Divergences Revue libertaire en ligne
Slogan du site
Descriptif du site
Embrigadés dans les brigades internationales ? Orwell, également !

Mientras dure la guerra (Lettre à Franco - 2019)d’Alejandro Amenábar s’achève sur le fameux discours de Miguel de Unamuno prononcé le 12 octobre 1936 à l’université de Salamanque. Le discours faisant office de point d’orgue du film tout en le clôturant magnifiquement, or il est établi que ce discours a été écrit, en réalité, en 1941 cinq ans après l’événement, par Luis Gabriel Portillo, un républicain en exil à Londres depuis 1939. Bien qu’ancien professeur de l’université de Salamanque, il n’était pas présent lors de la fameuse séance. En 1941, Luis Portillo travaillait à la BBC où il y côtoyait George Orwell.

D’aucun pensent qu’Orwell lui aurait prêté main forte pour la rédaction de ce trop célèbre discours. Trop célèbre car apocryphe mais repris ensuite, sans distance critique, par Hugh Thomas dans The Spanish Civil War, livre sur la guerre d’Espagne qui servit longtemps de référence. L’année suivante, le discours est déclamé avec l’emphase nécessaire à la mobilisation contre Franco dans Mourir à Madrid de Frédérique Rossif et, dès lors, très largement diffusé.

Simone Weil, membre des Brigades internationales en Espagne (1936)
Télérama n°3086 du 4 mars 2009 (pp.20-21)

Simone Weil avait déjà été l’objet d’un embrigadement hautement illégitime dans les brigades internationales [1]. Une recherche sur le discours de Portillo, sans prétention d’exhaustivité, permet de noter au moins à deux reprises, une référence à George Orwell en tant que membre des brigades internationales…

Luis Portillo y Arturo Barea coincidieron en la BBC con el escritor George Orwell, que siempre se sintió solidario con los republicanos exiliados. No en vano, había participado en la Guerra Civil española como miliciano en Cataluña, formando parte de las Brigadas Internacionales [2].

Luis Gabriel Portillo vivió exiliado desde 1939 en Londres, desarrollando una fructífera carrera como periodista para varios medios de comunicación durante décadas, colaborando con otros exiliados como Arturo Barea, y con antiguos miembros de las Brigadas Internacionales como el también escritor George Orwell [3].

Simone Weil avait quitté l’Espagne avant la création des brigades internationales… Quant à George Orwell embrigadé…

Sans être un spécialiste de la guerre d’Espagne, une simple lecture d’Hommage à la Catalogne, la matrice de son œuvre et du sens de son engagement politique, devrait dissuader de le mobiliser dans les rangs des brigades internationales. À son arrivée à Barcelone, Orwell a choisi de s’engager dans la milice du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste).

Avec sa grande taille, George Orwell est reconnaissable au dernier rang des miliciens devant la caserne Lénine.

Engagé sur le front d’Aragon, il est grièvement blessé : une balle lui traverse la gorge. Encore convalescent, George Orwell a dû se cacher pour échapper aux sbires du NKVD qui faisaient la chasse aux Poumistes et aux anarchistes après l’écrasement du mouvement révolutionnaire en mai 1937 à Barcelone. George Orwell n’a eu la vie sauve que parce qu’il réussit à passer la frontière clandestinement. Andrés Nin, un des fondateurs et dirigeants du POUM, et Camillo Berneri, philosophe, écrivain et militant libertaire, n’eurent pas cette chance et furent assassinés comme tant d’autres…

Or les brigades internationales servirent, à l’occasion d’auxiliaires du NKVD. En évoquant le procès des militants du POUM, leur chef, André Marty, put dire devant le Comité central du PCF, le 22 novembre 1938 : "je suis bien certain que si, dans des circonstances analogues à l’Espagne, les travailleurs français trouvaient devant eux des poumistes, ils n’auraient pas mis huit mois pour les juger." Et les liquider… Grâce à son zèle éradicateur, André Marty y gagna le surnom du "boucher d’Albacete".

***Une couverture en forme d’oxymore

Malgré toutes ces données historiques, la couverture de l’édition de poche proposée par 10/18 en 1999 est illustrée précisément par une (très belle et très célèbre) photo de Robert Capa prise en 1938 lors de la cérémonie d’adieu des brigades internationales…

Quel confusionnisme !

Mais un confusionnisme qui a du sens. La couverture doit accrocher le regard et contribuer à faire acheter. Les responsables du marketing de l’Union générale d’éditions (UGE) ont dû choisir la photo de Capa pour ses qualités esthétiques et mais surtout en raison de sa notoriété : elle évoque la guerre d’Espagne auprès d’un très large public que les dits responsables postulent largement ignorant des "subtilités" de ce conflit. À moins, qu’ils soient également ignorants : les écoles de commerce n’encombrent pas leurs programmes de cours d’histoire…

Indépassable, Tzvetan Todorov doit être, à nouveau, cité :
"La réception des énoncés est plus révélatrice pour l’histoire des idéologies que ne l’est leur production ; et lorsqu’un auteur se trompe ou ment, son texte n’est pas moins significatif que quand il dit vrai ; l’important est que le texte soit recevable par les contemporains, ou qu’il ait été cru tel par son producteur." [4]

Le choix de la Petite Bibliothèque Payot n’est guère plus pertinent… En effet, même si l’iconographie choisie n’est pas scandaleuse, George Orwell n’a jamais été anarchiste. Et là aussi, une simple lecture d’Hommage à la Catalogne aurait dû suffire. Quant à l’utilisation du A cerclé, logo inventé à la fin des années 1960, elle est tout simplement anachronique.

À tout prendre, le choix de la première édition en poche, sous le titre La Catalogne Libre était plus judicieux…

L’effondrement du bloc communiste n’a pas entraîné la fin de la domination de sa vision idéologique, de son interprétation de l’histoire. Elles continuent de remplir une double fonction. Pour les (rares) nostalgiques du communisme, elles servent à occulter, à combattre les alternatives à leur pensée mortifère. Pour les thuriféraires du capitalisme, elles permettent de faire accroire, comme durant la guerre froide, qu’il n’existe pas d’alternative (TINA ! pour Madame Thatcher) ou plutôt que l’alternative est pire que le mal. C’est bien connu : La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres.
Mato-Topé

Notes :

[1Cf. Mato-Topé, Simone Weil embrigadée… dans les Brigades Internationales !, Le Monde Libertaire, n°1556, du 14 au 20 mai 2009, p.17.

[2Blog de Historia de Fernando Peón : Luis Portillo et Arturo Barea ont rencontré à la BBC l’écrivain George Orwell, toujours solidaire des républicains en exil. Ce n’est pas pour rien qu’il avait participé à la guerre civile espagnole en tant que milicien en Catalogne, faisant partie des Brigades internationales (souligné par moi). https://www.comounlibro.com/2022/11/28/luis-portillo-y-arturo-barea-en-reino-unido/

[3Luis Gabriel Portillo a vécu en exil depuis 1939 à Londres, développant pendant des décennies une fructueuse carrière de journaliste pour divers médias, collaborant avec d’autres exilés tels qu’Arturo Barea, et avec d’anciens membres des Brigades internationales (souligné par moi) comme l’écrivain George Orwell.https://centenario.usal.es/la-memoria-de-unamuno-a-traves-del-relato-de-luis-gabriel-portillo/

[4Tzvetan Todorov, La conquête de l’Amérique, Paris, Le Seuil (Points Essais n°226), 1991, p. 72