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Anarchie & Cinéma La vérité, je la mets du côté...
Mato-Topé

La vérité, je la mets du côté de l’espoir, Armand Gatti

Sous-titré Histoires, théories et pratiques des cinémas libertaires (le pluriel dit déjà la rigueur), le colloque Anarchie et Cinéma organisé les 2 et 3 avril derniers par l’Université Paris 1 a constitué assurément une grande première et une avancée symbolique avant même sa réalisation : l’anarchie reconnue comme objet d’étude légitime au sein d’une université et pas n’importe laquelle, l’Université Panthéon Sorbonne.

Son déroulement dans l’auditorium de l’Institut National d’Histoire de l’Art, Galerie Colbert à Paris dans des conditions matérielles excellentes (pas une minute de retard, un enchaînement au cordeau, histoire de rompre avec les clichés usés qui obèrent le mouvement anarchiste) a été à la hauteur des attentes suscitées par l’importance de l’événement et par les qualités à la fois scientifiques et humaines de ses organisatrices : Nicole Brenez, une maître de conférences qui, sans ses mauvaises fréquentations, on peut le supposer, pourrait être prof d’université depuis longtemps tant la liste de ses publications et des manifestations qu’elle a organisées est éloquente et Isabelle Marinone qui a soutenu une thèse inaugurale "Anarchisme et cinéma en France : Panoramique sur une histoire du 7ème art français virée au noir" rédigée sous la direction de Jean A. Gili et de … Nicole Brenez.
Des contenus d’abord que l’auditeur est en droit d’attendre de tout colloque universitaire avec des communications de très haut niveau, pour n’en citer qu’une : celle qui m’a le plus impressionnée, "La dimension Auguste du monde. Gatti et l’anarchisme" d’Olivier Neveux, un brillantissime maître de conférences à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg qui n’eut malheureusement pas le temps de citer Gustav Landauer comme il le prévoyait.

Mais le colloque a présenté également une parole d’une diversité enrichissante tant géographique que générationnelle. Des points de vue venus d’ailleurs ont mis en perspective la réflexion comme celui d’Adilson Inácio Mendes de l’Université de São Paulo ou celui de Louis-George Schwartz de l’Université d’Athens de l’Ohio ou encore ceux de chercheurs belges comme Erik Buelinckx de la Vrije Universiteit Brussel sur "Gérard de Lacaze-Duthiers", le représentant un peu oublié de l’Artistocratie et Grégory Lacroix de l’Université de Liège sur "La mouvance provoc’ du cinéma de Belgique" qui a montré, encore une fois, combien cette nation improbable peut être féconde en matière de pensée subversive.
Aux côtés de chercheurs reconnus comme Giusy Pisano ou Laurent Mannoni voire émérites comme Ronald Creagh, des universitaires en devenir (doctorants ou même étudiant en Master) ont pu faire part de leurs travaux. En master cinéma à l’Université Lumière de Lyon, Yannick Gallepie a présenté, par exemple, une communication structurée et documentée sur "Les films de fiction produits par la CNT". Il faut féliciter les organisatrices d’avoir laissé cet espace d’expression à des chercheurs qui attestent que le relais est d’ores et déjà en train d’être passé.

Comme l’approche de l’anarchie se faisait à travers le prisme des images animées, des projections diverses ont illustré les propos en offrant autant de respirations. Présentés par Laurent Mannoni, directeur scientifique du patrimoine de la Cinémathèque française, les incunables de la coopérative "Le Cinéma du Peuple" justifiaient à eux seuls l’organisation du colloque. En effet, longtemps l’histoire du cinéma écrite par les vainqueurs consacrait les cinéastes soviétiques des années 20 comme les pionniers du cinéma politique. Depuis les recherches notamment de Tanguy Perron et la thèse d’Isabelle Marinone ont montré que les fondations avaient été posées, maladroitement certes mais résolument, à Paris dès 1913-1914 par "Le Cinéma du Peuple", une coopérative fondée essentiellement par des anarchistes pour produire "le contrepoison" aux "films orduriers servis chaque soir au public ouvrier" selon Gustave Cauvin. Dès la première matinée, les participants au colloque ont pu découvrir La Commune, Les Misères de l’aiguille et Le vieux Docker, trois films d’Armand Guerra comme autant de matérialisations de cette rencontre unique entre l’anarchie et le cinéma. Ensuite parmi toutes les images présentées, une mention spéciale "émotion" revient aux films de Bernard Baissat consacrés à de grandes figures féminines de l’anarchisme, Jeanne Humbert ou May Picqueray : sans l’afféterie des modernes car entièrement au service de son sujet, il leur donne la parole et nous la restitue donc intacte. Que Bernard Baissat en soit ici remercié !

Enfin, les deux organisatrices ont élaboré une belle mise en scène avec ponctuations et moments forts comme le commentaire de Jean-Pierre Bouyxou présent dans l’auditoire après la communication qui lui était consacrée et surtout la clôture du colloque marquée par l’arrivée d’Armand Gatti et d’Hélène Châtelain et leurs prises de parole respectives. Dans ce moment intense, par leur simple présence physique et dans leur discours, le vieux maître et sa fidèle complice de La Parole errante ont exprimé la transmission et donc la pérennité des valeurs qui ont construit toute leur vie : les valeurs de l’anarchie.

Mato-Topé, Le Monde Libertaire, n°1591, du 15 au 21 avril 2010, p.15.