Se libérer des addictions mondaines.
Faire un pas de côté, étape indispensable à la cure.
Introduction
Depuis quelques temps, l’actualité nous tient en haleine : les sujets de préoccupations nous assaillent de toutes parts. Un maelström chronophage nous tire " à hue et à dia " (j’écris depuis le bocage côtier et mon dialecte maternel pointe du nez). L’avalanche des faits préoccupe et elle occulte la réflexion théorique qui se réduit, par confort, à une répétition de la doxa de l’anarcho-sphère : ressasser, c’est exister.
Certains d’entre-nous tentent de sortir du brouillard de la guerre et de garder un œil critique tout en restant attentifs aux stratégies de la Domination qui dicte son tempo en accélérant le métronome inexorablement.
Nous vivons une nouvelle étape importante dans le mécanisme de sécularisation frappant à notre porte. Le capital (K dans le texte) joue son grand jeu, il s’enivre de ses nouveaux instruments machiniques.
Ce texte se veut une cure de désintoxication et une lutte contre les addictions réifiantes. Il prétend préparer le terrain intellectuel et pratique indispensable pour affronter les nouvelles épreuves et les tentations que le néoTot agite devant nos cheveux blanchis sous le harnais.
La factualité
Comme introduction méthodologique à la dissection du néoTot, je propose de réfléchir quelques instants à la nature des faits, à leurs réalités et à leur liens, toujours, délicats avec la vérité. Donc, tenter de comprendre ce qui fait histoire. La contemporanéité place toujours le narrateur devant des difficultés. Les identifier permet déjà d’éviter les " chemins qui mènent nulle part ".
Dans le contexte présent, le questionnement sur la nature du fait se heurte à plusieurs écueils redoutables, largement amplifiés par les réseaux sociaux, les capacités de manipulations des images, des sons et de la mémoire. Les anciens sens permettaient une approche corporelle d’un fait, ce qui n’empêchait pas les mévues (par ex. Le bâton de cire dans un verre d’eau de Descartes), les bévues et les berlues.
La factualité, ce qui relève des faits, tente de remplacer leur interprétation, et par conséquence la compréhension contextuelle globale.
La construction du fait.
" Un fait est incomplet, puisqu’il est une sélection dans le réel. " [1]
La dimension sensible du fait.
Une des rengaines de la grécitude dont nous avons héritée. Bien sûr, Platon avec ses ombres, presque chinoises, dans la caverne, antichambre de la cinématographie, avait mis en place les structures de la problématique : Que vois-je ? L’ombre est-elle la réalité ? …
Restons dans notre problématique.
- D’abord chosifier le fait en lui appliquant un schème interprétable. Le fait brut reste opaque, voire inintelligible. Les sociologues s’emparèrent de cette question complexe, en introduisant des méthodes quantifiantes ou qualifiantes. Un fait individuel est aussi un fait social : le suicide par exemple (Durkheim).
- Cela implique la chosification des produits dérivés mis en œuvre ; donc la possibilité de circonscrire le fait par là même d’en discourir.
- Ce mécanisme met déjà en œuvre des médiations entre le fait " brut " et le fait perçu final. D’abord, les multiples objets techniques nécessaires à la reproduction (W. Benjamin), les " subjectivités " des " reporters " (grands ou petits), la validation et la hiérarchisation des Agences spécialisées dans la collecte et celles des Rédactions médiatiques. Les transformations ne cessent d’opérer tout le long du processus de factualisation.
- La sagacité et la vigilance du destinateur final s’impose, sous peine de gober les différentes doxa clandestines véhiculées. La méthode de construction devient aussi importante que le fait. Il y a coproduction, chère au bouddhisme.
- Attention, la mise en évidence de la construction n’est pas un rejet pur et simple du fait. Tentation, hélas, très répandue, le principe d’exclusion fonctionne sans cesse. J’en fait l’expérience sous les tropiques anarchoïdes à chaque fois que je cite des sources suspectes. Je ne me réfugie jamais derrière la fausse idée d’objectivité (cf.infra).
- Le perçu, la sensation des pros, est une représentation, sur le fond de l’écran (Cf. Stiegler qui consacre un volume de son étude magistrale sur la technique et au cinéma. Jadis, la sensation était conçue comme une modification de l’âme. Un façon de reconnaître son importance. Les adeptes du sensualisme (Condillac & Co)
y voit l’organe de la connaissance. Aujourd’hui, la sensation est un data-sens. - Cette transformation révolutionne la factualité. Elle y gagne en scientificité injustifiée (c’est le matos qui fait le turbin) et perd contact avec la criticité (Cf. Jean Vioulac) élémentaire. Vaste sujet qui doit rester au centre de notre épistémologie.
- Cette désincarnation, même des plus terribles carnages qui nous entourent, a pour conséquence paradoxale, à la fois le retour du refoulé sous la forme de la" tyrannie du ressenti ", mais aussi par une esthétisation du monde, la belle factualité est donc vraie. En arrière toute, Platon toujours là !
- Dans la suite du sensualisme, le data-factuel revêt la parure et la fascination du Saint-Empire-numérique (SEN). La " toile " (d’araignée) tisse son emprise au cœur de la factualité.
la pensée précède le fait.
Cette loi résume la difficulté majeure : Les data (fait) sont d’abord des bits. Leur assemblage en boucle forme le fait. " Le chien a écrasé la voiture ", cet énoncé convoque le raisonnement qui met en doute le fait. L’item est d’abord appréhendé par l’ensemble des dispositifs cognitifs avant d’entrer dans le processus d’analyse. Comment parler de la Palestine (en supposant qu’elle existe) si je ne sais pas la situer dans l’espace-temps. Cela s’appelle tomber dans le Panot.
- Cet exemple met en branle le principe de causalité et son application aux data perçus. Le fait implique que l’on soit capable d’affronter l’enchevêtrement des causalités. Activité hautement risquée sans de multiples aptitudes, la Panot guette (même diplômée de Sciences-Pol).
- Que ce soit un fait immédiat ou historique, la méthode reste la même. L’esche (l’appât) fût-il appétissant, gober à l’hameçon sans penser est ce que j’attends de la truite, mais ni d’un narrateur ni d’un lecteur.
- La subjectivité et l’arrière-boutique du locuteur marque son empreinte dans le fait. L’objectivité pure est une illusion (Cf. infra) Le factualité devient obligatoirement un " avènement de sens " (Ricœur Histoire et vérité p.36). Sens le maître mot de la méthode qui renvoie à une conscience.
L’avènement précède l’évènement.
- Le fait analysé établit une connivence entre le narrateur et le lecteur. Cet accord tacite n’implique pas adhésion aveugle. Ne lire seulement ce qui agrée à mes pré-jugés témoigne d’une étroitesse d’esprit caractéristique d’une pensée pré-totalitaire. Je n’ai que trop souvent vécu ce jugement catégorique. La connaissance vraie de la pensée de l’ennemi vaut mieux que le prêchi-prêcha paroissial de sectes en mal de certitudes.
- La factualité devient évènement après un temps de maturation intérieure ou de discussions. L’évènement reste pourtant un instant en perpétuel mouvement. Il est l’écume de la vague qui cache la houle suivante. Dans son statut provisoire d’instant, le fait annonce un devenir.
L’évènement.
La banalité du fait, rubrique des chiens écrasés, signe son insignifiance. Un fait chasse l’autre : c’est le règne de l’immédiateté, du buzz. Les réseaux sociaux ont amplifiés le phénomène par la géniale trouvaille des " alertes ". Les chaînes d’information continue ont donné des lettres de noblesse à la d’actualités. Zola raconta " Au Bonheur des Dames ", qui narrera " Aux plaisirs des Cablés ". La chaîne audiovisuelle comme chaîne de l’esclave des datas.
- La répétition transforme la factualité en événement. Il arrive que le fait prenne une dimension hors norme (11 Sept, Bataclan, 7 Octobre, tout en gardant le fond-propre de la factualité ce qui rend sa lecture encore plus délicate. L’énormité subjugue, l’horreur aveugle et lui procure une unicité indéniable.
- Cette plongée dans le sensationnel qui fait événement, souvent bref et dramatique, élargit le public jusqu’à la mondialisation. Le fait s’installe dans la longue durée. On assiste, en direct, à l’entrée dans l’historialité. Le locuteur se fait historien en se pavanant comme un paon. La répétition prend une dimension d’exclusivité. On assiste à une culturalisation avec une inscription dans l’espace-temps.
- L’événementalité bénéficie des techniques de communication, c’est une méga-structure de la modernité. La société du spectacle s’épanouit et les médias deviennent un enjeu économique fondamental. Les enchères publicitaires montent.
- L’événement agit comme une médiation qui renvoie au politique. Tous les dangers de l’interprétation remontent à la surface. C’est la porte ouverte aux manipulations idéologiques. L’événement devient propagande. Les enjeux informationnels actuels le prouvent, il suffit de lire les gazettes ou de regarder les " actus " (News pour les câblés) et les " débats " objectifs formatés dans lesquels l’animateur plastronne et coupe la parole sans cesse aux spécialistes convoqués et rémunérés.
- Ceci devient évident lors d’un évènement-limite. Le brouillard de l’info noie le poisson dans les faux savoirs, les vrais mensonges et les fausses évidences. L’événement peut être ancien (Shoah par exemple) et faire l’objet d’un réinvestissement idéologique. La Shoah est l’exemple parfait de la pensée pré-factuelle. (Gaza, Ukraine…)
- On le voit, l’événement navigue dans les eaux troubles du langage, des idéologies, de l’histoire. Il est l’aubaine des spécialistes, des experts et des phraseurs ravis de changer leur disque rayé.
Ce n’est pas le lieu, ici, d’aborder la portée philosophique de l’événement comme le fait Alain Juranville dans son énorme " L’événement Nouveau traité théologico-polique ". Le sous-titre fait programme à lui seul. Sans tomber dans les fumeuses divagations événementiales de l’Ereignis d’Heidegger.
La mémoire.
Le fait aussi brut fut-il, brutal souvent, passe par trois filtres incontournables : le narrateur, le média et le lecteur.
- Définir la mémoire soulève quelques difficultés. D’abord, excluons sa physiologie et les neuro-sciences, nécessaires aux spécialistes, mais inutiles pour notre démarche. Ici, nous appelons mémoire ce qui relève de la culture individuelle et collective.
- La perception de la factualité (et de l’événement) se heurte à la mémoire consciente ou inconsciente du narrateur qui n’est pas forcément le témoin premier, mais qui s’appuie sur des données qu’il doit analyser et valider. Démarche, rarement explicitée dans le récit du fait. Tout récit implique un premier niveau d’interprétation conditionnée par le fonds mémoriel du locuteur. Je pense qu’il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples tant l’évidence saute aux yeux.
- Le conflit entre la mémoire et l’imagination apparaît possible. Faute de visualisation directe ou de séquelles mémorielles (par exemple : vision de massacre, de bombardements…). Situation déjà largement abordée par Platon et Aristote. Représenter une scène ou un objet (par ex une OVNI) absent interpella les piliers de la grécitude. Peut-il y avoir connaissance sans sensation ? Comment penser le chien qui écrase la voiture sans n’avoir jamais vu un cador ? Ricœur analyse dans le détail le lien entre imagination et mémoire (in la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli).
- La mémoire est du passé. Comment peut-elle se représenter le présent ? Quelle part de l’habitude et du préjugé entre dans la perception ? La mémoire n’est-elle pas déjà une sélection ? Y a -t-il un niveau profond de conscience qui active mes cognitions ? La phénoménologie nous aide à déblayer le terrain.
- L’apport fulgurant des data et de la transmission instantanée des flux d’informations bouleversent radicalement la factualité du moins dans sa matérialité. L’interprétation reste toujours une donnée constituante. La possibilité des News en continue transforme la factualité en répétition qui, à elle seule, fait autorité à la fois par la puissance des images et l’imprégnation profonde produite. Cela permet l’exploitation des pulsions et des angoisses récurrentes chez le consommateur. Les alertes et autres notifications donnent l’impression d’être dans le vif par procuration. La machinerie de la communication se dévoile comme Machination. Le pouvoir de formater est une acte technique et idéologique.
- On n’insistera jamais assez sur les ravages engendrés par l’externalisation de la mémoire qui externalise en même temps la réflexion.
- L’importance de la mémoire collective souvent occultée s’immisce dans le décryptage de la factualité.
La mémoire collective.
- Cette notion mise développée par Maurice Halbwachs en 1950 : http://www.uqac.uquebec.ca/zone30... apporte une démarche fondamentale dans la structuration de la mémoire indispensable à toute réflexion sur la factualité, car elle met en évidence une composante essentielle à la compréhension de fait. Le lien entre la mémoire individuelle et la mémoire collective est intime et immanent, les deux sortes de mémoires s’interpénètrent (Ricœur). La connaissance de l’histoire s’acquiert par l’étude des dates, des personnages, des situations, des fêtes… C’est une mémoire externe, passive qui, depuis des décennies décline. Les historiens, les familles et les idéologies concourent à l’oubli d’un passé encombrant, pas très valorisant et dont la mémorisation devient inutile grâce à la numérisation des data. Beaucoup d’entre nous parlent d’acculturation systémique. L’histoire se meurt à petit feu, par conséquent le passé éclaire de moins en moins le présent. Premier handicap dans l’interprétation de la factualité : " inquiétante étrangeté " du passé historique.
- La mémoire collective opère dans le registre du lien intergénérationnel, épine dorsale de la pensée d’Halbwachs. Elle assure la transition entre l’" histoire apprise et la mémoire vivante ". On peut parler de filiation.
- La notion de génération prend ici toute sa signification : la transmission et la répétition [2] de l’identité, d’une culture, d’une langue (qui peut être différente de la langue nationale ou rituelle). C’est l’établissement d’un lien charnel et intime, plus riche que l’état-civil. Elle permet de ne rien oublier d’essentiel. L’écriture de soi s’insère dans l’écriture du nous.
- La phénoménologie utilise à bon escient la notion d’intersubjectivité qui correspond bien à cette mémoire collective tout en l’élargissant. La conscience entre dans la temporalité en compagnie de l’autre. Une nouvelle sorte de cogito se met en place.
- Halbwachs poursuit sa réflexion par une étude attentive " des cadres sociaux de la connaissance ". La mémoire collective articule l’immanence (de soi) avec la transcendance de la temporalité.
- Halbwachs remarque que l’oubli se fait par détachement du groupe. Toutefois, il n’est pas amnésie, il sidère pour faire rappel de l’oublié. C’est une invitation à relire. Car, de toute façon, le présent impose l’oubli ou du moins focalise sur l’instant. D’où l’importance de l’écriture, de la communauté et de la tradition comme traces . La mémoire collective s’inscrit dans la durée. Elle est corporel. Sauf, pathologie, l’oubli de soi est impossible.
- L’oubli met en évidence la force de la manipulation qui profite du vide pour insérer ses miasmes dans la brèche. Il y a aussi l’oubli " volontaire ", l’effacement des souvenirs honteux ou douloureux. L’amnistie ne peut pas effacer la blessure, ce n’est pas une absolution. L’amnistie n’est pas pardon, mais reconnaissance de son erreur par l’institution sociale.
Ce long détour dans le dédale de la factualité avait pour but de mettre en évidence les dangers de la compréhension des faits. Volontairement, je n’ai pas parsemé mes remarques d’exemples de faits contemporains. Chacun pourra, je l’espère, les utiliser pour voir d’un autre œil et d’une autre oreille les montagnes de faits qui nous assaillent en permanence. Surmonter le nombre est déjà une épreuve redoutable.
Le narratif : l’art des plumitifs du News.
Narratif. Narrativité n’est pas nativité.
- Pas de fait sans traces : l’art pariétal sert d’exemple. Donc, de tout temps, la factualité implique un récit. Nous entrons dans le vaste domaine de l’écriture. Nous focaliserons sur le récit comme " effet de réel ", dont la logique est de combler l’appétit insatiable du lecteurs par des détails qui font " vrais " et si possible " plus vrai que vrai ". Le réel étant souvent inconnu du lecteur : la guerre, la famine… Le narrateur écrit par délégation de pouvoir, son récit devient représentation d’un réel médié.
- Le lecteur reçoit des affects " en direct ", croit-il. Voir un accident tragique ou vivre un accident tragique ne sont pas identiques : les larmes sans la douleur et la peine. La virtualisation accélère la pathologie des affects.
- L’émission permanente de news induit une indifférence, un bruit de fond indispensable à certains (un analgésique anxiogène !). Cette prolifération permet une focalisation sur des factualités particulières : match de foot, guerre, tremblement de terre…
- Dans ce contexte, le travail d’analyse et de d’appréciation devient de plus en plus difficile. Cette déferlante favorise la passivité du récepteur.
- N’oublions que les réseaux sociaux ajoutent une strate d’insignifiance dans la flux permanent.
- La narrativité n’annonce que de l’éphémère. La nativité se voulait annonciatrice d’un évènement fondamental, mais de toute façon a posteriori puisque mythifiée par le narratif.
Tout ce dont on parle se retrouve " derrière" tout ce qu’on en dit.
Factualité et commentaires.
- La production prolifique de news s’accompagne d’une part de plus en plus grande de commentaires prodigués par des spécialistes, ou du moins présentés comme tels.
Les auditeurs/consommateurs de faits ne peuvent se passer des aides à la compréhension.
D’ailleurs, les producteurs de news ont démultiplié les émissions de débats ou les reportages commentés. Le fait brut est devenu une chimère. - On assiste à un bavardage doublé d’un gavage des esprits. Chaque " chaîne " (Oh ! que le mot est bien choisi) dispose d’un panel d’intervenants qualifiés et d’intervenantes (si possible avenantes).
- La répétition devient une méthode parfaitement adaptée à un public paresseux cherchant à entretenir son anxiété en utilisant le tranquillisant de la réitération. La répétition joue le rôle parfait de liturgie, déjà identifier par Hegel qui considérait le journal comme le bréviaire du citoyen. La répétition permet d’occuper le cerveau et de capter l’attention : l’hypnose technologique, car le médium devient aussi le média. La transmission instantanée implique la disparition de l’analyse et de la criticité. Ce qui prétendait informer, faire participer à la vie du monde, se transforme en pathologie collective.
- Le journalisme moderne avait la prétention de " faire converser les gens ". De fait, l’info , fait parler. Nous vivons dans un monde d’individus, électrons, qui n’ont rien à se dire, sinon à consommer leur conformisme entre soi.
- D’ailleurs, les techniques d’écriture ou d’animation visent à réduire l’information réelle à sa plus simple expression afin de paraphraser et de produire de l’asservissement.
- L’exploitation des faits a aussi un puissant pouvoir de clivage et d’exacerbation des conflits. L’affaire Dreyfus inaugure la méthode. Depuis, chaque grand évènement reprend la méthode ; nous le voyons tous les jours.
- Elle divise : " rassembler (audimat) pour générer du conflit." La vieille méthode fonctionne toujours, il suffit de la rhabiller.
- Les réseaux sociaux poussent jusqu’à l’absurde toutes les tares de la grande Presse officielle (mainstream). L’hyperindividuaisme accélère la massification et les tensions. Il crée aussi des identités fictives. Nous sommes tous des poupées Barbies.
Factualité, propagande, publicité.
Les médias modernes ont fabriqué une trilogie : Factualité=> Propagande => Publicité. L’information devient une marchandise comme les autres, les règles standards s’appliquent.
- La vieille propagande a vécu ses heures de gloire, maintenant, le conditionnement passe par la factualité devenue objet politique. La puissance des médias ne peut que s’inscrire dans les lois du capitalisme (le marché). D’ailleurs, les grands médias appartiennent à des groupes financiers qui, d’ailleurs, ne crachent pas sur les subventions à la pluralité de la presse.
- La domestication des esprits prend des allures ludiques. Les anciens symboles (croix gammée, marteau et la faucille…) cèdent devant les logos des marques. La voiture, l’alimentation, le confort et les loisirs envahissent les écrans, les ondes et le papier. L’ancien lecteur du Monde que je fus hallucine devant les gros caractères, la mise en page pour amblyopes et l’espace publicitaire (malgré les subventions).
- Tout cela n’empêche pas la chute des tirages, donc favorise la guerre de l’information.
- Avec l’aide de l’IA, les médias vont passer à la vitesse supérieure. La psychologie des foules prend déjà des airs de factualité scientifique. Adieux les fakes news, vive le deep fake. Le besoin de sensationnel et d’esthétique grand-public travaillent déjà à plein régime. Inutile d’accuser la machine qui exécute les ordres pour la plus grande satisfaction des consommateurs.
[bloc_couleur2]
Faudra-t-il fermer définitivement nos écrans et faire la grève des infos ? [/bloc_couleur2]
Vérité de la factualité ?
Au terme de notre démarche, deux questions demeurent. Les nouveaux instruments les occultent et l’acculturation des lecteurs les rendent encore opaques.
Impartialité.
La factualité a forgé ses propres outils de perfomativité, méthode habile de répondre aux éventuelles objections. L’impartialité monte au créneau afin d’inspirer confiance.
-
- D’abord, celle du témoin ou du moins de l’organisme collecteur d’informations. La crédibilité va de soi chez les adeptes de la crédulité. L’impartialité première requiert chez le témoin un véritable travail sur soi. Sa qualité de salarié pose déjà une première interrogation. Cracher dans la soupe n’est pas à la portée de tous. Dans son récit, le témoin est pris dans l’immédiateté. Les ravages d’une bombe prend le dessus sur les causes.
- L’idéologie factuelle engendrée par la presse d’information prime sur l’opinion. De toute façon, le marché des " infos " impose sa loi : vendre et convaincre pour fidéliser (reproduction du capital investi dans la structure journalistique : reporter, caméraman, logistique…)Il faut capter l’intérêt, flatter le voyeurisme, faire pleurer Margot dans le HLM, bref s’adresser aux émotions. Les patrons de presse américains iront jusqu’à organiser du " festif " sur le lieu d’un drame : la kermesse chez les ploucs.
- Du vrai pur sang et larmes, tangible et garanti, voilà le crédo inavoué de nos médias : vendre sous faux drapeau des témoignes faisant foi. Il faut avoir l’esprit mal tourné pour parler de manipulation de la réalité (Arendt).
- Le déjà-vu crédibilise le nouveau déjà-là.
- On est loin de Jules Vallès ou de sa disciple Séverine qui avaient appris " à savoir regarder ". Dans cette tradition, homme-peuple ou femme-peuple. Ce journalisme accompagné la littérature populaire ( Sue, Zola…).
" Voir, sentir est écrire, pour et "avec" tout le monde ". (Vallès)
- G. Muhlmann a raison de dire : " L’impartialité, c’est la conscience aiguë du fait qu’on ne voit et qu’on ne sent jamais " tout ". L’impartialité, c’est en réalité le sens du partiel " (p. 45). (Encore faut-il que le narrateur et le lecteur le reconnaissent !
Relire aussi Orwell (Hommage à la Catalogne - 1938), qui fait l’expérience qu’en reportage, il n’y a pas d’ubiquité. Si je vois ici, je ne ne perçois pas ailleurs : le lâchage des anarchistes par Staline. - L’observateur impartial relève de la croyance et non d’une méthodologie. La Croyance fait partie intégrante du commun. Jamais la technique ne fournira un témoignage, mais que des ersatz de plus en plus vrais.
Objectivité
-
- La crédulité du consommateur de news transforme le narratif en " comme si on y était " , ce qui valide l’information. Cela rejette la véracité dans la ""cuisine de l’information ", l’usine à fake. Ne jamais oublier que le narrateur travaille à partir d’un pré-supposé : l’idée s’il se fait de ses lecteurs. Le " fake " est ce qui rassemble les lecteurs et valide les clivages idéologiques devenus de simples marchandises, une " nourriture terrestre " qui entretien une identité illusoire d’appartenance. En fait, le pseudo-pluralisme sert d’alibi à la Machination perpétuelle. D’où la nécessité de lire dans tous les registres du spectre informationnel.
- " Tout est spectacle, y compris la docilité des chroniqueurs " (Muhlmann p. 80). Les farceurs du type Hanouna sont l’archétype du spectacle. Le vrai et le faux s’exhibent au son de la " claque " des invités.
- Le mimétisme des opérateurs de l’information accélère la propagation/propagande des news à sensations fortes ", si tout le monde en parle, comment ne pas en parler ", sous peine de chuter dans l’audimat. La rumeur est le moteur le plus prisé de l’info-sphère. Parler de ce qu’on ne sait pas réellement, quel scoop !
- L’envahissement des news, la portabilité des datas sur les supports numériques aboutissent à un rétrécissement de la curiosité. Toutefois, cela permet un bavardage entre gens " bien informés ". En plus des " nouvelles ", cela crée de la conversation, de la curiosité factuelle artificielle et de la division d’opinion nécessaire à la domination.
La vérité.
L’impartialité et l’objectivité induisent la redoutable question de la vérité, avec ou sans grand V. L’info-sphère nous met dans le bain en permanence. Sans entrer dans les arcanes philosophiques de la vérité, il me paraît nécessaire d’esquisser quelques remarques :
- D’abord, la vérité n’est pas réductible au sensible. Il faut d’emblée distinguer le sujet connaissant de l’objet connu. Le reflet dans la glace (même la plus parfaite) n’est pas l’original.
- Il ne suffit pas de concevoir clairement pour garantir la vérité (Descartes). La bonne méthode reste impuissante.
- Kant pose une vérité formelle et une vérité matérielle. Cela renvoie à l’utilisation du concept comme forme unifiante(Cf.https://divergences.be/ecrire/?exec=article&id_article=3312).
- Bien sûr, la vérité logique ou mathématique rassure : Un = Un, mais ne suffit pas, car on quitte le réel pour le formel absolu et réducteur.
- La relation sujet / objet pose toujours des questionnements à l’infini. Dire que seule la réalité est vraie enferme dans une tautologie. Cette réalité totale et absolue n’existe pas. Donc la réalité n’est pas vraie.
- La vérité devient sous la plume de Nietzsche (Kierkegaard, Stirner et les existentialistes) subjective et changeante. Inutile de gloser sur les Vérités éternelles.
- Factualité et Vérité. Au terme de notre réflexion, la question demeure. La béance entre le réel et la vérité saute aux yeux dès que l’on aborde le quotidien.
- L’unicité du vrai reléguée, il reste à tout à chacun de s’orienter. La vérité comme procès du réel oblige à une prudence systématique. L’unité de la vérité renferme le mensonge premier. Le spectre de la totalisation plane.
- L’unification de la vérité est aussi une première violence, une faute caractéristique du pôle clérical, du politique et du scientifique comme schème.
- Le clérical renvoie à la Révélation. Circuler, il n’y a pas à discuter. L’islam caricature à souhait cette position. L’eschatologie comme garantie du futur.
- L’influence grecque introduit le ver du logos dans le fruit du monde, le monothéisme apporte une vision complémentaire qui fusionne philosophie et théologie. Passage des vérités rationnelles aux vérités Eternelles.
- Le pathos clérical prend en main le destin de la Vérité.
- La véracité de la vérité repose sur la transcendance ânonnée par la hiérarchie cléricale.
- S’écarter de la voie (et aussi de la voix) signifie tomber dans le mensonge ; le binaire primitif trouve là un de ses fondements.
- La politique de la Vérité annonce un totalitarisme systémique inéluctable.
- Le théologique introduit le politique. Les vérités transcendantes usées cèdent sous les coups de la sécularisation. Le politique laïcise les institutions cléricales. Bien-être, loisir, hédonisme, justice, égalité… favorisent l’apparition de l’Etat comme nouvelle Totalité englobant les moeurs, l’économie, le politique.
- L’eschatologie devenue universalisme prolétarien ou non libère de la tentation provinciale réputée fasciste. Aujourd’hui, les anathèmes d’extrême-droitisme servent de relégation dans le mensonge. Ce type de vérité use et abuse du mensonge comme vérité.
- Quand l’histoire s’ennoblit d’une majuscule, le H devient un signe idéologique déterminant. Pas de Dieu avec un " d " minuscule.
- Le cléricalisme avait sa méthode : le théologico-politique ; la dialectique sert de méthode à la vérité politique.
- Les deux positions peuvent se mixer, on le sait : Révolution, vaste gouffre sémantique et mortifère du cercle infini.
- Depuis l’émanticipation progressive des sciences, la vérité dépend de la méthode et des instruments. Elle est solidaire d’un processus de vérification : une sorte de monisme rassurant. La science opère par réduction afin de simplifier sa démarche. En cela, elle diffère de la théologie et du politique. La vérité scientifique fragmente pour calculer au mieux, les deux premières totalisent afin de ne rien laisser hors de sa sphère d’influence.
- La technique, puis l’IA renforce l’idée fausse que le progrès chevauche la vérité. Paradoxalement, la technique avancée reprend la vieille artillerie lourde de Plotin : le Vrai est UN, donc permutable dans sa formalité absolue. L’unité est toujours violence à une réalité mythique insaisissable.
De l’usage prudent des news.
- Dans le paysage mouvant du capital depuis la révolution industrielle qui amorce la réduction de l’espace et du temps par la vitesse, la connaissance du mode, le colonialisme avec son exotisme, le désir de voir " comme si on y était " donnent naissance au système de l’information. Le récit, puis le narratif deviennent le langage universel de la communication généralisée. Le narratif structure l’espace public et introduit l’altérité dans la sphère privée. La numérisation permet une homogénéité jamais atteinte entre les deux espaces.
- Les réseaux sociaux contribuent à l’inversion du mouvement, l’espace privée se veut public. Avec eux, l’impartialité, l’objectivité et la vérité volent en éclats. Le ressentir prime sur le réel. L’espace privé, dans sa multiplicité médié, envahit le domaine public. Cela entraîne de profondes modifications dans le langage dont la grammaire et le lexique s’appauvrissent avec une perte d’intelligibilité.
- Les médias, la voix de son maître, permet au capital d’entrer en profondeur dans les strates sociales. Si les tirages et l’audience diminuent, l’offre augmente en investissant les segments sociétaux. En même temps, le financement par la publicité, de plus en plus esthétisante, implique une inféodation toujours plus grande au marché. N’oublions pas les subsides étatiques allouées à la presse ; la liberté et la véracité ont donc leurs limites internes : subventions et publicité.
- La figure mythique des London, Vallès, Zola, Séverine disparaissent, les journalistes salariés et fonctionnaires des news prolifèrent. Les Plumitifs diplômés que nous retrouvons à l’envi dans la bobo-sphère jouent le grand-jeu de la représentation. Paris reste le Vatican des prêtres de l’information. Combien de journalistes indépendants et souvent crève-la-faim ? L’encartage n’est pas une garantie de probité.
- Les " fouille-merde " (muckrakers) ont la prétention d’être des penseurs, ils s’enivrent de leur image médiatique et jouent sans scrupule aux idéologues patentés et succombent aux tentations plumitives. Le réseau de la critique (Télérama, AOC, Diacritik) cirent les pompes de l’entre-soi. Les ors du pouvoir fascinent toujours le bas clergé. Paris reste le Vatican de la prélature et de la prêtrise.
- Dans un univers où les convictions sont des prisons (Nietzsche), la liberté de penser affronte les redoutables ennemis que nous venons de décrire trop succinctement. Comment donc naviguer dans le flux incessant des news, la tyrannie du ressenti et un réel médié en permanence ?
- S’informer implique à une chronophagie insatiable, préjudiciable à la réflexion pure et à la distanciation (epokhé) nécessaire à l’indépendance d’esprit. La doxa attend le libertaire au tournant. Je passe entre heure et deux heures par jour à la lecture, à l’indexation et au décryptage d’une cinquantaine de Lettres d’information. La factualité m’inonde, mais elle est le prix à payer pour garder un minimum de lucidité. Cette richesse enrichit la connaissance et permet en même temps de repenser sans cesse les fondamentaux. J’avoue que les propos de certains libertaires me sidèrent. Les tentacules idéologiques du passé étouffent encore ce milieu, pourtant réputé pour son imperméabilité aux idéologies nauséabondes. J’ai souvent l’impression d’être un survivant dans un monde de zombis.
- Nous vivons des moments cruciaux. L’epokhé, l’auto-analyse de nos propres fondamentaux, la plongée dans le marigot des faits sont des étapes indispensables afin de comprendre l’énorme pression faite par le néoTot, de le comprendre et surtout de léguer à nos successeurs le début des clés indispensables à l’élaboration du praxis adaptée. La vieille militance a vécu ses heures narcissiques de gloire, place aux refuzniks du futur immédiat.
[bloc_couleur3]
Pour mémoire
« Ce n’est pas que les événements soient plus nombreux, c’est que l’événement en lui-même est multiplié par sa diffusion, par l’information. Je dirais que c’est parce que tout est devenu histoire, qu’il n’est plus possible de croire en elle…C’est donc plutôt par excès que par raréfaction qu’on a peu à peu perdu le concept et le sens de l’histoire…Avec l’instantanéité de l’information, il n’y a plus de temps pour l’histoire elle-même. Elle n’a pas le temps d’avoir lieu en quelque sorte. Elle est court-circuitée…Je ne crois pas au réalisme de toute façon, ni à une échéance linéaire de l’apocalypse. À la limite, si l’on pouvait espérer cet accident total, il n’y aurait qu’à le précipiter, il ne faudrait pas y résister. L’avènement du virtuel lui-même est notre apocalypse, et il nous prive de l’évènement réel de l’apocalypse (Entretiens). »
Jean Baudrillard
[/bloc_couleur3]
R-D M Mars/avril 2024