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L’auteur Adam Scharrer est un écrivain antifasciste et militant paysan. Thierry Feral, a présenté cet auteur et ce texte dans un livre publié en 2002 chezL’Harmattan.
Les Classiques des sciences socialesest une bibliothèque numérique en libre accèsdéveloppée en partenariat avec l’Université du Québec à Chicoutimi (UQÀC) depuis 2000.
Dans sa présentation, discutable quand à ce qu’il dit à propos à la RDA Thierry Feral présente l’auteur ainsi :
À la fin de la Première Guerre mondiale, durant laquelle il a combattu sur le front russe avant d’être promu, en raison de ses capacités techniques, mécanicien sur les premiers véhicules blindés à Essen, il adhère à la Ligue spartakiste puis, le 1er janvier 1919, au Parti communiste d’Allemagne (KPD) créé par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg quinze jours avant que tous deux ne soient assassinés par les corps francs du capitaine Waldemar Pabst sur ordre du "chien sanguinaire" Gustav Noske, ministre social-démocrate des armées.
Mais très vite, il est dégoûté par les prises de position du nouveau secrétaire général de la KPD, Paul Levi, qui, lors de la conférence clandestine de Francfort en [14] août 1919, prône la participation aux élections parlementaires et le rejet de l’action syndicale comme relais de l’action révolutionnaire dans les entreprises.
Voilà pourquoi, en avril 1920, Scharrer rejoint le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD), fraction dissidente gauchiste à laquelle il restera fidèle jusqu’en 1933. C’est du reste là – en écrivant des articles pour le Journal ouvrier communiste (KAZ) et la revue théorique Le Prolétaire (Proletarier) –, qu’il se décidera, tout en gagnant sa vie plus ou moins régulièrement dans diverses entreprises, à devenir écrivain.
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Le gouvernement du Reich fixa la date des nouvelles élections parlementaires [1], puis frappa d’interdiction l’ensemble de la presse qui lui était hostile. Le gouvernement bavarois agita la menace d’une proclamation de la monarchie si jamais le gouvernement du Reich se risquait à remettre en cause la souveraineté de la Bavière.
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Le maire Hanfstengel fit installer un haut-parleur dans la salle de bal de l’auberge Krone et la salle fut chauffée sur les fonds communaux.
Beck et Wastl furent chargés de la proclamation orale des décisions adoptées par l’administration centrale, et Redner de les placarder sur le panneau officiel de la mairie.
il ne se passait pas un jour sans que la presse acquise au nouveau gouvernement ne diffusât des nouvelles à propos de stocks de dynamite et d’armes détenus par les communistes.
Le directeur des postes Schlesinger, l’inspecteur des eaux et forêts Schuldikum, ainsi que le maître serrurier Engerling portaient l’uniforme des SA. Ils réunissaient leurs troupes pratiquement tous les soirs pour se rendre en rangs serrés à l’auberge et y écouter la retransmission du discours prononcé par un des membres du nouveau gouvernement.
Il s’agissait fréquemment de discours publics et les spectateurs approuvaient l’orateur par des applaudissements et des hurlements assourdissants. Un jour qu’elle avait assisté à la réunion à l’auberge, Bärbel vint nous dire : "J’sais pas c’qu’on peut faire. L’type qu’a parlé, il est complètement dingue. En l’écoutant, on aurait dit qu’il avait la rage. À la fin, y s’est mis à croasser comme qu’s’il était en train d’étrangler quelqu’un. Et les gens, y l’ont écouté comme à l’église, en croyant tout c’qu’y dégoisait. Et même qu’y z’y croiraient pas, y vot’ront quand même nazi par trouille, parc’qu’y pensent qu’si l’gouvernement il obtient pas la majorité, alors y front régner la terreur !"
Un camionnette du Parti populaire bavarois [2] sillonna la région et distribua à la volée des tracts dénonçant le scandale des subventions accordées aux hobereaux des provinces orientales [3]. L’assemblée générale prévue à Untergsees fut sabordée par les nationalistes. Tous les tracts furent récupérés et l’on en fit un feu de joie. Un ouvrier, affilié à un syndicat chrétien, fut tué ; trois autres participants furent sévèrement blessés.
Quelques jours plus tard, nous nous retrouvâmes chez Blechner. Du fait du retard dans le paiement de son loyer, Bertl [4] avait accumulé une dette d’intérêts qui s’élevait à plus de huit cents marks. Trollner, qui avait rejoint le camp de la croix gammée, travaillait à la carrière et acquittait son loyer directement à la commune ; ce loyer était inférieur aux intérêts hypothécaires en cours. Par contre, lorsque Bertl sortirait de prison, sa maison serait devenue la propriété de la commune. Zapf [5] se rendit chez maître Rosen, mais celui-ci se déclara incompétent à intervenir tant que la commune n’entreprendrait aucune action judiciaire pour s’approprier la maison. Nous décidâmes que Habakuk [6] et Michel [7] porteraient l’affaire devant le conseil municipal. En fin de compte, la mairie fit procéder à l’évacuation du logement de Bertl et un nouvel occupant s’y installa. Les seules nouvelles que nous eussions de Hanni [8] venaient de sa mère. Elle lui avait rendu visite. Tout ce qu’on l’avait autorisée à lui remettre, c’était un bouquet de fleurs ; elle avait été sommée de remporter la saucisse et les pommes, Hanni l’avait consolée :
"T’en fais donc pas, m’man, j’ai b’soin d’rien, la bouff’tance est bonne !"
Sa mère avait protesté : "Tu donnes pas c’t’impression. T’as l’teint terreux comm’ un vieux torchis, et sur l’visage et les mains, t’as la peau ridée comme un lézard."
"Tu t’fais des idées, m’man, avait rétorqué Hanni. Tu vois ça comme ça parc’qu’ici tout est terreux, les murs comme notre accoutrement. T’bile pas, pour sûr j’ai tout c’qui m’faut. Passe plutôt le bonjour aux copains et dis [32] leur qui faut pas qu’y s’fassent d’souci pour moi."
Adolf [9] était à l’infirmerie de la prison ; on lui avait éclissé le bras. Son père, qui était allé le voir, nous en voulait à mort : "Z’avez réussi à l’entraîner dans l’malheur. Maint’nant qu’il aura sûrement l’bras raide tout’sa vie, c’est pas utile d’continuer à l’emmerder. N’s’rait-ce qu’ parc’qu’ j’m’en voudrais qu" les gens y pensent qu’ j’ suis d’votre côté. Foutez la paix à Adolf, y s’en portera qu’mieux !"
Zapf allait prendre la parole lorsque Babette entra comme une folle dans la pièce : "Y z’ont mis l’feu au Parlement à Berlin [10] !"
"Z’ont fait quoi ?"
"C’a été annoncé à la radio et y z’ont mis des affiches à la poste, à la place du marché et sur l’panneau d’la mairie. Le village, il est aux cent coups ; y veulent tous bouffer du communiste. Faudrait quand même pas pousser. Si vous êtes capable que d’tuer et d’foutre le feu, moi j’vous tire ma révérence. Vous respectez donc rien ?"
Nous restions assis là, pétrifiés. Au bout d’un moment, Bernhard gueula : "Ferme donc ta foutue gueule, la vieille, t’y pige que dalle !"
"Mêm’ à coups d’pied dans l’derrière, t’m’empêch’ras pas d’dire c’qu’ j’ai lu d’mes yeux ! Mêm’ qu’y z’ont pris l’coupable en flagrant délit : un Hollandais [11] appréhendé dans le bâtiment en flammes et sur lequel on trouvera fort opportunément une carte du Parti communiste. Cf. T. Feral, Justice et Nazisme, Paris, L’Harmattan, 1997, pp. 1343, ainsi que T. Feral, Le National-Socialisme : Vocabulaire et Chronologie, Paris, L’Harmattan, 1998. ]], qu’il est v’nu exprès pour ça en All’magne, et qu’c’est les social-démocrates qu’y l’ont aidé !"
Derrière ses lunettes bleutées, Bernhard esquissa un sourire moqueur : "Y a des gens comm’ ça, répondit-il, malgré leur bonne vue, y voient pas plus loin qu’le bout d’Ieur nez !"
"Y z’écoutent sonner les cloches sans s’demander qui est l’sonneur, balança Michel ; qu’en All’magne y en ait qui s’laissent avoir par ça, ça montre comment l’pays il est pourri !" Michel se leva. Son visage devint tout cyanose. Sa respiration se fit difficile. Il dégrafa sa chemise et se mit à vaciller. Nous le mîmes sur le sofa et Käthe courut chercher ses gouttes pour le coeur : "Tu l’sais pourtant bien qu’y faut pas qu’ tu t’énerves. Si ça continue comm’ ces derniers temps, t’vas finir par y passer !"
Käthe épongea la sueur sur le front de Michel. Celui-ci but encore une gorgée d’eau et dit : "J’suis vraiment curieux d’savoir comment qu’ ça s’est passé pour qu’ l’ Parlement y brûle en plein centre de Berlin, là où qu’ ça grouille de poulets et qu’où les pompiers y disposent d’bouches d’incendie et d’eau en quantité. Comment qu’ ça a pu s’faire, ça j’voudrais bien l’savoir avant d’casser ma pipe.
"
"Moi aussi, j’voudrais bien l’savoir", insista Zapf. L’malheur, c’est qu’ les gens y croient tout c’qu’on leur débite. Si d’main la radio ou l’journal y z’annoncent qu’ les Juifs ou les marxistes y z’ont téléphoné avec le diable, tout l’monde y va l’croire. Et si qu’on leur coupe les mains et les pieds et qu’ après on les brûle vivants, ce peuple d’abrutis ira raconter qu’on a exorcisé l’démon, et tous y remercieront Dieu d’les avoir sauvés. Dans c’pays, c’est loin d’êt" fini, les chasses aux sorcières, et surtout en Bavière" [12].
"T’as raison, l’approuva Peter. Et y savent bien c’qu’ y font ! L’peuple il avait commencé à ouvrir les yeux, mais ça a pas duré longtemps. Si ça avait continué, il aurait compris qu’ s’y crève de faim, c’est parc’qu’ les têtes de lard au gouvern’ment, c’qui les intéresse c’est pas la détresse du peuple [13], c’est d’exploiter l’peuple. Et quand c’est leur pognon et leur existence de rois fainéants qu’est en jeu, y voient rouge et y reculent devant aucun moyen. Mais c’est just’ment parc’qu’ y utilisent des moyens d’salopards qu’ c’est la preuve qu’ y chient dans leur froc qu’ le peuple y s’réveille et y s’mette à lutter pour faire la conquête de la terre d’ses ancêtres jusqu’à c’qu’ cett’ terre lui appartienne, et qu’il apprenne enfin aux exploiteurs, comm’ dit la Bible, que c’lut qui travaille point, il a point b’soin d’manger" [14].
Dehors, le chien se mit à aboyer. Michel avança jusque sur le seuil. C’était Hans, mon beau-fils : "C’est la mère qui m’envoie. El’ veut savoir qu’est-ce tu traînes encor’à c’t’heure, p’pa. Ell’a la frousse."
"La frousse ?, dit Bernhard ; t’es plus un gamin, Hans, et t’sauras bien défendre ta mère s’y faut !"
"Vous savez pas c’qu’ est arrivé à Mittenberg ?", demanda Hans.
"À Mittenberg ? Dis voir !"
"Y z’ont assassiné l’maire"
"Le père Fassauer ?"
"Ouais ! Même qu’y l’ont flingue à travers sa f’nêtre ! Dans la journée, les nazis y z’étaient allés chez lui et y z’ont voulu l’forcer à mettre l’drapeau à croix gammée sur sa maison. Lui y s’est mis à gueuler. Ses gars sont v’nus et y z’ont botté l’cul aux nazis. À la tombée d’la nuit, y sont rev’nus, et y l’ont flingué à travers sa f’nêtre pendant qu’il écrivait à son bureau."
"Comment qu’ça s’est su ?"
"Le père Habakuk allait pas bien, alors Lene ell’ a app’lé l’ docteur au téléphone pour qu’y vienne d’urgence. Y rev’nait tout juste de Mittenberg et c’est lui qui l’a raconté !"
Dans la pièce, le vieux coucou se mit à cliqueter et cacarda onze heures.
Peter se dressa et prit sa canne : "L’pauv’ père Fassauer ! Si maint’nant on peut s’fatre flinguer comm’un chien galeux sans qu’ les coupables y soient punis, camarades, y a plus d’mots pour dire c’qu’on ressent. Tout c’qu’y a à faire, c’est d’être sur l’qui-vive pour prendre ces salauds d’vitesse avant qu’y chargent leurs fusils. Bon, y faut qu’ j’y aille. La femme et les gamins m’attendent."
Avant qu’il ne s’en aille, je lui demandai encore : "T’as combien d’gars sûrs avec toi là-bas à Hohensprung ?"
"Six ou sept sur qui qu’ j’peux vraiment compter. Mais l’problème, c’est qu’on habite tous foutrement loin les uns des autres, et qu’ personne y peut mettre l’nez dehors sans qu’ tout’d’suite tout l’village y soit au courant. Si ça continue, chacun y pourra plus compter qu’ sur lui-même. Moi, y m’ont foutu la paix jusqu’à maint’ nant parc’qu’ y savent qu’ si y s’attaquent à moi, y sont sûrs qu’y crèv’ront en même temps. Allez, bonn’nuit les gars ! Et faites gaffe à vos abattis !"
Michel fit sortir Peter par la porte de l’étable. Peter traversa le verger puis prit par l’étroite passerelle qui enjambait le ruisseau.
Nous décidâmes aussi de rentrer. En chemin, je poursuivis la conversation avec Zapf : "Incroyable que ça bouge pas à Berlin et dans les autr’ villes. J’peux pas comprendre comment qu’ les travailleurs y s’laissent bouffer sans réagir. T’en as parlé avec Ignatz ?"
"Ouais, on en a parlé ! répondit Zapf ; même que j’crois qu’ tout c’qu’il a dit est vrai. Les gens, qu’il a dit, y z’en ont eu plein l’cul du gouvern’ment d’la République. Tout c’qui les intéresse, c’est d’avoir un emploi et qu’on leur assure leurs retraites. Pendant d’longues années, les socialistes y z’ont tanné l’peuple pour l’persuader qu’y z’étaient mieux capables d’gouverner qu’ le parti de l’empereur Guillaume [15]. Et maint’nant le parti de l’empereur Guillaume y s’radine et y demande aux gens si final’ment c’était pas mieux avant. Et les gens y sont pas assez informés pour piger qu’ c’est l’économie capitaliste qu’est coupable, qu’ si des millions d’ouvriers y sont sans boulot et crèvent de faim, c’est qu’ le monde entier pullule d’entreprises et qu’on produit trop. Et comm’ les capitalistes y savent plus quoi faire, y font feu d’ tout bois et y z’arnaquent le peuple en lui promettant qu’y vont restaurer l’Empire. Et comm’ les Severing [16] et les Braun y z’ont quitté l’navire comm’ des rats pouilleux, y z’ont eu vite fait d’en tirer la l’con qu’ceux qui s’contentent d’hurler à la justice et à la démocratie sans jamais agir, y sont pas bien dang’reux. Et pour c’qu’ est du peuple, y pense lui que c’lui qu’a été élu pour défendre la Constitution et y a prêté serment, mais qui s’laisse foutre dehors par un p’tit sous-lieut’nant avec que’ques hommes, c’est qu’y s’ sent pas la conscience tranquille ou qu’alors c’est une putain de couille molle. Comment qu’ les gens y pourraient bien garder confiance dans un parti qu’ accept’ d’s’faire virer sans aucune résistance ?"
"Mais pourquoi qu’ les communistes eux y z’agissent pas ?"
"D’çà aussi on en a causé, poursuivit Zapf ; sans l’ soutien des travailleurs et des syndicats [17], qu’est-ce qu’ tu veux faire ? C’est pour ça qu’ les communistes y z’ont toujours app’lé à l’unité d’action et à virer les dirigeants social-démocrates [18]. Mais les dirigeants social-démocrates y z’ont tenu les travailleurs en bride pour laisser l’soin au parti d’l’empereur Guillaume d’éliminer les communistes dans tout l’pays. L’incendie du Parlement, c’est l’signe qu’ l’opération ell’a commencé [19], el’ va maint’nant prendre de sacrés coups par la gueule si qu’ ell" réagit pas dare-dare. Et nous avec, parc’qu’ nous, sans l’appui d’la classe ouvrière, on est foutus. Et des coups sur la gueule, qu’y dit l’Ignatz, on va en prendre jusqu’à c’qu’ on ait pigé c’qu’ on est v’nu foutr’ sur cett’ terre."
Nous arrivâmes au pont près de l’auberge Krone. Par les fenêtres de l’étage grand ouvertes déferlait un effarant vacarme : une marche militaire tonitruante sortait du haut-parleur ; un orateur aboya un discours et tous se mirent à hurler :
"Sieg - Heil ! Sieg - Heil ! Sieg -Heil !"
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