Le dossier que nous proposons percute de plein fouet les libertaires que nous sommes. Il est urgent de décrypter les méandres insidieux à l’oeuvre d’autant qu’ils ont des alliés de poids dans la sphère politique américaine. Honnir Trump & Cie ne suffit pas, car une énorme machination est en marche. Saurons-nous relever le défi d’abord en comprenant les causes de l’échec cuisant des Démocrates et des gauches mondiales, ensuite en repensant nos fondamentaux face un capitalisme qui se nourrit de ses oppositions et de nos contradictions.
Le Dark Enlightenment.
L’impossible traduction.
En effet, traduire dark Enlightenment soulève quelques difficultés.
- D’abord, comme nous le verrons, il n’est pas une opposition systématique et symétrique à son ainé. Anti-Lumières ou contre-Lumières ne conviennent pas.
- Lumières noires ou sombres évoquent la poésie ou l’astronomie (trou noir). Le Dark E. n’est pas satanique, il ne fait pas l’apologie de la noirceur.
- Néo-réaction (NRx) ne met pas en évidence l’aspect de changement radicalement révolutionnaire : retour aux sources et extensions du capital.
- L’anti-démocratie serait un contresens ; le D.E se vaut une hyper-démocratie dédiée à la puissance individuelle et universelle.
- Néo-fascisme oublie l’anti-étatisme viscéral du D.E.
- Hyper-conservatisme nie l’aspect essentiel du D.E tourné vers la domination du présent à partir du vision radicale du futur.
- Libéralisme absolu s’approche le plus du D.E, mais Il apparaît dans un contexte historique précis et géocentré (USA) magnant le protectionnisme avec dextérité enraciné sur une domination Tech sans pareille. Le slogan América First résume la contradiction interne du libéralisme américain.
- Le D.E s’apparente au libertarianisme dont il diffère pourtant par bien des aspects. D’ailleurs, ces deux courants spécifiquement américains révulsent les bonnes âmes européennes enkystées dans le jacobinisme et la protection sociale de l’individu : les deux ennemis fondamentaux du D.E.
La traduction littérale me paraît inadaptée. Pour ma part, j’y vois une figure majeure
du néoTotalitarisme dont les préceptes états-uniens se répandent dans en Europe par un travail de sape souterrain.
Le D.E comme fusion nucléaire de la pensée totalitaire.
Le Dark s’appuie sur les fondements de l’Enlightenment dont Il retourne, détourne et transmute des idées principales.
L’héritage européen et théorie D.E
La pensée politique américaine, parfaitement décrite par Tocqueville, a pris lentement son indépendance en raison de la bêtise des élites européennes nombrilistes, euro-centrées, coloniales et dominatrices. Le renversement commence au moment de la première guerre mondiale avec l’arrivée des troupes américaines sur le territoire-mère. La puissance de l’industrie fascine les esprits, le chewing-gum séduit et Charlot fait rire. La doctrine gramscienne de la conquête par la culture fonctionne. Mais quand la bise fut venue, l’occupant s’accrocha à son rochet (malgré quelques tentations isolationnistes). Le Dollar et la consommation devinrent des idoles. (Vaste sujet).
- Le D.E considère la liberté incompatible avec la démocratie. Pire encore la "démocratie mène au fascisme." devient un slogan, l’exemple de l’Allemagne en témoigne. Les dictateurs sont élus, vive le progrès des urnes. Il renverse l’hymne à la liberté par le droit des Lumières. Cela rappelle l’avant-gardisme futuriste italien - la radicalité au service de l’autoritarisme nouveau. La démocratie implique :
– Un formalisme de type rousseauiste : " la volonté générale " qui domine sans partage.
– La démocratie générant une bureaucratie et des partis qui la captent à leur profits.
– L’idéal des démocrates est de faire perdurer leurs privilèges.
– La démocratie devient un système de castes, un gouvernement réduit et autoritaire de type monarchie absolue. - Le D.E s’appuie sur des " gov-corps " des petites unités rurales ou urbaines pour l’industrie.
- La liberté de circulation des néo-citoyens est synonyme de " voter avec ces pieds " : " No Voice, Free Exit " dans le texte. Cela rapproche le D.E du libertarianisme classique.
- Pour le D.E, il ne s’agit pas de limiter le pouvoir de l’État, mais de le privatiser. Le schème organisationnel du D.E se rapproche des sectes puritaines égalitaristes et partisanes de la " démocratie interne ( laver son linge sale en famille), on élit le Bischop (l’évêque ) : Quakers, Anabaptistes, Amish…).
- L’orientation économique et politique reposent sur l’efficacité érigée en principe intangible qui traduit une haine de la bureaucratie. Le D.E lutte contre l’État, les institutions intermédiaires et se concentre sur l’individu producteur de lui-même.
- Le D.E théorise un " huperracisme "s’appuyant sur la nécessité de la bio-diversité. Une société saine corrige les inégalités et améliore le QI. Le suprématisme blanc affleure chez certains adeptes.
- Il n’y a pas de rejet systématique des impôts, toutefois si le néo-citoyen ne trouve pas un retour sur investissement satisfaisant, il doit aller planter sa tente ailleurs. Bref, un nomadisme fiscal des intérêts personnels.
- Comme les Lumières, le Dark Enlightenment se veut comme l’incarnation de l’idéal occidental dont il serait la quintessence contre les vieilleries européennes, sources de bien des maux.
- Le D.E se réclame d’une économie pure adossée aux " Techs " les plus avancées. " « À côté de la machine à vitesse, ou du capitalisme industriel, il y a un ralentisseur de plus en plus parfaitement pesant [...] comiquement, la fabrication de ce mécanisme de freinage est proclamée comme un progrès. C’est le grand œuvre de la gauche et dans le “système politique techno-autoritaire” de la Chine et de Singapour."
- Le D.E adopte les thèses de l’accélérationnisme (qui n’adhère à pas l’hyperracisme de D.E). La transformation radicale de la société doit venir d’une accélération du capitalisme et des processus qui y sont historiquement associés, plutôt que de son renversement. L’intensification du capitalisme favorise l’idée d’accentuer les tendances autodestructrices du capital, pour en précipiter finalement la chute. Les marxistes ont donc tort de croire à la disparition de l’État et à la dégénération interne du capitalisme. Le capitalisme n’est pas un cannibalisme [1] la transformation radicale de la société doit venir d’une accélération du capitalisme et des processus qui y sont historiquement associés, plutôt que de son renversement. L’accélérationnisme de gauche prétend hâter le « processus d’évolution technologique » au-delà de l’horizon du capitalisme en se réappropriant la technologie moderne dans des buts socialement bénéfiques et émancipateurs. L’accélérationnisme de droite promet l’intensification sans limites du capitalisme lui-même, éventuellement dans l’idée d’amener à une singularité technologique. Donc, il s’agit bien d’utiliser les outils les plus sophistiqués issus de la Tech de la Silicon Valley. Les principaux cerveaux du D.E vivent et créent leurs logiciels dans cet Eden du numérique décomplexé.
- La méfiance viscérale de D.E pour le droit en réaction contre les Lumières classiques peut donner à croire qu’il fricote avec les agneaux de l’ ’’ art-right " . Le D.E le plus extrême pencherait vers une doctrine du non-droit et un rejet de l’état de droit comme étant la maladie honteuse de l’occident. L"I.A deviendrait le juge, la Cour d’appel et de Cassation. Les rares avocats programmeraient leurs plaidoiries finalisées ou non par une I.A générative. Quelles économies de temps et d’argent !
- La monnaie concentre les critiques de DE, car elle fait l’objet de structures aberrantes (Banques, Bourses …). La cryptomonnaie issue des cerveaux de la Silicon-Thinking est le moyen de court-circuiter la pieuvre monétaire. D.E est la manifestation radicale du B to B ( du business au business). L’entre-soi crypté conquiert de plus en d’adeptes. La Tech favorise les aventures personnelles, mais aussi parvient à conquérir le " marché politique " . Le succès de Trump doit beaucoup au travail de sape de la D.E. D’ailleurs, le progressisme de la Silicon Valley vient de muter, l’ennemi chinois mobilise les fortunes et déplace les enjeux.