solides racines chez Proudhon. Sans parler de son influence sur Bakounine, sur le courant antiautoritaire de la Première Internationale (même si les « collectivistes » eurent à y combattre des réformistes proudhoniens). De même, les anarchistes non violents renient Tolstoï et se rattachent plus volontiers à Gandhi... qui doit lui même beaucoup à Tolstoï... qui lui même a été marqué par Proudhon.

Ce n’est pas faire de la généalogie pour le plaisir. L’intérêt de la chose, c’est de retrouver l’implicite de nos positions, et des lignes de cohésion. La recherche de l’unité passe par la recherche des fondements. Mais ce n’est là encore qu’un aspect du véritable travail de fondation, qui pour nous a lieu dans le présent. Le passé anarchiste ne manque pas de disparate ni d’incohérence. Notre lecture du passé dépendra donc aussi de la cohérence que nous aurons introduite dans nos idées actuelles, ces deux efforts de structuration nous renvoyant sans cesse de l’un à l’autre. Et dès que nous nous attaquons à la mise en forme de nos idées en fonction du présent, nous nous trouvons confrontés au courant de la vie intellectuelle moderne.

Réseaux de communication

Nous serions à nouveau perdants si la « relecture » se faisait au détriment d’une « lecture » du présent : interprétation théorique des nouvelles formes d’aliénation et de lutte contre l’aliénation, confrontation avec les recherches théoriques qui se développent autour de nous. Le mouvement libertaire sera animé d’une vie culturelle effective quand toutes ces démarches seront intimement liées, quand nous pourrons aborder la vie intellectuelle du moment avec l’acquis original de notre tradition et réexaminer notre passé avec l’acquis des connaissances et des expériences actuelles.

Nous arriverons à ce degré de « mobilisation » par étapes (si toutefois nous y arrivons...), et par un travail collectif qui demandera une grande diversification. D’où un nouveau risque d’éparpillement. Nous ne pourrions y remédier qu’en multipliant les interférences, en constituant des équipes en fonction des intérêts communs et en fonction des complémentarités ou des interactions. Là encore, nous serons gênés par notre petit nombre et notre dispersion géographique.

La première condition, et la plus stimulante, ce sera de multiplier les rencontres, en utilisant tous les moyens de communication à notre disposition (y compris les moyens de transport...). Des revues seront nécessaires pour que chacun puisse être tenu au courant des autres recherches, et pour que l’ensemble de cette production puisse être utilisé et discuté. A un niveau plus spontané, on peut envisager des réseaux de correspondance (relayés au besoin par des bulletins) qui signaleraient les projets, informeraient sur la documentation, maintiendraient la discussion la plus informelle.

Il faudra surtout créer des lieux et des temps de rencontre, où les contacts s’établiraient par-delà les limites d’organisations ou de secteurs particuliers d’intervention. Je n’envisage pas d’abord ces rencontres comme des « séminaires » ou des « colloques » (que je n’exclus pas, loin de là), mais comme des carrefours où l’échange des idées se ferait au gré de l’actualité (événements significatifs ou actions entreprises).

L’intérêt de ces « noyaux culturels », ce serait d’être indépendants des « organisations », dont les exclusives et les rivalités sont peu propices aux rencontres sans prévention. Tant mieux si chaque groupement anime son activité intellectuelle propre. Mais pour mettre sur pied des réseaux culturels, il vaut bien mieux partir des relations et des affinités personnelles, des communautés d’intérêt ou des rapports que certains groupes entretiennent entre eux selon les besoins d’actions à court terme. Rien n’empêcherait, évidemment, les adhérents d’une organisation de participer à ces contacts.

On peut objecter que c’est en rester, une fois de plus, à l’informel. Les formes quand il y aurait besoin de formes seraient déterminées par les tâches poursuivies : débats à préparer, revues à publier, édition, etc. Et, de toute façon, il s’agit de laisser se dégager justement ces formes (structures théoriques, langage, ramifications culturelles) qui pourraient donner une raison d’être et quelque transparence à la formalisation des rapports.

J’aimerais ici quitter le domaine des hypothèses et des propositions pour sauter dans celui de l’utopie (ou même de la science fiction chère à beaucoup d’entre nous). Ces réseaux pourraient se donner un centre, ou des centres (... restons fédéralistes), points d’interférence et de passage, lieux de rencontres permanents. Des librairies amies jouent déjà ce rôle. Il faudrait plus : l’accès non seulement aux livres récents mais aussi aux documents plus anciens ou plus rares aux tirages réduits. Et surtout la possibilité de travailler sur place, seul ou à plusieurs, de vivre quelque temps au « centre », d’y faire des rencontres. Des équipes éparpillées se retrouveraient là, rencontreraient d’autres équipes, prendraient et donneraient les « nouvelles ». Ajoutons pourquoi lésiner ? des moyens d’édition, et un pas de plus nous conduira à la communauté construite autour d’une activité d’édition et d’impression (certaines communautés américaines vivent de la publication d’un journal).

Enfin, communauté ou pas, nous aurions là un centre nerveux du mouvement libertaire, à la fois mémoire et facteur d’invention, laboratoire et bonne auberge, bref, pour revenir à la science fiction, une « centrale d’énergie ». Une Fondation.

  Ouverture

Le « programme » que je viens d’exposer procède d’un bel optimisme. J’invoquerai en faveur de l’optimisme l’extension actuelle d’un mouvement antiautoritaire concernant tous les aspects de la vie et je rappellerai les précédents historiques. Le mouvement anarchiste a connu déjà des périodes d’effervescence intellectuelle, ce qui indique qu’il n’est pas congénitalement taré.

Cela dit, le programme proposé est entaché d’une faiblesse première : il est le fait d’un seul individu. La chose est fréquente en milieu anarchiste, mais ce n’est pas une raison pour s’en accommoder. De mon point de vue comme de celui d’ANV, ces notes sont donc destinées d’abord à la discussion sur les raisons d’être et les modalités d’une activité culturelle. A partir de là, nous verrons si un « programme commun » est possible, non pas sous la forme d’un manifeste en x points, mais comme coordination d’actions déjà engagées ou au moins projetées.

Pour éviter que ce débat (l’attente du débat est une autre preuve d’optimisme) ne démarre sur des malentendus, je voudrais relativiser certaines de mes prises de position. Les tendances négatives et dissolvantes de l’anarchie l’emportent par la force des choses sur ses tendances positives et créatrices. Pour faire jouer vraiment la dialectique entre les unes et les autres, il me paraît nécessaire de renforcer les secondes, et j’ai orienté mon propos en ce sens. Cela ne signifie pas que je veuille éliminer le négatif.

 La recherche de l’unité.

Je ne crois pas qu’une relecture de l’anarchisme (comme mouvement social, comme tradition intellectuelle) puisse déboucher sur une théorie unique. Un « système » anarchiste n’est pas pensable, mais nous pouvons envisager au moins une systématisation, toujours ouverte aux remises en question et aux apports nouveaux. Ce serait déjà un grand pas de fait si nous trouvions face à face avec ce que cela comporte de contradictions et d’interférences des théories structurées et bien informées.

Une pensée centrée sur l’idée de liberté (« c’est le vide du moyeu qui fait tourner la roue » disait Lao Tseu) est inévitablement conduite à la pluralité, parce qu’elle ne peut appuyer son orthodoxie sur aucune instance autoritaire, même « scientifique », qui distinguerait entre la droite ligne et les hérésies. Mais on pourra interroger chaque théorie sur sa cohérence et sur la valeur de son information.

  Théorisation et culture.

Nous avons un tel retard à rattraper que la mise en forme d’une ou de plusieurs théories sera nécessairement un projet à longue échéance. C’est la théorisation qui est pour tout de suite. Elle a pour condition une activité intellectuelle multiple qui elle même doit pouvoir s’inscrire dans une vie culturelle diversifiée. J’ai surtout évoqué ici les « fondateurs », mais la vie culturelle implique la circulation de textes bien plus variés : oeuvres relevant du témoignage ou de la rage, de l’imagination ou du pamphlet. Dejacque, Darien, Coeurderoy ont leur mot à dire. Les biographies, mémoires, livres de souvenirs gardent les traces de la « tradition vécue ». La multiplicité même de petites publications éphémères n’est pas une cause de faiblesse et de déperdition s’il existe par ailleurs un courant de décantation et d’unification qui peut servir de relais et de stimulant.

Enfin, il a été beaucoup question, dans ces notes, de travail, d’effort, d’élaboration, etc. C’est vrai qu’il y a beaucoup à faire, mais nous le ferons d’autant mieux que nous n’oublierons pas le plaisir des rencontres et des découvertes, le goût de l’exploration et de l’expérience, la curiosité et la disponibilité. Une vie culturelle est pour beaucoup faite de ça.

 Les idées « extérieures ».

La « réinvention » d’une tradition originale ne signifie en rien le retour au vase clos. Nous reconnaissons une anarchie spontanée sur le plan de l’action : indépendamment de toute étiquette anarchiste ou de toute filiation, certaines interventions dans les mouvements sociaux ou dans la vie quotidienne manifestent la logique d’un combat libertaire. Il est temps de reconnaître qu’il en va de même sur le plan de la pensée et de l’activité culturelle. Nous n’avons pas plus le monopole de l’expression libertaire que celui de l’action libertaire, même s’il nous revient de développer jusqu’au bout la logique anarchiste de certaines attitudes ou de certaines idées.

Des « fragments d’anarchie » particulièrement incandescents ont été lancés par les surréalistes, et tout récemment par les situationnistes. Après la guerre, l’existentialisme a diffusé un courant d’idées qui avait de nettes composantes libertaires. Les anarchistes ont passé à côté du surréalisme comme si de rien n’était. (Une collaboration régulière du groupe surréaliste avec l’équipe du « Libertaire » s’est engagée au début des années cinquante... mais le journal était déjà aux mains de « révisionnistes ».) L’existentialisme n’a pas été mieux compris, et même le parrainage que pouvait lui donner Stirner n’a été d’aucun poids. Les idées situationnistes ont eu un impact plus direct, comme sur l’ensemble du mouvement antiautoritaire (même si la marque reste souvent superficielle) ; mais en ce qui concerne les sphères officielles du « mouvement » anarchiste, elles y ont surtout déclenché une réaction panique et contribué à faire mûrir une des scissions périodiques de la FA (1967).

Je m’en tiens ici à des contre-courants nettement repérés pour aller vite. Chaque équipe, chaque individu, selon ses coordonnées propres peut être conduit à chercher ses références hors de la tradition. Aucune limite, sinon celle de la cohésion interne, ne peut être opposée à l’absorption, par une théorie anarchiste, des substances et des radiations utiles à sa croissance et à sa vitalité.

 Ordre et progrès.

C’est avant tout dans le mouvement antiautoritaire des dernières années que l’anarchisme puisera dans l’immédiat ses énergies. Un tel processus d’assimilation appelle en retour des remises en cause. Mais l’anarchisme porte en lui-même l’impulsion à sa propre remise en cause. Ses tendances négatives et dissolvantes ne risquent pas de perdre leur vigueur avec une réanimation culturelle. La contestation, la volonté de rupture, la tentation du particularisme et de l’éclatement, le refus de tout donné et les élans passionnels sont indissociables de l’anarchisme. Aucune tradition, même souple et évolutive, ne peut éviter la remise en cause, en milieu anarchiste moins que partout ailleurs. Le tarissement de la vie culturelle, et non pas son exigence de mise en forme et de continuité, amène la sclérose de la tradition. L’effort de construction et d’unification ne refoule pas la négativité ; il dirige au contraire les tendances destructrices vers leur vrai but : le « vieux monde », son idéologie et ses appareils de domination.

La question anarchiste puisqu’il faut bien en reparler pour finir attend une réponse pratique. Prouver le mouvement en marchant. La réappropriation et l’assimilation ne prennent leur sens et leur efficacité que dans une production nouvelle : le développement d’un langage à travers des analyses précises et des expériences de communication, le prolongement, dans nos écrits, des écrits transmis ou reconnus.

Je cite là deux démarches parmi d’autres, parce qu’elles peuvent être entreprises dans l’immédiat, avec tout ce que notre situation leur imprimera de lacunaire, d’approximatif et de provisoire (comme en témoigne ce texte...). La recherche plus ou moins tâtonnante et erratique d’un nouveau genre de vie poursuit par ailleurs son cours, avec un premier effort (une partie de la presse « underground ») pour parvenir à l’expression. Cette tentative de communication, qui est elle-même à la recherche d’antécédents, devrait normalement converger avec celle qui dérive de l’écrit.

On ne peut guère en dire plus. J’ai essayé d’indiquer quelques démarches nécessaires, quelques bases de départ et quelques potentialités. Les formes concrètes de notre vie culturelle se dessineront en cours de route, chaque étape pouvant ouvrir, pour l’étape à venir, des possibilités jusque-là imprévues.